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Le coup de foudre mène à tout, surtout si on laisse parler le King Kong qui est en nous. Demandez à Delphine Ysaye et à ses comparses, Maud Lefebvre et Marie-Noëlle Hébrant. Parce qu'il y a un an, Nathalie Uffner, directrice du Théâtre de la Toison d'Or (TTO), leur demande de plancher sur " un truc de nanas " à jouer sur sa scène et qu'elle leur tend King Kong Théorie, l'essai de Virginie Despentes paru en 2006, les trois comédiennes décident de le monter. Une histoire d'adéquation intime, d'urgence politique, ce texte est pour elles " d'extrême utilité publique ". " Je me suis retrouvée dans la description du premier chapitre ", dit Delphine qui se met à en réciter l'antienne : " L'idéal de la femme blanche séduisante mais pas pute, mariée mais pas effacée, mince mais pas névrosée par la nourriture, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, cultivée mais moins qu'un homme, cette femme blanche heureuse qu'on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu'elle n'existe pas. " Elle qui a 38 ans, trois garçons, un métier fait de radio, de théâtre, d'impro, de télé et de cinéma, elle s'est reconnue. Et ce ne fut pas seulement un miroir que l'écrivaine lui tendait, mais " un vrai flash artistique, intellectuel et instinctif ". La voici donc au TTO, avec Maud et Marie-Noëlle, seules sur les planches, si ce n'est trois chaises et un écran sur lequel se succèdent les images qui jouent leur rôle d'uppercuts - publicités sexistes, scènes pornographiques, clips rihannesques - amalgamées par Ludovic Romain, dans une mise en scène de Julie Nayer et Lisa Cogniaux. Une volonté de ne pas seulement incarner Virginie Despentes mais de délier aussi sa pensée, " puisque dans King Kong Théorie, il y a également "théorie". Elle explique que chaque femme a en elle une animalité, une puissance que la société l'empêche d'explorer, qu'on "a toutes un King Kong en soi et que l'on ne doit pas en être embarrassée". Cela a été pour moi un grand hymne à la liberté. " Et dire que jusque-là, Delphine Ysaye ne s'était pas sentie féministe, elle pensait que le combat ayant été mené par ses aînées, tout était acquis, elle se trompait. Au boulot donc, elle fait la part qui est la sienne, bravement. De sa grand-mère, comédienne, elle a hérité une diction léchée et une passion inaltérable. De son père, Marc Ysaye, batteur de Machiavel, homme de radio et directeur de Classic 21, l'aisance radiophonique, la gnaque, l'amour du rock au détriment de la variétoche et le sens du pogo. C'est à lui qu'elle doit son nom de micro, Pointbarre, pour éviter toute suspicion de népotisme. Elle n'ignorait d'ailleurs pas qu'elle devrait faire ses preuves plutôt deux fois qu'une, pas grave, sa petite enfance orpheline où elle tâta de l'internat lui a à jamais appris à se défendre, l'envie fera le reste. Car elle est de celles qui " inventent " leurs métiers. Rien de fantaisiste dès lors à ce qu'elle vive aujourd'hui cette expérience théâtrale et féministe avec ses soeurs de scène, rencontrées à l'Institut des Arts de Diffusion, en 1998, une promo qui ne s'est jamais éparpillée et a créé la compagnie Panach'Club, sous la houlette de leur prof d'alors, Eric De Staercke. Aujourd'hui " plus King Kong que Kate Moss ", elles comptent bien porter ces mots qui claquent jusqu'à la prison des femmes de Lantin, " ce texte est notre évidence ", disent-elle. Et Delphine en écho : " Je me sens utile. " Point barre.