Il n'a pas caché son émotion quand, à l'aube de l'été, Stefan de Jaeger lui a proposé d'inaugurer son Univers Pôle avec ses Cities of Kaolin. Peaceful Megastructures (*). A l'époque, Franck Sarfati ignorait encore tout de ce titre. Cela faisait quelques mois qu'il sculptait l'argile, blanche et friable, réfractaire, sa production comptait alors vingt pièces qui toutes avaient à voir avec celle qu'il tient en main, sur la photo, et avec une abstraction géométrique assumée, un air de gratte-ciel facetté, une ressemblance non fortuite avec l'un ou l'autre building fantasmé, voire croisé au cours de ses pérégrinations. Il accepte le défi, " ému et impressionné ", s'exposer autant, cela ne lui était jamais arrivé. Et il cravache, parce qu'il estime que ce qu'il a à propo...

Il n'a pas caché son émotion quand, à l'aube de l'été, Stefan de Jaeger lui a proposé d'inaugurer son Univers Pôle avec ses Cities of Kaolin. Peaceful Megastructures (*). A l'époque, Franck Sarfati ignorait encore tout de ce titre. Cela faisait quelques mois qu'il sculptait l'argile, blanche et friable, réfractaire, sa production comptait alors vingt pièces qui toutes avaient à voir avec celle qu'il tient en main, sur la photo, et avec une abstraction géométrique assumée, un air de gratte-ciel facetté, une ressemblance non fortuite avec l'un ou l'autre building fantasmé, voire croisé au cours de ses pérégrinations. Il accepte le défi, " ému et impressionné ", s'exposer autant, cela ne lui était jamais arrivé. Et il cravache, parce qu'il estime que ce qu'il a à proposer est " un peu court ". En septembre, il aligne soixante oeuvres, à l'étage, chez lui, à Bruxelles, dans son atelier qu'il investit vêtu d'un bleu de travail forcément taché, déniché aux Petits Riens, quand on fait du biscuit, on s'habille de circonstance. Et comme Franck Sarfati n'est pas graphiste pour rien et qu'il a des amis, beaucoup, il ne peut s'empêcher de penser un catalogue, à 50 exemplaires, on ne se refait pas, une merveille de livre-objet, avec textes et photographies, portrait et haïkus qui font écho à ses fragiles créations. Ses toutes premières pièces, il n'est pas sûr de vouloir les vendre, ce n'est pas une coquetterie. Et s'il les a nommées, il préférerait que l'on se taise, garder le secret, à partager seulement avec les nouveaux acquéreurs, c'est dire l'intimité qui le lie à ses lilliputiens de kaolin. " Le processus est tellement long, je les ai manipulés, je les connais par coeur, je m'y suis fondu. " Ce qui reste d'enfant en lui n'a pas oublié non plus la collection de pierres précieuses de sa maman, qu'elle avait rangée au salon, qu'il avait le droit de toucher et qui, " c'est indéniable ", lui reste en mémoire, mêlée à ses souvenirs de voyage au long court, les impressions subjectives des capitales visitées, Londres, Shanghai, Tokyo, de leur " gigantisme écrasant, fascinant, effrayant ", Franck Sarfati aurait pu être architecte. S'il ne s'est pas engagé dans cette voie-là, c'est parce que son grand frère l'a aiguillé vers La Cambre et la communication graphique. Et quand il se découvre des affinités avec l'un de ses professeurs, tout cela se mue en passion, merci Luc Van Malderen, " mon maître, sans lui je ne serais pas ce que je suis ". Au mitan des années 80, Franck Sarfati pratique le graphisme en collectif, chez Totem, puis co-crée sa propre agence, Sign*, experte en identité et en édition, d'art notamment. L'accomplissement, jusqu'à ce qu'il éprouve un manque, son quotidien empli de pixels ne lui suffit plus, il veut revenir aux " travaux manuels ", il s'octroie congé le vendredi, qu'il rebaptise " Sculptural Friday ". Car il veut explorer la 3D, demande alors conseil à un sculpteur qui lui donne un gros tas de grès, l'installe à côté d'un bronze - " une femme agenouillée, presque en prière mais offerte " -, et lui demande de refaire les mêmes gestes pour mieux le confronter à la matière, lui qui n'avait plus touché à la terre depuis sa troisième plasticine. Franck Sarfati n'est pas devenu céramiste pour autant, " c'est une vie entière ", il est juste sorti de sa zone de confort. Avec des références " claires " (Henri Laurens, Kazimir Malevitch) et le goût de la pureté, de l'élégance - " Si tout pouvait être ainsi, nos yeux seraient moins blessés. " N'empêche, dans ses cités de kaolin, on a remarqué des frictions, des petites craquelures et constaté que rien n'est droit. " Mais est-ce que notre monde va droit ? " (*) Univers Pôle, 496 F, chaussée de Waterloo, à 1050 Bruxelles. Jusqu'au 1er mai prochain. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" LE PROCESSUS EST TELLEMENT LONG, JE LES AI MANIPULÉS, JE LES CONNAIS PAR COEUR, JE M'Y SUIS FONDU. "