Aujourd'hui, sur les podiums, tout est permis. Loin du culte d'une beauté stéréotypée, les créateurs refusent les compromis et explorent les chemins de traverse. " C'est moche, et c'est pour ça qu'on aime ", se plaît à répéter Demna Gvasalia, dont les souliers Vetements, conçus avec Manolo Blahnik et vendus en exclusivité sur Net-a-Porter, sont parfois difficiles à imaginer sur quelqu'un d'autre que Rihanna...
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Aujourd'hui, sur les podiums, tout est permis. Loin du culte d'une beauté stéréotypée, les créateurs refusent les compromis et explorent les chemins de traverse. " C'est moche, et c'est pour ça qu'on aime ", se plaît à répéter Demna Gvasalia, dont les souliers Vetements, conçus avec Manolo Blahnik et vendus en exclusivité sur Net-a-Porter, sont parfois difficiles à imaginer sur quelqu'un d'autre que Rihanna... Chaussons d'hôtel cousus de fil d'or (Dolce & Gabbana, Balenciaga) et claquettes de piscine revisitées (Sophia Webster, Saint Laurent) sont ainsi à l'honneur cet été, au même titre que la sandale de randonnée, passée à la moulinette du luxe " made in Italy " avant d'être érigée en nouvel objet de désir 5-étoiles, détrônant la Birkenstock... Oui, cette modeste chaussure orthopédique que les filles adoraient détester - moi vivante ? Jamais ! - et à laquelle elles ont pourtant succombé, il y a environ trois ans - merci, Isabel Marant. Créée en 1984, aux Etats-Unis, par un guide de rivière qui avait enroulé un vieux bracelet-montre à Velcro autour d'une tong, la Teva est le symbole d'un certain esprit d'aventure. Démocratique et économique, elle se gardait bien de toute considération fashion. Jusqu'à aujourd'hui : Opening Ceremony (New York), Edeline Lee (Londres) ou Donatella Versace (Milan), championne du talon démesuré, en ont proposé leurs propres versions, avec chaussettes de sport en option. N'en déplaise à Christian Louboutin, pour lequel " les talons hauts apportent plus de plaisir que de douleur ", les marques de luxe ont senti le besoin de délaisser les souliers vertigineux pour des modèles plus praticables. Ces coups d'éclat stylistiques sont-ils alors de simples tentatives d'interpeller un public qui a l'impression d'avoir tout vu ? Ou le symbole d'une nouvelle génération qui se proclame antisystème ? Les créateurs explorent le vestiaire technique ou médical, font dialoguer sport et dressing. Dès lors, l'ordinaire et le quotidien deviennent le prétexte à toutes les poésies formelles. Finalement, il appartient aux clientes d'accepter - ou non - de célébrer cette poésie de l'imperfection. C'est la magie de la mode, où il reste toujours une part de surprise : lorsque Gucci propose une mule doublée de fourrure d'agneau, le rejet un peu moqueur laisse place à la curiosité, puis à l'obsession. Ce fut le cas en 2013, avec les Birkenstock à fourrure de Phoebe Philo pour Céline. Puis en 2015, avec les Scholl de Marc Jacobs. Porter ces modèles donne le sentiment de plonger ses orteils dans un bain subtil d'excentricité et d'entrer dans un club que seules les initiées connaissent. D'autant que le ringard est une notion subjective : contre toute attente, les mules en fourrure de Rihanna pour Puma étaient en rupture de stock trente minutes après leur apparition sur le site Internet de l'équipementier allemand. " Séduisant, excitant, neuf ", voilà comment Miuccia Prada décrivait sa fascination pour le laid, dans une interview à T Magazine, il y a quelques années : " Le moche, c'est l'humain. Cela touche au côté sale et mauvais de l'homme. " La créatrice milanaise s'attache à remettre en question, à chacune de ses collections, les codes du " bon goût ". Saison après saison, ses modèles à chausser mêlent impertinence, kitsch et flamboyance : des plates-formes rappelant les getajaponaises, des godillots à épaisses semelles de cuir, des talons blocs et autres trouvailles qui ont inspiré par la suite de nombreux créateurs, dont Jonathan Anderson. Cet été, chez Prada, les mules en caoutchouc rose décorées à la main de fleurs côtoient les versions à scratch, avec voûte plantaire représentée sur la semelle. La tendance orthopédique n'a pas dit son dernier mot. Destinées à l'origine à la navigation, les Crocs existent depuis 2001. Lavables, flottantes, légères et thermoformables, elles sont traitées avec un produit antibactérien pour éviter les odeurs. On a connu plus glamour... Mais leur esthétique controversée, qui déclenche les réactions de rejet les plus violentes, a pourtant de nombreux fans. " Je les adore, je les ai toujours aimées ", explique Christopher Kane, qui déroutait son audience en septembre dernier en chaussant ses mannequins de ces sabots en plastique, marbrés et ornés de cristaux. " Elles sont parmi les plus confortables et les plus résistantes du marché. Quand j'ai décidé de collaborer avec cette marque, ce n'était pas pour créer une controverse, mais parce que j'appréciais vraiment leur look. Je n'avais pas la naïveté de penser que tout le monde suivrait... Mais j'ai été surpris par la haine qu'elles ont suscitée. Il s'était passé la même chose pour ma collection printemps-été 12 : je n'avais utilisé que des claquettes de piscine. L'ironie est que chaque marque de luxe a désormais sa paire. " Le modèle, vendu 325 euros, soit plus de dix fois le prix de Crocs normales, est déjà pratiquement sold-out sur le site du créateur, qui conclut : " Ma philosophie a toujours été de prendre des objets ordinaires, et d'en faire quelque chose d'extraordinaire... " La nouvelle recette du succès ?PAR KARINE PORRET