C'est d'abord un lieu de balade

Alors que les touristes se pressent aux alentours du palais des Doges pour décrocher le meilleur selfie avec gondolier et pigeons en arrière-plan, il suffit de tourner les talons et de longer le canal San Marco une vingtaine de minutes pour se retrouver dans une tout autre ambiance. Aux environs de l'Arsenal, le temps semble suspendu. Les volumes industriels en brique se mirent dans l'eau tranquille et rappellent l'époque où le coeur économique de Venise était ici, car on y fabriquait les embarcations militaires et marchandes. Plus loin, le vent du large se fait un peu plus sentir et on aboutit aux Giardini, jardins arborés ponctués de pavillons dédiés à différents pays et dont certains datent du tout début du xxe siècle. Dans cette partie de la ville, pas question de courir pour ramener quelques clichés " cartes postales ". Les deux sites accueillent alternativement, un an sur deux, une Biennale d'art ou d'architecture - comme c'est le cas cette année - et les badauds s'y pro...

Alors que les touristes se pressent aux alentours du palais des Doges pour décrocher le meilleur selfie avec gondolier et pigeons en arrière-plan, il suffit de tourner les talons et de longer le canal San Marco une vingtaine de minutes pour se retrouver dans une tout autre ambiance. Aux environs de l'Arsenal, le temps semble suspendu. Les volumes industriels en brique se mirent dans l'eau tranquille et rappellent l'époque où le coeur économique de Venise était ici, car on y fabriquait les embarcations militaires et marchandes. Plus loin, le vent du large se fait un peu plus sentir et on aboutit aux Giardini, jardins arborés ponctués de pavillons dédiés à différents pays et dont certains datent du tout début du xxe siècle. Dans cette partie de la ville, pas question de courir pour ramener quelques clichés " cartes postales ". Les deux sites accueillent alternativement, un an sur deux, une Biennale d'art ou d'architecture - comme c'est le cas cette année - et les badauds s'y promènent au gré de leurs contemplations, profitant de ce dialogue étonnant entre patrimoine et création contemporaine. L'idée de cette manifestation est avant tout d'inviter des bâtisseurs du monde entier à réfléchir autour d'un thème commun. Pas de surenchère formelle ni de tape-à-l'oeil au programme, comme c'est souvent le cas dans les Expos universelles par exemple, mais plutôt des approches sensibles et artistiques, menées tantôt par des ténors de la discipline, tantôt par de jeunes agences avides d'exprimer leur point de vue sur la profession, et son évolution. Pour cette cuvée 2018, c'est le sous-titre " Freespace " qui a été choisi par les deux curatrices de l'événement, Yvonne Farrell et Shelley McNamara - deux femmes venant du bureau irlandais Gafton, peut-être un signe de la féminisation du secteur. Avec en filigrane, une question posée, celle de " la qualité de l'espace, de l'espace libre et gratuit ", comme le résume le Président de la Biennale, Paolo Baratta. Une approche qui s'oriente donc vers une architecture en mode " slow ", où le construit ne doit plus forcément épater mais " offrir du bien-être et de la dignité à chaque citoyen de cette fragile planète ". Un défi de taille décliné au fil de deux expos majeures regroupant les installations d'une septantaine de concepteurs, parmi lesquels de grands noms tels qu'Alvaro Siza, BIG, David Chipperfield ou encore Peter Zumthor ; mais aussi dans les 65 pavillons nationaux disséminés dans les Giardini. Chaque pays participant ayant carte blanche pour exprimer son opinion sur la thématique, dans son pavillon, c'est souvent un message fort qui ressort des oeuvres et scénographies proposées. Ainsi, on sait que le Liban, pour qui c'est la première incursion dans la Biennale, fera le point sur le potentiel territorial inexploité de son pays souffrant d'une instabilité politique incessante, des conflits environnants et de la crise des réfugiés. La Belgique, elle aussi, prendra position, pour défendre une Eurotopie. Derrière ce projet, piloté cette année par la Fédération Wallonie-Bruxelles, une équipe de quatre jeunes créateurs sortis de la Faculté d'architecture La Cambre-Horta : Roxane Le Grelle, Léone Drapeaud, Manuel León Fanjul et Johnny Leya. " Notre réflexion part de Bruxelles, considérée comme un lieu qui porte les traces urbaines et spatiales, et donc la compréhension territoriale de l'Europe, explique Léone. Notre but est de sensibiliser une génération d'architectes mais aussi de citoyens, plus généralement, à la question de la construction européenne. On a l'impression qu'elle a besoin d'être fédérée et c'est ce qu'on essaye de faire. " Concrètement, une agora de teinte bleue sera aménagée dans notre pavillon national - datant de 1903, c'est l'un des plus anciens du site - pour " ouvrir le débat, permettre aux gens de parler ensemble ". Une série d'artistes - un photographe, un plasticien réalisant des collages, un philosophe, etc. - y donneront également leur vison de l'Eurotopie. Et un catalogue viendra appuyer ce manifeste spatial. Si certains passeront du temps dans ces expositions, d'autres n'y feront peut-être qu'un saut, profitant aussi de leur venue dans la cité des Doges pour revoir ses monuments et assister à d'autres événements estivaux artistiques programmés. On pointera l'expo Machines à penser, qui se penche sur les lieux d'exil et de retraite, à la Fondation Prada, logée dans le Palazzo Corner della Regina, un édifice du xviiie siècle donnant sur le Grand Canal. Ou encore l'accrochage Dancing with Myself, qui décortique la pratique de l'autoportrait de 1970 à nos jours, dans le très bel édifice de la Punta della Dogana, restauré par le célèbre architecte japonais Tadao Ando et abritant les collections contemporaines de la famille Pinault. Voir Venise... et se cultiver ! Par Fanny Bouvry