Depuis quelques saisons, tous les indicateurs fashion ne jurent que par les termes " sportswear " et " unisexe ". Il ne fallait rien de plus pour que l'automne-hiver 2017-2018 impose une vision radicale- ment opposée : celle d'une garde-robe business taillée pour le succès. Ou presque. Appelez-ça l'effet boomerang. Pour Feriel Karoui, experte ès tendances pour l'agence Promostyl, " c'est la même chose qu'avec les motifs burgers, glaces et compagnie pullulant en plein boom du végétarien et de l'hypersain. Il suffit que la figure du col blanc disparaisse avec la génération des start-uppers en hoodie - après tout, on est passé de Bill Gates et sa cravate à Steve Jobs et son col roulé, puis Mark Zuckerberg et son tee-shirt - pour qu'on revienne, sur les défilés, à de pures tenues de travail ". On pourrait tout autant parler d'esprit de contradiction, en somme.
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Depuis quelques saisons, tous les indicateurs fashion ne jurent que par les termes " sportswear " et " unisexe ". Il ne fallait rien de plus pour que l'automne-hiver 2017-2018 impose une vision radicale- ment opposée : celle d'une garde-robe business taillée pour le succès. Ou presque. Appelez-ça l'effet boomerang. Pour Feriel Karoui, experte ès tendances pour l'agence Promostyl, " c'est la même chose qu'avec les motifs burgers, glaces et compagnie pullulant en plein boom du végétarien et de l'hypersain. Il suffit que la figure du col blanc disparaisse avec la génération des start-uppers en hoodie - après tout, on est passé de Bill Gates et sa cravate à Steve Jobs et son col roulé, puis Mark Zuckerberg et son tee-shirt - pour qu'on revienne, sur les défilés, à de pures tenues de travail ". On pourrait tout autant parler d'esprit de contradiction, en somme. Il faut dire que les codes du secteur sont connus. Les yuppies des eighties sont passés par là, et avec eux l'idée du powerdressing définie par John T. Molloy dans son best-seller Dress for Success, en 1975. Ce grand manitou du vêtement jurait y déterminer, de manière scientifique, les clés d'un style adapté au monde des affaires, s'appuyant sur une approche sociologique et statistique. Dans les années 1970, il étudie ainsi l'impact des looks des professeurs d'une école du Connecticut sur l'apprentissage de leurs élèves. Ses recherches démontrent que les habits choisis par ceux qui donnent cours influent sur leur autorité et leur crédibilité. L'histoire ne bouleverse guère la sphère de l'éducation, mais elle interpelle celle des affaires, qui choisit ledit chercheur comme conseiller, là pour faire décoller les ventes des commerciaux, ici pour booster l'aura des politiciens ou des avocats. Dans son bouquin phare - d'autres suivront - l'auteur avance l'idée qu'un dressing adapté à la fonction est un passage obligé pour les femmes et les minorités, dans un marché du travail majoritairement blanc et masculin. Autant dire que la thèse inspirera aussi bien les larges épaulettes de Montana et Mugler - le label parisien remet d'ailleurs le couvert cet hiver - que le film Working Girl, en 1988. En pleine période post-krach boursier, Melanie Griffith y joue une aspirante businesswoman qui singe la gestuelle et le ton de sa (forcément terrible) boss, Sigourney Weaver, et lui emprunte en cachette ses tailleurs. Le film, à ranger au rayon des bluettes du dimanche soir, a au moins l'avantage de témoigner d'une mode chère à cette ère où la finance était adulée. Et est aussi l'un des rares à poser la question de la place des femmes dans ces lieux où l'argent est roi... Trente ans plus tard, qu'est-ce qu'on en garde ? Pas grand-chose. Si ce n'est une caricature aiguisée et des volumes renversés. C'est tout le propos de Vetements, qui intitule sa collection pour l'hiver qui arrive Stereotypes, soit une approche sociétale qui décortique les uniformes pour mieux les réinterpréter. Son show quasi YMCA y voyait parader la femme policière, le punk, l'ouvrier métallo... dans une déconstruction hypercontemporaine redéfinissant à merveille la mode de la rue. Lotta Volkova, styliste de la maison et muse d'une génération, y défilait en tailleur-jupe de secrétaire, veste à boutonnage haut, lunettes bleues sur le nez et chemisier ouvert au col presque pelle à tarte. Et tout cela dans le hall du Centre Pompidou, lieu de passage parisien incontournable. Comme pour marquer plus encore les allers et venues permanents entre les différentes strates de cette société. D'aucuns de voir dans ce retour appuyé de la working girl sur les podiums un prétexte féministe. C'est qu'en plein règne du streetwear, la panoplie de travail hypercodifiée a l'art de singulariser. Loin d'appuyer pourtant tout archétype sexuel, elle renoue avec un certain âge doré du travail. " Finalement, le tailleur-pantalon devient un véritable fantasme pour la génération des Millennials qui ne l'a jamais connu, s'amuse Feriel Karoui. Mais la façon dont on envisage un job change ; une nouvelle société est en train d'éclore avec un retour de la force de travail, plus engagée, plus connectée, plus collective. Les espaces de coworking sont les nouvelles usines et ceux qu'on appelle les Makers (lire par ailleurs) sont les ouvriers contemporains... A la fois dans le business et l'artisanat, ils ne sont surtout pas dans la caricature des personnages de Bret Easton Ellis (NDLR : dit " d'anticipation sociale ", l'auteur américain s'est particulièrement penché sur la génération X), au contraire. Ils reprennent des codes bourgeois et se remettent au boulot, c'est peut-être cela la vraie contre-culture. " On annonçait que le costume était mort ? Voilà qu'il revient donc partout cette rentrée. La preuve avec le défilé Céline où Phoebe Philo, à la tête de la maison depuis 2008, présentait dans un désordre volontaire - comme une métaphore de la rue, encore - ses mannequins en tailleurs rigoristes, jupes crayons libérées, smokings simplissimes. Une collection aux lignes masculines et dépouillées, dessinée à la manière d'un powerdressing minimaliste à souhait. Un véritable oxymore. Au rayon Homme, et depuis plusieurs saisons déjà, le créateur russe Gosha Rubchinskiy dédramatise quant à lui le costume. Avec ses volumes souples nourris d'influences streetwear, son style est parfois taxé de " petite frappe popu ". En tout cas, le complet-veston y renoue avec une classe populaire et portable, un esprit révolutionnaire et post-communiste, un savant mélange de détails brutalistes combinés au symbole ultime du capitalisme de Wall Street. Dès lors, quand les collections féminines se réapproprient cet attribut masculin, c'est avec le même esprit nouveau. Tailleurs oversize, vestes croisées coupées dans le même prince-de-galles que les pantalons, manteaux portés en asymétrie, jupes amples au genou assorties de vestes courtes... : partout, les classiques affichent leur contemporanéité, de Jil Sander à Balenciaga, en passant par Isabel Marant, Dries van Noten ou Stella McCartney. Alexandre Vauthier y apporte même une allure plus couture avec des tailleurs-pantalons ceinturés d'un large ruban en velours. Chaque fois, des vestiaires pragmatiques. Des lignes dépouillées. Des silhouettes monochromes. Des détails fonctionnels. C'est toute la force des nouvelles working girls. Elles ne se juchent plus forcément sur des talons aiguilles. Elles ne se serrent pas nécessairement la taille. Leur mythique jupe crayon se fend, s'amplifie, n'entrave plus la marche. L'attirail du powerdressing d'aujourd'hui s'hybride avec les rayons utilitaires et outdoor. Là des poches, des sangles, ici des rabats. Chez Christophe Lemaire, des sacs en bandoulière sur des pantalons hauts et des chemises aux manches volumineuses et col pointu. Et partout des trenchs et manteaux longs et amples, véritables armures citadines. " Nous sommes beaucoup moins axés sur les notions de performance et de réussite que dans les années 1980. On cherche d'abord du bien-être et du confort. Il y a sans doute un parallèle à voir avec un type de management plus horizontal, qui oblige à plus de flexibilité et d'agilité. Exactement comme la silhouette ", reprend Feriel Karoui. Comme pour appuyer ce phénomène, les costumes et les tailleurs reprennent du service en même temps que les silhouettes ouvrières d'autrefois. Salopettes, bleus de travail, vestiaire paupériste, esprit Gavroche... Voilà les deux pans avec lesquels les Makers composent. Assumant à la fois leur part managériale et leurs ambitions artisanales dans un vestiaire qui renouvelle les codes des classes. Ils détournent, recomposent, reconstruisent. D'ailleurs, chez Off-White, le label qui fait le buzz en ce moment, les blazers se portent sur des combinaisons nouvelle génération. " On repense à la fois l'industrie, les process et les codes. Cette forme d'élégance nouvelle, affichée à contre-courant du mouvement claquettes-chaussettes, est indéniablement une manière de redonner des objectifs, un nouveau souffle et une définition affûtée au cadre professionnel, observe l'experte en style. Un peu de rigueur dans le vestiaire pour retrouver de la rigueur dans des process de plus en plus souples et complexes. " La néo-working girl pourrait bien être le symbole d'une révolution industrielle en cours... Par Amandine Maziers