Au début du xxe siècle, les élégantes portaient leur sac à la main. Puis Coco Chanel arriva. Avec son imagination, son génie unique et provocant, son goût de liberté. A l'époque où les femmes commencent à s'assumer, où elles travaillent, conduisent leur voiture et prennent l'avion, Chanel devine qu'une élégance empreinte de simplicité est une nécessité. Tout chez elle est rationnel. Les silhouettes sont rigoureuses et graphiques, les cheveux courts et faciles à coiffer, les matières confortables. Les pantalons permettent de grandes foulées. Les chaussures beiges à bout noir allongent joliment la jambe et sont... moins salissantes. Pour avoir les mains libres en 1930, Mademoiselle lance le premier sac en bandoulière. Elle reprend l'idée en 1955, un an après la réouverture de sa maison de la rue Cambon, fermée depuis 1939. Elle imagine un sac matelassé, orné d'un double C, sa signature et dont les courroies sont des chaînes dorées. Un succès qui ne s'est jamais démenti au fil du temps.
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Au début du xxe siècle, les élégantes portaient leur sac à la main. Puis Coco Chanel arriva. Avec son imagination, son génie unique et provocant, son goût de liberté. A l'époque où les femmes commencent à s'assumer, où elles travaillent, conduisent leur voiture et prennent l'avion, Chanel devine qu'une élégance empreinte de simplicité est une nécessité. Tout chez elle est rationnel. Les silhouettes sont rigoureuses et graphiques, les cheveux courts et faciles à coiffer, les matières confortables. Les pantalons permettent de grandes foulées. Les chaussures beiges à bout noir allongent joliment la jambe et sont... moins salissantes. Pour avoir les mains libres en 1930, Mademoiselle lance le premier sac en bandoulière. Elle reprend l'idée en 1955, un an après la réouverture de sa maison de la rue Cambon, fermée depuis 1939. Elle imagine un sac matelassé, orné d'un double C, sa signature et dont les courroies sont des chaînes dorées. Un succès qui ne s'est jamais démenti au fil du temps. Décliné en multiples versions, en agneau, en veau grainé, en veau vernis, en tweed et en jersey, le 2.55 a traversé cinq décennies sans prendre une ride. Il a toujours été fabriqué en France. Au début, en sous-traitance. En 1990, toute la fabrication de la maroquinerie est réunie sur le site Verneuil, dans des ateliers ultramodernes, situés dans l'Oise, en Picardie. Histoire de se montrer plus efficace devant la demande croissante et de maîtriser parfaitement la qualité et la création. En pleine campagne, le bâtiment cubique et minimaliste est recouvert de panneaux noirs, évoquant... le matelassage. A l'intérieur, le concept est pareil, décliné en beige et en crème. Les espaces sont vastes, aérés, agréables. A l'entrée, on remarque un petit clin d'£il au passé, sous forme de cette antique machine à coudre Singer qui servait au matelassage de la petite maroquinerie avec une double piqûre que l'on ne pratique plus depuis huit ans. " Le site Verneuil est à la fois un centre de développement et de fabrication, explique Bruno Trippé, responsable de la fabrication. Nous travaillons en collaboration très étroite avec le studio de création parisien et avec Karl Lagerfeld. Les produits évoluent dans un temps record. Nous sortons 10 collections différentes chaque année. Nos équipes, 260 personnes au total, réparties sur quatre ateliers, sont formées sur place et ont une grande capacité d'adaptation pour répondre à la demande du studio. " Bien que le 2.55 soit toujours fabriqué dans les plus pures règles de l'art et de la tradition (le matelassage, la chaîne tressée, le double C sur le fermoir du rabat), il a beaucoup évolué depuis cinquante ans. Il est plus simple et plus léger. Ses lignes ne cessent de s'affiner pour mieux s'inscrire dans la modernité. Et son look varie toutes les saisons pour coller pile-poil aux collections de la maison et à la mode. Car sa véritable fonction consiste à demeurer au service de la mode. Pour le modèle d'origine, lancé en 1955, Coco Chanel choisit de l'agneau. Idée novatrice et originale, car cette matière extrêmement délicate n'a encore jamais été utilisée dans la maroquinerie. Le matelassage ? Elle l'aime beaucoup, tout simplement. Chez elle, une multitude de coussins matelassés jonchent les canapés. Elle s'y blottit avec volupté. Sans oublier que pour cette cavalière accomplie le matelassage évoque également les vestes d'équitation et la passion du cheval. La façon de travailler le cuir, en y glissant une feuille de mousse et en la surpiquant, offre un nouveau toucher, doux, souple, sensuel. On peut dire, aussi, qu'il rend la forme du sac ergonomique, même si le terme n'existe sans doute pas encore en 1955. A l'inverse de tous les sacs existants doublés de noir, l'intérieur du 2.55 est tapissé d'ottoman bordeaux, couleur de l'uniforme que Coco Chanel portait, orpheline, au couvent d'Aubazine. Cette idée astucieuse facilite la recherche de petits objets et qui sera reprise dans la nouvelle ligne Cambon, dont certains modèles sont garnis de doublure fuchsia. Les chaînes dorées, enfin. Coco Chanel a toujours aimé les bijoux et, dans ce domaine comme dans celui de la mode, elle a fait preuve d'un grand esprit de liberté et de créativité. Qu'ils soient fantaisie ou précieux, tous les bijoux lui sont chers. Elle aime les multiples rangs de perles, qu'elle porte en sautoir, les formes généreuses, l'esprit baroque. Ce qui compte pour elle, c'est l'effet. D'où ce parti pris d'équiper le 2.55 de chaînes dorées, pour en souligner davantage sa facette précieuse, pour lui ajouter une touche festive. Très difficile à réaliser en termes de façon, le 2.55 exige 180 opérations différentes et fait appel à 7 métiers bien distincts. Tout commence par la coupe. Une fois les plus belles peaux sélectionnées, elles sont soigneusement étalées sur la table de coupe, un outil révolutionnaire. Tous les morceaux composant un sac sont calculés, puis programmés électroniquement. Cela dit, l'intervention humaine est très importante. Chaque peau est différente, il faut en utiliser un maximum, tout en respectant la qualité demandée. Le métier de coupe exige une grande maîtrise des peaux et un excellent " £il ", car à chaque fois la recherche est différente. Une fois coupés, tous les morceaux rejoignent les tables de la préparation. Certains sont affinés. Une machine à refendre les désépaissit dans toute leur surface, pour pouvoir mieux les travailler par la suite. En revanche, d'autres morceaux sont renforcés, à l'aide de matières synthétiques thermocollées. Cette opération concerne, notamment, le fond du sac, pour le rendre plus ferme et plus solide. Puis on passe à la piqûre automatique, étape très spectaculaire. Dans un cadre en aluminium, appelé clams, on positionne une feuille de mousse et on la recouvre d'un morceau de peau. Quand tout est bien ajusté et fixé, on actionne la machine qui réalise automatiquement le matelassage emblématique. Lors de l'étape de la surcoupe, la technicienne prépare les morceaux pour l'assemblage. A l'aide des emporte-pièce et des lames tranchantes, chaque morceau acquiert sa taille définitive, " enrichie " de nombreuses indications, pour l'emplacement des pressions ou du tourniquet, par exemple. Tous les bords sont protégés et renforcés par un scotch nylon. L'assemblage est effectué par une équipe de quatre personnes. Chaque sac est assemblé à l'envers. De multiples renforts y sont glissés en cours de route pour lui donner de la tenue et de la structure. Ensuite, il faut le retourner très vite pour ne pas laisser de traces, ne pas froisser la peau, ne pas déformer le modèle. Les gestes sont sûrs et précis. On pousse bien dans les coins, on donne de délicats coups de marteau pour aplatir les piqûres, on lisse soigneusement l'intérieur qui doit être aussi beau que l'extérieur, selon les désirs de Mademoiselle Chanel. Le tressage des chaînes est effectué à la main. Leurs couleurs et leurs longueurs sont infinies. Les formes d'anneaux varient à chaque saison. Avec une rapidité et un doigté extraordinaires, la jeune femme tresse dans la chaîne un ruban de cuir, coupe les morceaux qui dépassent, plie, lisse, peaufine et termine par deux points de couture. Le 2.55 peut passer à l'étape de la finition, le perçage des £illères, la pose des chaînes et des accessoires, l'impression à chaud à l'intérieur du nom mythique, de son copyright et du " made in France ", le contrôle final. Impeccable, le 2.55 attend à être emballé et expédié. Une carte d'authenticité, une pastille secrète et un code-barres permettront la future traçabilité du sac. Les chaînes sont artistiquement pliées et emballées séparément pour éviter tout dommage. L'intérieur est bourré de papier de soie, chiffonné dans les règles de l'art. Ainsi protégé, le 2.55 est glissé dans une housse noire, puis dans une boîte en carton noire avec le logo mythique en blanc. Il est fin prêt à séduire toutes les élégantes du monde, célèbres comme Caroline de Monaco, Sofia Coppola ou Renee Zellweger ou plus anonymes. On l'aime toujours autant dans sa version classique, en veau ou en agneau, mais on l'adopte aussi volontiers dans un habit plus fashion. Cet été, on va craquer pour le tweed, décliné dans des tons pastel, dont le tweed lurex, pour des modèles qui interprètent le camélia, la fleur fétiche de Chanel ou encore pour des versions plus ludiques et plus jeunes, agrémenté de généreux motifs tout en rondeur, déclinés en mauve, orange et beige. Une chose est sûre. Désormais, en croisant dans la rue un 2.55, on lui coulera un regard plein de tendresse et on aura une petite pensée pour toutes les personnes sur le site Verneuil qui perpétuent la tradition avec savoir-faire et amour. Barbara Witkowska