Miss Leticia Ocampos: "Personne ne me disait que j'était belle avant. Maintenant, j'ai de nombreux admirateurs." © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

"Rumby tuicha ", " gros cul " en français, crie en ricanant un vendeur d'ananas à une femme voluptueuse d'une trentaine d'années, près du shopping center huppé de Villa Morra. Au Paraguay, comme dans beaucoup d'autres pays, la dictature de la minceur, imposée par la mode, la télé et la pub, sévit et les discriminations sont monnaie courante. " J'ai toujours rêvé de travailler dans un showroom.

Mais le directeur, de nationalité coréenne, m'a dit que j'étais trop forte et que mon physique allait faire fuir les clients ", raconte Laura Ochipinti, une jeune femme aux courbes rebondies, âgée de 30 ans, entre deux gorgées de tereré, un maté qui se boit avec de l'eau froide.

J'en avais marre des concours de Miss string ou de Miss Paraguay qui sont tous les mêmes et qui discriminent les personnes normales.

C'est en partie pour lutter contre ces discriminations que le Brésilien Mike Beras, qui vit au Paraguay depuis vingt-six ans, a créé en 2012 le concours Miss Gordita sur Facebook, " gordita " signifiant " ronde ".

De là est ensuite née une agence, encore amatrice aujourd'hui, dédiée aux " plus size ". " Le but est de développer l'estime de ces femmes et de rompre avec les standards de beauté établis par notre société.

J'en avais marre des concours de Miss String ou de Miss Paraguay qui sont tous les mêmes et qui discriminent les personnes normales ", raconte l'initiateur du projet. Rêveur, poète à ses heures perdues et surtout écrivain d'un roman sur le côté cruel de l'amour (El lado mbore del amor, en espagnol), le quadragénaire n'a rien de l'agent de mannequins classique.

Un combat contre la dictature de la minceur. © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

Chemise à fleurs, mocassins usés et attaché-case rempli de coupures de journaux people sur ses tops, il traverse désormais de long et en large Asunción, la capitale, pour promouvoir son message auprès des médias.

Si la plupart d'entre eux ont d'abord pensé qu'il s'agissait d'une blague, lorsque la page Facebook a commencé à crouler sous leslikes, ces filles aux mensurations hors normes se sont vite retrouvées sur le petit écran.

Mais à peine le succès arrivé, et même si Mike ne désire pas l'avouer, beaucoup de choses ont dérapé. " De nombreuses émissions nous ont accusés de faire l'apologie de l'obésité en prétextant que nous donnions un mauvais exemple à la société paraguayenne, qui souffre de ce mal. Mais je ne cesse de le répéter : notre objectif, c'est tout le contraire. "

Discrimination salariale

"Les médias people cherchent avant tout la polémique", regrette Mike Beras. © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

La plupart des miss gorditas sont en tous cas passées du jour au lendemain du statut du vilain petit canard à celui de femme respectée et désirée. Diana Chamorro, étudiante en dernière année de médecine, le confirme : " Avant, je pensais que les hommes ne pouvaient pas s'intéresser à moi.

On me disait : "Tu es belle mais... Tu as un joli visage mais..." Il y avait toujours un "mais" ! Quand j'ai gagné le concours en 2013, en imitant Madonna sur scène, non seulement le public a été impressionné de voir qu'une "grosse" pouvait danser langoureusement mais en plus, ma vie a changé.

Contrairement à ce qui se dit, je pense avoir représenté les miss gorditas le mieux possible, sans générer de polémiques et surtout sans avoir dû montrer mes fesses ! ", s'écrie, émue, Diana dans le living de sa maison cossue de deux étages.

Grâce à ce titre, la lauréate a suscité l'intérêt de plusieurs professionnels de la mode et de la publicité. Mais pour eux, il ne s'agissait avant tout que d'un top low cost... " Ils lui ont offert 700 000 guaranis (115 euros) pour participer à un catalogue et utiliser son image durant trois mois. En comparaison, une fille "normale" est payée 7 millions de guaranis (1 135 euros) ", s'agace Mike Beras.

Miss Leticia Velaztiqui: "J'ai toujours été très vaniteuse; je n'ai jamais perdu confiance en moi." © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

L'histoire de Leticia est de la même trempe. Avant, lorsqu'elle se baladait dans son quartier, les gens murmuraient dans son dos : " V'là la grosse ! " Aujourd'hui, à 23 ans, elle fait de la télévision et est devenue une des miss les plus populaires.

A tel point qu'elle s'est vu proposer un cheval pur-sang, des bijoux et une voiture avec chauffeur par un admirateur, en contrepartie d'une " visite " dans son estancia, comme on appelle les exploitations agricoles en Amérique du Sud. "

J'ai refusé car je ne veux pas donner une image dégradante des miss ", raconte-t-elle, en faisant cligner ses yeux aux lentilles de contact vertes, debout entre une dizaine de machines à coudre qu'elle utilise pour la fabrication de kimonos de taekwondo.

Pendant ce temps, Maria, sa mère, prépare la table pour le déjeuner. Elle est fière de sa fille et ne rêve que d'une chose, " qu'elle devienne une star people ".

C'est d'ailleurs elle qui la pousse à porter des tenues plus sexy et plus courtes pour attirer l'attention. " Au début, la majorité de ces femmes ont honte de leurs corps, explique Mike, assis près du barbecue que prépare le père de Leticia.

Peu importe qu'il fasse 45 °C à l'ombre, elles portent des vêtements longs et amples pour cacher leurs courbes. Mais après quelques semaines d'expériences comme mannequin XXL, elles commencent à avoir plus confiance en elles et enfilent sans complexes une jupe ou un maillot de bain. "

Miss Vivian Barreto: "Je vis un enfer quand je fais du shopping et que je ne trouve rien à ma taille." © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

Un problème de société

Dans un monde où chacun désire, comme le disait Andy Warhol, " son quart d'heure de gloire ", plusieurs gagnantes de ce concoursatypique, cherchant la célébrité à tout prix, ont néanmoins fait l'objet de polémiques.

Ce fut le cas de Montserrat Monges, à qui Mike retira la couronne en 2014. " Non seulement elle a adressé son majeur, lors de son couronnement, à ceux qui l'avaient traitée de grosse dans son enfance. Mais en plus, elle a posé devant les objectifs avec un sandwich géant pour un article de journal titré "Journée nationale contre le régime".

Tout a été orchestré pour donner une image négative de mon agence car, quand il y a des miss gorditas dans un show télé, c'est une baisse d'audience assurée pour les autres ! ", déplore Mike qui, par deux fois, a frôlé l'accident cardiovasculaire suite à ces coups bas.

Je pense avoir représenté les miss gorditas le mieux possible, sans générer de polémiques et surtout sans avoir dû montrer mes fesses !

Le Brésilien, qui souffre de stress chronique, prétend ne pas vouloir parler de ses disputes avec les médias... mais semble pourtant ne faire que ça : " En même temps, comment puis-je diffuser le concours, et le message qui l'accompagne, si je ne m'adresse pas à l'ensemble de la population ? Et c'est justement la presse people qui nous permet d'atteindre un nombre important de Paraguayens ", avoue-t-il.

Miss Laura Ochipinti: "On m'insulte souvent." © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

Pour faire face à ces critiques et préparer ses recrues au monde de la presse, l'homme a recours à une psychologue et à un nutritionniste, le docteur Vacante, un Argentin vivant au Paraguay et devenu une vedette médiatique des programmes food. Sur les murs de son cabinet médical sont exhibées des photos de lui faisant la Une de plusieurs magazines sur la santé.

D'un ton vif et passionné, il profite de cette rencontre pour tirer la sonnette d'alarme : " Les obèses creusent eux-mêmes leur tombe !

Dans le monde, plus de 2 milliards de personnes souffrent de ce problème et, au Paraguay, cette pandémie touche 64 % de la population. C'est clairement lié à un manque d'éducation alimentaire.

Ici, les plats sont peu variés, riches en farine et en graisses. L'agence des miss gorditas permet véritablement de lutter contre les discriminations. Les obèses sont seuls dans leur lutte, dans une société qui les punit et qui les culpabilise quelques mois avant l'été pour les obliger à faire une série de régimes dont je peux affirmer que la plupart ne permettent pas de perdre le moindre kilo. "

Dans le monde, plus de 2 milliards de personnes souffrent d'obésité et, au Paraguay, cette pandémie touche 64 % de la population.

La guerre des people

Le soleil est à son zénith et la chaleur suffocante lorsque l'on retrouve Mike, traversant une avenue en zigzaguant entre les voitures, les bus et les vendeurs ambulants. Il est pressé car il doit répondre à une interview dans la plus grande station de radio people d'Asunción. " C'est l'un des seuls programmes qui soutient vraiment le mouvement ", affirme-t-il.

Miss Lidia Roacoronel: "J'ose me montrer en short ou en maillot de bain." © Jean-Jérôme Destouches / hans lucas

Il faut dire que l'animatrice, Carmiña Masi, a eu, dans le passé, des problèmes de poids. " Il est vrai que j'en ai souffert, confie-t-elle derrière ses lunettes de soleil et l'épaisse couche de fond de teint qui raidit son sourire.

Il y a plusieurs années, j'ai participé à une téléréalité où j'ai subi de nombreuses réflexions sur mon physique. Les téléspectateurs me disaient : "Toi la grosse ! Comment peux-tu te permettre de critiquer les autres ?" " Même si elle estime aujourd'hui que les miss ont un rôle à jouer dans le panorama télévisuel, elle avoue qu'elle voit mal comment l'une d'elles pourrait se départir de cette " étiquette de grosse ". " Car le petit écran doit avant tout vendre une image ", constate-t-elle en tirant sur sa cigarette.

De nombreuses personnalités de l'audiovisuel cherchent en effet à écarter ces plus size des studios. " Les enrobées ne peuvent pas danser sur un plateau, d'autant que, devant la caméra, on apparaît encore plus imposant ", a ainsi déclaré César Vinader, un membre du jury d'un show de téléréalité.

Mais les miss ont appris à se défendre, à l'instar de Cintia Colina, 36 ans et 108 kilos, qui porte sa couronne avec fierté et n'a pas la langue dans sa poche. Derrière son stand ambulant de lomito, ces sandwichs à la viande, au jambon, au fromage et à l'oeuf, dans un quartier mal famé où plusieurs groupes de jeunes se dissimulent dans la pénombre pour vendre de la poudre blanche, elle évoque sa récente dispute : " Miss Paraguay 2014 a traité une femme de grosse et de nègre. J'ai trouvé cela terrifiant et je lui ai demandé de présenter des excuses publiques au nom du pays... Mais en vain ! "

Malgré les difficultés rencontrées pour financer l'agence, les projets de Mike Beras sont nombreux. " Nous allons réaliser un calendrier en Bikini avec notre unique sponsor, un magasin de vêtements XXL, raconte-t-il en sirotant un dernier tereré.

Mais je pense que l'on va quand même devoir faire quelques retouches sur Photoshop pour enlever la cellulite des mannequins ", avance-t-il juste avant d'enlacer sa petite amie, une gordita, avocate de profession, qui elle aussi rêve, peut-être, de devenir miss, un jour.

Par Jean-Jérôme Destouches