Mais au fait, pourquoi n’y a-t-il pas de « tenue traditionnelle belge », ni même de vêtements typiques du royaume?

S’il nous était demandé de nous rendre à un évènement vêtus de notre «tenue traditionnelle belge», nous serions bien embêtés. Même si, en réalité, notre absence de symbolique vestimentaire est plutôt un bon point pour le royaume.
Imaginez: vous êtes sur le plateau d’un de ces jeux télévisés animés par un présentateur dont le visage apparaît sur les écrans depuis au moins Mathusalem. Appelons-le Jean-Pierre. Une seule épreuve vous sépare du gros lot, et vous pouvez déjà entendre le carillon réjouissant de toutes ces espèces sonnantes et trébuchantes arrivant sur votre compte en banque.
C’est que le thème est «tenues traditionnelles», et tout se passe comme sur des roulettes.
En Ecosse? Le kilt. En Inde? Le sari. En Bavière? La lederhose et le dirndl. En Corée? Le hanbok! Puis, soudain, on vous demande de nommer la tenue typique de la Belgique. Le compteur tourne aussi vite que les rouages de votre imagination, mais même en choisissant une approche libérale de la question (peu de Français se baladent en effet avec une baguette sous le bras et un béret sur la tête), impossible d’y répondre.
Non pas que nos compatriotes aient un faible pour «le plus simple appareil», mais bien parce que, hormis les accoutrements associés aux carnavals régionaux et autres fêtes folkloriques, il ne semble pas vraiment y avoir de «tenue typiquement belge».
Pourquoi donc? Excellente question, à laquelle nous avons tenté de répondre.
Une approche conservatrice
Françoise Lempereur est une interlocutrice de choix. Parallèlement à ses activités de journaliste, cette détentrice d’un doctorat en Information et communication a consacré sa thèse à l’étude de la transmission du patrimoine culturel immatériel, et elle est désormais reconnue en tant qu’experte en la matière par l’Unesco et la Commission européenne. Curieusement, loin de regretter l’absence d’un équivalent belge du kilt ou de la lederhose, la Namuroise, qui ne supporte d’ailleurs pas le mot «folklore», s’en réjouit.
Ainsi qu’elle le souligne, «à la différence du folklore, le patrimoine culturel vivant accepte les métissages, ne hiérarchise pas les cultures et favorise l’inclusion sociale».
En ce qui concerne l’habillement, «revêtir un costume folklorique en Wallonie est lié à l’attachement de citoyens conservateurs, généralement âgés, à des valeurs réactionnaires, au nom d’une nostalgie du «bon vieux temps. Le plus souvent, ils s’inspirent d’ailleurs de gravures ou de photos de différentes époques pour recréer des formes vestimentaires qu’ils estiment authentiques, alors qu’il ne s’agit que de standardisations plus ou moins réussies d’éléments disparates».
Traduction: ce n’est pas parce que certaines paysannes ardennaises portaient le barada, un chapeau de paille garni d’un volant tombant dans la nuque, pour travailler aux champs, qu’il faut y voir autre chose qu’un accessoire approprié à un labeur manuel en plein soleil. Pas de sentimentalisme déplacé, et surtout, pas de regard cloisonné sur notre héritage culturel: tel est le credo de Françoise Lempereur.
Pas de tenue traditionnelle belge? C’est une bonne nouvelle!
Plusieurs facteurs expliqueraient notre absence de tenue traditionnelle belge, aussi bien au nord qu’au sud du pays: «Nous sommes un pays par lequel toutes les armées du monde sont passées, et nous sommes en réalité un melting-pot d’identités. Nous avons été français, allemands, hollandais… Il n’y a pas d’identité belge affirmée, et cela se ressent aussi dans l’habillement.»
Qu’il s’agisse de la Bavière ou de l’Ecosse, «la plupart des régions qui ont des tenues traditionnelles sont des régions quelque peu repliées sur elles-mêmes, où le parti conservateur est très développé. Il y a une dimension politique du vêtement qu’il ne faut pas sous-estimer, souligne Françoise Lempereur. En ça, l’approche belge de l’habillement est plutôt positive, puisqu’elle montre qu’on accepte les métissages».
«En Belgique, on s’adapte à tout, et on va privilégier le confort à la dimension identitaire. Je n’ai pas de statistiques, mais je suis certaine qu’on porte bien plus de jeans chez nous qu’en Bavière», ajoute-t-elle.
Et ce n’est pas Jorijn Neyrinck qui la contredira. Notre compatriote, reconnue elle aussi comme experte en patrimoine immatériel par l’Unesco, se souvient d’un meeting de l’organisation qui s’est tenu en Chine il y a quelques années. Les participants étaient invités à se rendre à la soirée d’ouverture «vêtus de leur costume traditionnel» et son collègue, ne plaisantant qu’à moitié, lui a demandé s’il devait venir en jeans. «Nous étions clairement l’exception, car même ceux qui n’avaient pas vraiment de tenue de fête typique avaient au moins une série d’éléments traditionnels à ajouter à leurs vêtements.»
De pauvres riches
Pourquoi pas nous? «Longtemps, il y avait la mode que portaient la noblesse et la bourgeoisie, puis les vêtements de travail pour le reste de la population, certaines professions et la campagne, distingue Henri Vannoppen, historien et auteur de plusieurs ouvrages sur le costume régional. Ces vêtements sont restés plus ou moins les mêmes dans une grande partie de l’Europe pendant des siècles. Enfin, il y avait le costume régional, porté uniquement dans une certaine région. Il pouvait parfois s’agir de tenues complètes, mais en Belgique, il s’agissait surtout de coiffes et d’écharpes.»
Cette tenue régionale ne venait pas de nulle part, mais s’inspirait souvent des vêtements de travail ou de la mode. Ainsi, «les nobles étaient les célébrités de l’époque, rappelle notre interlocuteur. Si Joséphine Bonaparte portait un châle en cachemire des Indes, on le retrouvait d’abord dans la mode, puis on en retrouvait des traces dans les vêtements de travail et enfin, certains éléments se retrouvaient dans le costume régional. Le niveau de vie joue aussi un rôle. Les pauvres n’ont pas d’argent pour s’acheter des vêtements superflus. Ceux qui s’enrichissent veulent le montrer et le font en suivant la mode de ceux qui sont plus riches qu’eux. Les pauvres regardent les riches, et les campagnes regardent les villes en matière de vêtements. L’habillement régional n’est donc pas du tout statique, il change constamment. Un paysan du Brabant, par exemple, s’habillait très différemment en 1550 qu’en 1850».
Et tous ceux qui imaginent que leurs arrière-arrière-grands-parents ne portaient que de sobres vêtements noirs se trompent, affirme encore Henri Vanhoppen. «Il n’a pas été facile de trouver des informations sur ce que portait le Belge moyen il y a quelques siècles. Les sources sont rares et de nombreux vêtements d’époque n’ont pas survécu. Nous avons donc analysé près de 80.000 descriptions de personnes disparues, parce qu’elles décrivaient ce que les gens portaient, puis nous les avons comparées avec les peintures dont nous disposions. Nous avons ainsi pu reconstituer ce qui était porté dans nos régions entre 1820 et 1860. Et c’était beaucoup plus coloré que ce que nous pensions jusqu’alors.»
Premières de classe
Qu’il n’y ait pas que du gris, du beige et du noir dans la garde-robe de nos ancêtres est une jolie nouvelle, mais les vrais costumes régionaux restaient, eux, relativement rares. Le fait que la Belgique soit en plein cœur de l’Europe, dispose d’un excellent réseau routier depuis des siècles, fasse beaucoup de commerce et ait régulièrement appartenu à un autre royaume, a multiplié les ouvertures aux autres et réduit ce faisant les chances (les risques?) de développer des identités régionales fermées.
Autre argument: l’éducation.
Comme l’explique Frieda Sorber, historienne de l’habillement et ancienne conservatrice de la collection historique du MoMu d’Anvers, il y a quelques siècles de cela, lorsque les filles de la classe moyenne naissante ont commencé à aller à l’école, souvent en internat, elles préféraient ne pas être considérées comme des paysannes, immédiatement reconnaissables à leurs vêtements régionaux.
En Wallonie, au début du siècle dernier, on ne retrouvait donc plus ceux-ci que dans certaines professions, les guerres mondiales et le pic de prospérité qui les ont suivies ayant contribué à les faire disparaître pour de bon. En Campine, la dernière femme à avoir porté le costume régional tous les jours est décédée en 1970.
«On associait encore le costume régional aux filles d’agriculteurs, si bien que les Zélandaises ont été utilisées dans les publicités pour les produits laitiers jusque dans les années 1980. Dans les années 1970 et 1980, nous avons également vu des films et des séries paysannes au cinéma et à la télévision, et leurs costumes étaient généralement assez fidèles à la réalité», note encore Frieda Sorber.
Tout se transforme
Si ces costumes appartiennent désormais au passé, étonnamment, le textile est pourtant un secteur important de notre histoire depuis le XIXe siècle.
La Belgique est aujourd’hui un pays de mode réputé, comme le prouvent – entre autres – les Six d’Anvers. Les créateurs actuels s’appuient sur cette tradition textile, mais les références aux vêtements traditionnels sont très rares. Une tendance appelée à changer?
Pour Jorijn Neyrinck, «le patrimoine est lié à l’identité et à l’histoire, assurant une continuité dans un monde en constante évolution. Dans notre vision occidentale, le patrimoine doit donc être authentique et unique, mais tout évolue, rien n’est figé». Et c’est plutôt une bonne chose.
«En Belgique, on ne vit pas en autarcie. Il suffit de regarder Bruxelles, qui est l’une des villes les plus culturelles au monde, justement parce qu’elle accueille des gens venus des quatre coins de la planète, pointe Françoise Lempereur. On ne va pas glorifier le passé et aller piocher dans la garde-robe de nos ancêtres des vêtements qui nous empêchent de vivre et d’être libres.»
On le savait déjà, l’habit ne fait pas le moine. L’absence d’habit traditionnel, elle, taille pourtant un costume assez flatteur aux Belges.
Belge, une fois
Et s’il fallait vraiment identifier des vêtements traditionnellement belges? Allez, on épinglerait ces quatre pièces.
La blouse bleue. Cette large chemise était déclinée en de nombreuses couleurs dans toute l’Europe. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un «vêtement régional», mais d’une protection du reste de la tenue qui a longtemps été très populaire en Belgique. Lors de la révolution, elle a d’ailleurs servi de symbole, avant d’être reléguée à l’uniforme des groupes de danse folklorique.
Les chapeaux. Des siècles durant, paysannes et pêcheuses du royaume ont porté des chapeaux spécifiques à chaque région. Dans certains villages de la Campine ou de l’Ardenne, ils sont restés populaires jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.
Le cache-nez. Napoléon a rapporté d’Egypte un châle indien pour Joséphine, ce qui a lancé la mode des foulards en cachemire en Europe. Au début du XIXe siècle, il est devenu un élément de la dot offerte aux jeunes mariées par leurs futurs époux. Jusque dans les années 1970 et 1980, on le retrouvait encore parfois recyclé en nappe dans les salons belges.
Le foulard rouge. Celui de Tchantchès est célèbre. Cet accessoire typique du paysan belge servait à le protéger des gouttes de sueur et/ou de pluie. Importé d’Inde dès le XVIIIe siècle, ce foulard doit d’ailleurs son nom actuel de «bandana» à l’hindi.
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