S amedi, tout Zagreb se donne rendez-vous dans le centre-ville pour une incontournable et effervescente journée de shopping. Le soir, ce sont les théâtres, les cinémas et les salles de concerts qui font recette. Une foule de mélomanes se dirige vers la Philharmonie (Koncertna Dvorana), baptisée du nom de Vatroslav Lisinski, compositeur du xixe siècle et créateur des premiers opéras croates. Ce soir, on y accueille le prestigieux Tonhalle- Orchester de Zurich, dirigé par David Zinman. Le programme débute courtoisement, avec une £uvre de Lisinski, se poursuit avec le Concerto si min., op. 104, pour violoncelle et orchestre d'Anton Dvorak (la prestation du violoncelliste Claudio Bohorquez est époustouflante) et s'achève avec la 2e Symphonie de Robert Schumann. On passe une soirée inoubliable. Le public est attentif, silencieux, concentré et témoigne d'une extraordinaire qualité d'écoute. Le chef et son orchestre se surpassent, donnent le meilleur d'eux-mêmes. Ensuite ? Sans précipitation et sans bousculades, les mélomanes quittent la salle et s'installent juste à côté, dans un vaste espace au décor des années 1960. Comme chaque samedi soir, après le concert, on se détend dans une soirée dansante. Un petit ensemble de jazz attaque un morceau entraînant. Les couples se forment, envahissent une piste de danse improvisée. L'ambiance est simple, décontractée et bon enfant. Voilà Zagreb ! Une capitale d'un million d'habitants qui vit au rythme du IIIe millénaire, tout en sachant préserver et cultiver une qualité de vie conviviale, humaine et sympathique, empreinte d'un charme typique du Mitteleuropa.
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S amedi, tout Zagreb se donne rendez-vous dans le centre-ville pour une incontournable et effervescente journée de shopping. Le soir, ce sont les théâtres, les cinémas et les salles de concerts qui font recette. Une foule de mélomanes se dirige vers la Philharmonie (Koncertna Dvorana), baptisée du nom de Vatroslav Lisinski, compositeur du xixe siècle et créateur des premiers opéras croates. Ce soir, on y accueille le prestigieux Tonhalle- Orchester de Zurich, dirigé par David Zinman. Le programme débute courtoisement, avec une £uvre de Lisinski, se poursuit avec le Concerto si min., op. 104, pour violoncelle et orchestre d'Anton Dvorak (la prestation du violoncelliste Claudio Bohorquez est époustouflante) et s'achève avec la 2e Symphonie de Robert Schumann. On passe une soirée inoubliable. Le public est attentif, silencieux, concentré et témoigne d'une extraordinaire qualité d'écoute. Le chef et son orchestre se surpassent, donnent le meilleur d'eux-mêmes. Ensuite ? Sans précipitation et sans bousculades, les mélomanes quittent la salle et s'installent juste à côté, dans un vaste espace au décor des années 1960. Comme chaque samedi soir, après le concert, on se détend dans une soirée dansante. Un petit ensemble de jazz attaque un morceau entraînant. Les couples se forment, envahissent une piste de danse improvisée. L'ambiance est simple, décontractée et bon enfant. Voilà Zagreb ! Une capitale d'un million d'habitants qui vit au rythme du IIIe millénaire, tout en sachant préserver et cultiver une qualité de vie conviviale, humaine et sympathique, empreinte d'un charme typique du Mitteleuropa. Originaire d'Europe centrale, le paisible peuple des Croates s'installe, vers 626 et suite à l'invitation de l'empereur Héraclius, sur la côte est de l'Adriatique. Au xie siècle, après la mort de Dmitar Zvonimir, le dernier roi croate, la reine signe un accord avec la dynastie hongroise. Le roi de Hongrie devient souverain de Croatie dont il nomme le ban (prince). Plus tard, pendant que les autres peuples balkaniques, les Serbes, les Bulgares et les Moldaves passent sous domination ottomane, les Croates vivent au sein du royaume de Hongrie, ensuite, après 1526, dans l'empire d'Autriche. En 1918, l'histoire bascule une fois de plus, avec la proclamation officielle du royaume des Serbes, Croates et Slovènes. La République de Croatie est indépendante depuis 1995. L'histoire écrite de Zagreb débute en 1094, lorsqu'un évêché est créé sur une colline, appelée Kaptol (la colline du Chapitre). Sur l'autre colline, séparée de Kaptol par une rivière, s'élève petit à petit une ville civile, Gradec. La cohabitation se fait avec beaucoup de mal. Querelles, litiges, mais aussi invasions (des Mongols, notamment) et pillages, entravent le développement harmonieux de la ville. La présence tout proche des Ottomans et leur montée en puissance calment un peu les rivalités et les antagonismes. Plus tard, les Habsbourg tentent de germaniser Zagreb. Toute la population se rallie alors derrière l'évêque Josip Juraj Strossmayer, pour défendre farouchement l'identité croate avec le maintien de la langue croate à l'école et dans l'administration. En 1850, Gradec et Kaptol ne font, enfin, qu'une seule ville, dirigée et gérée par un seul maire. La cité princière, devenue capitale, s'agrandit et s'embellit. Elle s'enrichit d'un opéra et d'un grand théâtre. De nombreux édifices monumentaux et prestigieux, d'inspiration austro-hongroise, poussent comme des champignons. A la place Tomislav (premier roi croate) s'élève l'imposante gare centrale de style néoclassique. Partout, des espaces verts allègent agréablement et aèrent cette architecture solennelle et parfois colossale. Au début du xxe siècle, Zagreb s'entiche d'Art nouveau, nommé ici Sécession (à l'image du mouvement viennois). De multiples éléments architectoniques et ornementaux dans les rues, de beaux décors de boutiques et magasins témoignent encore aujourd'hui de ce style fluide et sensuel. En flânant, on admire aussi les façades baroques et leurs cariatides, les églises et leurs clochers à bulbe, les cafés viennois, les trattorias et les pâtisseries. Des airs de famille avec Vienne, Prague ou Budapest, les autres " perles " de l'Empire austro-hongrois, sont flagrants. A la grand-place, qui se nomme en croate, " Trg Bana Jelacica ", règne une belle animation au milieu de nombreux trams bleus qui ont conservé leur air rétro. Dans une élégante galerie commerciale " Octogonale ", on ne manque pas de pousser la porte de la boutique Croata, royaume de la cravate. Saviez-vous que celle-ci est d'origine croate ? Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), les soldats croates portaient autour du cou des bandes de linge assez pittoresques, faisant partie de leur uniforme. Ce " style croate " a vite séduit les Parisiens raffinés à l'époque de Louis XIV. Ils ont adopté ce nouvel accessoire de mode, en le portant " à la croate " et le baptisant " cravate. " Dans Gradec, tout proche, on admire surtout la jolie église Saint-Marc, surmontée d'un clocher à bulbe et son étonnant toit en tuiles vernissées, dont les versants sont ornés des blasons de Zagreb, de la Dalmatie et de la Slavonie. Tkalciceva, longue rue qui recouvre l'ancienne rivière séparant Gradec de Kaptol, fait penser à une sorte de Saint-Germain-des-Prés, avec ses cafés sympathiques, ses terrasses accueillantes et ses belles échoppes. Puis on emprunte les multiples escaliers (les " stube ") qui mènent à Kaptol. La silhouette de la cathédrale se dessine très vite. En 1880, après le tremblement de terre qui a entièrement détruit la cathédrale de style baroque, les Zagrébois ont fait appel à l'architecte français Hermann Bollé. C'est donc lui l'auteur de cet impressionnant projet néogothique, septième église construite sur le même emplacement depuis le xie siècle et qui témoigne d'un passé bien agité de la capitale croate. L'Art nouveau est à l'honneur de l'importante exposition qui se tient actuellement au musée des Arts appliqués. Il faut absolument pousser la porte de cette bâtisse imposante, située face au grand théâtre qui vit se produire Sarah Bernhardt. Les collections permanentes font défiler devant les yeux toute l'histoire de la décoration (mobilier, poêles de faïence autrichiens, porcelaines, cristaux...), depuis l'époque baroque jusqu'au xxe siècle, en passant par les styles Biedermayer, Empire et Art nouveau. Les pièces, de grande qualité, sont admirablement mises en scène. On déambule dans les espaces sans se lasser, tant l'ambiance est empreinte d'âme, de chaleur et de raffinement. Quelques signes encore de ce raffinement ? L'incroyable collection du musée Mimara, du nom de Ante Topic Mimara, Gulbenkian local. Il offrit à la ville quelque 3 700 £uvres, dont des Raphaël, des Rubens, des Rembrandt, des Goya et autres Velasquez. Le clou du programme ? Le remarquable musée de la ville de Zagreb, aménagé dans l'ancien couvent des Clarisses du xviie siècle, au c£ur de Gradec. Quand on aime l'histoire, on peut y passer des heures, pour suivre attentivement le parcours chronologique de la capitale croate. Une fois de plus, on est agréablement surpris par une grande qualité des pièces, une excellente scénographie, claire et cohérente, ainsi qu'une ambiance générale très chaleureuse. On est loin de la froideur minimaliste de certains musées " à la mode ". On termine par un saut à l'atelier d'Yvan Mestrovic, le plus grand sculpteur croate, dont les £uvres, parfois monumentales, animent places et rues de Zagreb. Dimanche, on optera pour des promenades " vertes ". Il ne faut pas hésiter à flâner au cimetière Mirogoj, un Père-Lachaise monumental, avec ses dômes, ses arcades, ses allées ombragées et silencieuses et l'immense tombe de marbre noir de Franjo Tudjman, le premier président de la jeune République croate. Et puis, on s'échappe vers la campagne et vers la montagne qui cerne la ville. Le village de Samobor peut être l'un des buts de l'escapade, avec sa place pittoresque, ses façades coquettes, ses terrasses fleuries et ses ruelles romantiques. Zagreb ? Une halte privilégiée à deux heures de vol de Bruxelles, pour " débrancher ", se sentir dépaysé et s'envelopper d'un charme tenace. Barbara Witkowska