Carnet d'adresses en page 58.
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Carnet d'adresses en page 58.La rue est étroite et pentue. Des enfants jouent sur les trottoirs. A deux pas, des élèves poussent la porte du collège Saint-Benoît, une des institutions scolaires stambouliotes qui dispensent û comme le lycée officiel de Galatasaray û leur enseignement en français. Les passants ne prêtent guère attention à cette habitation au premier regard somme toute assez banale. Mais en levant les yeux, ils peuvent remarquer que les volets en métal gris ont des découpes en forme de croissants de lune. Que ce soit le jour ou la nuit, ces orifices projettent à l'intérieur des pièces des rais de lumière évoquant la course dans le ciel de l'astre des poètes. Ismail Acar, l'heureux propriétaire, est un des artistes contemporains les plus célébrés de son pays. Ses nombreuses expositions font toujours recette. La plupart des grands musées d'art contemporain du monde entier se sont portés acquéreurs de l'une ou l'autre de ses toiles. Celles-ci combinent souvent des éléments hyperréalistes avec de sublimes calligraphies en ancien ottoman. Les fleurs, qu'elles soient roses ou tulipes, font partie de ses thèmes favoris. Mais il propose aussi beaucoup de portraits de personnages historiques. A l'instar des grands génies, Ismail Acar a une capacité de travail hors du commun. Lorsqu'il prépare une grande exposition, comme celle qui l'amène à Venise, jusqu'au 31 juillet prochain, dans le cadre de la Biennale, cette prestigieuse rencontre internationale de l'art contemporain, il peut travailler jour et nuit des semaines durant. Carl Vercauteren, décorateur belge installé à Istanbul, connaît bien l'artiste pour avoir, entre autres, participé à un des aménagements clés de sa maison. " L'immeuble de 6 niveaux date de la fin du XIXe siècle, souligne-t-il. C'est une maison étroite qui offre peu de grands murs et surtout peu de recul. Nous avons donc créé une ouverture de quelques mètres carrés dans le plancher et sur deux étages. Ismail, qui réalise souvent des toiles de grande taille, peut alors les dérouler sur le sol et les regarder depuis sa bibliothèque. Son art envahit sa maison comme il envahit sa vie. " Une des £uvres les plus fortes du maître de maison a été accrochée au rez-de-chaussée. Une très grande toile, magnifiquement exécutée, représente les fameux chevaux de bronze de la basilique Saint-Marc, à Venise. Ils furent déboulonnés de leurs colonnes de l'hippodrome de Constantinople en 1204, sur ordre du Doge Enrico Dandolo, à l'occasion de la prise de la ville, point fort de la quatrième croisade. Au fil de la visite, on croise d'autres toiles et aussi ces curieux sofas dont le tissu a été peint d'un personnage de femme allongée. " Il y a chez Ismail, commente Carl Vercauteren, un besoin de dérision, de détourner l'art de ses valeurs établies. La peinture est bien là, mais elle est attachée à un mobilier. " Ces sofas sont parfaitement en phase avec les installations ou performances qu'aime imaginer Acar. Voici quelques années, on l'a vu habiller de ses peintures un mur long de 350 mètres, dans le sud de l'Anatolie. A la différence de Christo qui utilise des tissus vierges, il s'agit ici de véritables peintures exécutées sur place. A la Biennale de Venise, Ismael Acar est doublement présent : il expose au Palazzo Franchetti tandis que de très grandes toiles, des représentations de sultans et de leur famille, sont aussi déployées sur la façade du Fondeo dei Turchi, qui fut la résidence officielle des représentants de l'Empire ottoman à Venise, entre 1621 et 1638. Pour l'artiste turc : " C'est une manière de renouer avec cette grande période de notre histoire commune où Ottomans et Vénitiens entretenaient des rapports très étroits. " Texte et photos : Jean-Pierre Gabriel