Au dernier étage du Théâtre Marni, à Ixelles, des danseurs dansent sous le regard de la chorégraphe Fré Werbrouck. Ils répètent Bains Publics, où il est question " d'une microsociété aqueuse dans laquelle toute activité se pratique en maillot de bain ", " d'espace restreint et glissant dans lequel chacun est tenu de respecter les règles ". Au rez-de-chaussée, dans le bar jazzy de ce qui fut il y a longtemps un cinéma bruxellois, Eve Giordani s'apprête à suspendre ses photos concomitantes à ce spectacle. Un travail qui sent le chlore, l'eau, les cris d'enfants - joie et frousse mêlées -, quelque chose de flouté, un bougé pudique et émerveillé. Surtout jamais de clichés à la tire. Car il s'agit d'abord d'apprivoiser le lieu, la lumière, les gens - " J'ai besoin de ce temps-là ". Alors, seulement, Eve appr...

Au dernier étage du Théâtre Marni, à Ixelles, des danseurs dansent sous le regard de la chorégraphe Fré Werbrouck. Ils répètent Bains Publics, où il est question " d'une microsociété aqueuse dans laquelle toute activité se pratique en maillot de bain ", " d'espace restreint et glissant dans lequel chacun est tenu de respecter les règles ". Au rez-de-chaussée, dans le bar jazzy de ce qui fut il y a longtemps un cinéma bruxellois, Eve Giordani s'apprête à suspendre ses photos concomitantes à ce spectacle. Un travail qui sent le chlore, l'eau, les cris d'enfants - joie et frousse mêlées -, quelque chose de flouté, un bougé pudique et émerveillé. Surtout jamais de clichés à la tire. Car il s'agit d'abord d'apprivoiser le lieu, la lumière, les gens - " J'ai besoin de ce temps-là ". Alors, seulement, Eve apprivoisée peut prendre son appareil, respirer un grand coup et s'autoriser à photographier l'immédiateté, l'intuitif, qu'elle a cette fois-ci appelé " Sbagnati " pour " Ceux qui se sont mouillés ". Un mot étranger pour titrer son travail, elle aime ce décalage, qui dit aussi " ce fil tendu entre là où on a pied et là où l'on perd piedà ". De ses photos exsudent l'incongru, le banal, l'intime, le corps surtout, " vivant, offert, pour un moment, aux sensations, aux émotions primaires, confronté à la déformation, à la distorsion entre la surface de l'eau et puis ses profondeurs ". " Le trouble de ses propres limites, écrit-elle. Tenter d'aller voir ce qu'il y a sous la surface. " Bien sûr qu'elle a lu Yoko Ogawa, La Piscine et ses autres romans. Bien sûr qu'elle garde intact au tréfonds d'elle-même ce grand choc ressenti en découvrant la peinture de Jean-Michel Basquiat au Musée Maillol, il y a longtemps déjà, au début de ce siècle. " Parce qu'il y a une immédiateté, un geste, des tripes, c'est cela qui me parle. " Cette toute jeune femme de 24 ans, parisienne exilée, graphiste diplômée, qui préfère la case " créatrice visuelle ", aime " l'idée que tout est ouvert, que tout est possible et que les champs d'expression sont infinis ". Pour mieux raconter des histoires. Car Eve Giordani aime les gens et les histoires. Ce qui explique qu'elle ne travaille pas seule. Que " tout est une question d'étincelle ". En octobre 2007, elle rencontre la chorégraphe Fré Werbrouck, pour les besoins de son travail de fin d'études en communication graphique à l'ENSAV - La Cambre, une réflexion sur la danse, le corps, le corps en mouvement, la séduction, le regard des autres. " Il s'est avéré qu'on devait travailler ensemble, qu'il y avait quelque chose à faire toutes les deux. " Un travail graphique pur et dur, donc, dans un premier temps, une merveille de site pour la Cie D'ici P., la troupe de Fré, un logo, une identité, un univers. Et, dans un deuxième temps, un ovni pour son jury final, une installation chorégraphiée qui met en scène les thés dansants, les bals du dimanche, les pas chaloupés, la jeunesse envolée, le désir soudain avoué. Avec, assorti, un joli carnet empli de ces après-midi entières à observer les corps qui se frôlent, des dessins, des bribes de phrases, tous ces petits riens étincelants qu'Eve Giordani raconte finement. Pareil quand il s'agit de travailler sur l'immigration, exercice imposé dans son cursus scolaire. Eve déniche un café social, qui offre le thé et la compagnie à quelques vieux Tunisiens retraités qui (sur)vivent à Belleville, Paris. Elle joue aux dominos avec eux, les dessine, les photographie, compile le tout dans un carnet, leur rend hommage, les rend vivants. Eve a des antennes magiques. Ne calcule pas. Passe d'un support à l'autre : photo, illustration, écriture, installation, vidéo, création textile, tout se mélange selon les besoins, l'envie du moment. Aujourd'hui, elle montre son travail. Quel défi. " C'est super violent ", murmure-t-elle. Eve appréhende, elle veut apprendre. Exposition de Eve Giordani, Sbagnati - Ceux qui se sont mouillés, du 2 au 18 juin prochain. En parallèle, Bains Publics, création de Fré Werbrouck, du 9 au 11 juin prochain au Théâtre Marni, 25, rue de Vergnies, à 1050 Bruxelles. Tél. ; 02 639 09 80 www.theatremarni.com. et www.eve-giordani.comAnne-Françoise Moyson