" Ayons le luxe du silence ", c'est ce que Jane Austen fait dire au personnage d'Edmund Bertram, lassé des mondanités, dans son roman Mansfield Park. Paru en 1814, l'ouvrage nous enseigne donc que la bonne société de l'Angleterre géorgienne considérait déjà l'absence de nuisance sonore comme un bien des plus précieux. Hélas, deux siècles plus tard, en dommage collatéral des fabuleux progrès de la révolution industrielle, nous voilà conditionnés par le bruit. Effet conjugué de l'exode rural et de la promiscuité, des évolutions technologiques, des politiques urbanistiques ou de l'augmentation de notre seuil de tolérance, il s'est imposé à nous jusqu'à devenir l'arrière-plan de nos journées, rassurant même un paquet de personnes acclimatées malgré elles à l'overdose de décibels. Le vacarme est ainsi devenu un signe d'activité, de puissance ou de modernité, dans des sociétés qui vont toujours plus vite, plus fort - ce n'est tout de même pas un hasard si le bruit est considéré dans le vocabulaire courant comme synonyme de vie, tandis que le silence, lui, s'avère forcément " lourd ", " pesant ", " de mort ".
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" Ayons le luxe du silence ", c'est ce que Jane Austen fait dire au personnage d'Edmund Bertram, lassé des mondanités, dans son roman Mansfield Park. Paru en 1814, l'ouvrage nous enseigne donc que la bonne société de l'Angleterre géorgienne considérait déjà l'absence de nuisance sonore comme un bien des plus précieux. Hélas, deux siècles plus tard, en dommage collatéral des fabuleux progrès de la révolution industrielle, nous voilà conditionnés par le bruit. Effet conjugué de l'exode rural et de la promiscuité, des évolutions technologiques, des politiques urbanistiques ou de l'augmentation de notre seuil de tolérance, il s'est imposé à nous jusqu'à devenir l'arrière-plan de nos journées, rassurant même un paquet de personnes acclimatées malgré elles à l'overdose de décibels. Le vacarme est ainsi devenu un signe d'activité, de puissance ou de modernité, dans des sociétés qui vont toujours plus vite, plus fort - ce n'est tout de même pas un hasard si le bruit est considéré dans le vocabulaire courant comme synonyme de vie, tandis que le silence, lui, s'avère forcément " lourd ", " pesant ", " de mort ". Mais aujourd'hui, après un paquet d'études scientifiques, des décennies de souffrance et des centaines de millions de boules Quiès, nous sommes enfin en train d'accepter que le boucan ambiant constitue une menace quotidienne et parfois permanente à notre bien-être, un authentique problème de santé publique. Voir le raffut qui pousse des citadins excédés à fuir les villes, pour ensuite maudire le chant du coq dans les campagnes. Dans ce contexte, ceux qui en ont les moyens cherchent à s'isoler au propre comme au figuré, se protégeant des effusions de sons grâce à des moyens techniques toujours plus performants, toujours plus étudiés. On ne s'étonnera donc guère que le monde du luxe, toujours soucieux du confort de ses clients, ait progressivement fait de la discrétion l'une de ses priorités absolues. De nos jours, impossible d'imaginer l'ouverture d'un établissement de standing sans que ses propriétés acoustiques ne soient examinées de très près. Quand l'étalage de richesses, l'empressement du personnel ou l'originalité de la proposition ne suffisent plus à en mettre plein la vue, c'est à travers l'expérience de la tranquillité que s'exprime la véritable exclusivité - d'où l'intérêt pour ces hôtels muets, dîners-performances en silence, séjours monacaux et rituels japonais. Investies d'une sobriété imprégnant l'air du temps, ces façons particulièrement indiquées de joindre le calme à l'agréable s'accompagnent souvent d'une forme de détox numérique, qui complète l'ascèse de la démarche. Les accros au smartphone peuvent toutefois se rassurer : de telles contraintes ne concernent qu'une minorité de cette galerie hautement instagrammable de snobismes feutrés. Cocorico ! Kim Kardashian et Kanye West ont confié la réalisation de la maison de leurs rêves à un Belge, Axel Vervoordt, épaulé par notre Designer de l'année 2017, l'architecte Vincent Van Duysen. Un lieu à l'exact opposé des outrances bling-bling auxquelles certains s'attendaient. Imaginée " comme un monastère ", la demeure est le fruit d'une longue réflexion et d'intenses discussions, durant lesquelles Axel Vervoordt a confié avoir " beaucoup parlé du silence " avec Kanye West. Si nombre d'établissements tentent d'assurer la quiétude de leurs hôtes - et avec un certain succès, notamment dans le cas des séjours enfants non admis -, certains poussent l'exercice plus loin, comme au D Maris Bay, 5-étoiles turc ayant transformé sa plage privée en Silent Beach. Encore plus radical, l'Alpina de Gstaad propose à ses visiteurs d'arborer un badge " silence ", qui intime carrément au personnel et au reste de la clientèle de ne pas vous adresser la parole. Strict, mais sans doute efficace. A son ouverture en 2013, le restaurant silencieux Eat de Brooklyn avait attiré l'attention de la presse du monde entier, mais il est fermé à l'heure qu'il est. Les repas muets n'ont pas disparu pour autant, mais ils semblent avoir évolué vers des performances plus arty, comme en témoigne l'expérience The Silence Meal de l'artiste finlandaise Nina Backman, ou l'ODASS, soit l'Opéra Dîner des Apprentis Sages Silencieux, expérience multisensorielle imaginée par Coco Brac de la Ferrière. Selon la presse parisienne, cette soirée est " à ne pas manquer " ou " à mourir d'ennui "... Vénérable enseigne bien connue des Londoniens, le grand magasin Selfridges a invité, le temps de sa campagne No Noise, ses clients à fuir la frénésie d'Oxford Street dans sa Silent Room, un cocon créé par l'architecte Alex Cochrane. Authentique visionnaire et pionnier du service client aux petits oignons, Harry Gordon Selfridges avait lui-même eu l'idée de cette Silent Room lors de l'ouverture du magasin... en 1909 ! Aucune personnalité n'a fait la promotion des cures de silence mieux que la top Gisele Bündchen, qui a vanté les bienfaits de celle qu'elle s'est offerte au Costa Rica. De son côté, l'actrice Emma Watson aurait surmonté une rupture grâce à une retraite dans les Rocheuses canadiennes. Et une rapide recherche sur le Net vous renseignera d'innombrables monastères, ashrams ou autres lieux isolés où l'on aime se taire ; de Bali à l'Himalaya en passant par Hawaii, les destinations de rêve ne manquent pas. Plus près de chez nous, des options plutôt confortables existent, comme au monastère Simple Peace d'Assise (1 000 euros pour 5 jours, transport non inclus) ou à l'hôtel Eremito, " retraite spirituelle de luxe " au nord de Rome. Pour des conditions plus frugales, de nombreux endroits, temples zen, fermes ou abbayes garantissent ce genre de service en France ou en Belgique. Enfin, pour les plus casaniers et autres adeptes de confinements divers, on peut s'adonner à ce genre d'activité... chez soi, grâce au livre de la moine bouddhiste Kankyo Tannier, Ma cure de silence (First Editions). Dernière chose : au cas où vous vous posez la question, la Breath of Silence Retreat de la série Fleabag n'existe pas en réalité... Dommage (ou pas). Leader des croisières de luxe, la compagnie Ponant a inauguré sur ses navires des Blue Eye Lounge, espaces sous-marins multisensoriels bénéficiant d'un design sonore de pointe et de sofas de Body Listening qui permettent " une écoute sensorielle par résonance corporelle ". Navigation toujours : le commun des mortels l'oublie souvent, mais la question du bruit et des vibrations est cruciale sur les yachts, dont le faste serait terni par une machinerie trop vrombissante. A ce petit jeu, on dirait que c'est le Cacos V, designé par Luca Dini, qui remporte le titre de " yacht le plus silencieux du monde ". Plus élégant que les innombrables solutions antibruit au travail : le projet Brutalist Silence à Berlin, un bureau aménagé par Annabell Kutucu, dans un esprit d'absolue sobriété teintée de wabi-sabi, afin de booster la créativité des travailleurs. Les trois mots-clés de son approche : " Silence, esthétique et simplicité. " Dans un autre genre, et agissant cette fois directement sur l'ambiance sonore, il existe le dispositif Silent Space, qui " masque " le chahut de fond des open spaces en diffusant une sorte de bruit de vagues. Mais ce n'est pas donné : comptez 40 euros le mètre carré. Le monde du bien-être et des spas ne pouvait qu'être sensible à la recherche de quiétude. On vous propose un petit trip en Autriche, au Therme Laa - Hotel & Silent Spa, dont l'architecture apaisante a été spécialement étudiée pour " retrouver sa paix intérieure " en s'enveloppant dans le discret clapotis des bains et bassins. Même concept et même nom, " Silent Spa ", à l'hôtel Hedon de Parnu, charmante bourgade estonienne en bord de mer Baltique.