67 ans de mariage : Louis Maes 94 ans et Henriette Spanhove 94 ans


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"C'est agréable de vivre plus de soixante-sept ans avec la même personne. Mais, si on n'arrive pas à accepter les travers et les défauts de l'autre, ça ne peut pas marcher. Bien sûr, ce n'est pas toujours évident. Un jour n'est pas l'autre ", lance Henriette d'entrée de jeu. " Tous les couples ont leurs moments compliqués, poursuit-elle. On a perdu un enfant. Ça n'a pas été facile. Mais on a surmonté cette épreuve, parce qu'on le voulait. On s'est parfois disputés, la plupart du temps parce qu'on était trop pris par le travail ou les gosses et qu'on n'avait plus de temps à consacrer l'un à l'autre. On s'en est rendu compte et on en a discuté. Quand ça chauffe vraiment, on se fiche un peu la paix et tout rentre dans l'ordre. Parfois, Louis va faire les courses et me ramène des bananes ou des oranges. Cela me fait plaisir. C'est ainsi qu'on se témoigne notre affection réciproque. " Son époux confirme gentiment. En 1948, des amis et des parents ont joué les entremetteurs... " Quand je l'ai vue, je me suis dit : "Tiens, une coquette en talons" ", se souvient-il. Ils se sont mariés et ont eu six enfants. Tous les jours, il partait travailler, pendant qu'elle les élevait tout en tenant une boutique de fourrure. " Si ça a marché pendant soixante-sept ans, c'est grâce à elle, avoue le nonagénaire. Elle s'est donnée totalement, elle a tenu à bout de bras la relation et le ménage. " C'est ce qu'il admire chez sa moitié. Parfois, toutes ces responsabilités la rendaient un peu nerveuse. " Mais il était là pour me calmer, raconte-t-elle. Par moments, il est taciturne. Il ne trouve pas toujours les mots pour s'exprimer. Mais en tout cas, il sait m'apaiser, et j'aime ça. " Jadis, quand la marmaille était couchée, ils passaient la soirée qui à coudre, qui à lire, tout en causant. " C'était agréable, confie Henriette. Ça nous faisait du bien. " " On a tout construit ensemble. C'est bien de commencer avec peu, estime Louis. On sait alors pour quoi on travaille ensemble, ce que l'autre apporte. J'ai l'impression que les jeunes d'aujourd'hui évoluent chacun de leur côté dans la relation, qu'ils sont moins dans une logique de couple. Je trouve ça regrettable. " " Il s'agit avant tout d'apprendre à vivre avec quelqu'un, à prendre soin de lui, à le supporter ", résume Henriette. Et son alter ego de compléter : " On ne peut jamais avoir le même caractère que son partenaire. Il y aura donc toujours des divergences d'opinion. Il faut apprendre à résoudre les problèmes et à être réaliste. C'est parfois difficile, mais la plupart du temps, pas vraiment. " "J'ai rencontré Madeleine juste après la Seconde Guerre mondiale, raconte Joseph. Elle était jolie, elle travaillait dur ; du coup, j'ai été séduit. Après un an, son père m'a autorisé à l'emmener au cinéma, mais ses soeurs devaient la chaperonner. On s'est mariés trois ans plus tard. " " C'était notre premier amour à tous les deux et on avait d'emblée des atomes crochus, poursuit Madeleine. Quand ça marche, ça marche ! " Son service militaire accompli, le jeune homme s'installe avec sa compagne. Au fil des ans, ils élèvent six rejetons. Mais, pour la mère de famille, la vie conjugale n'a pas toujours été simple : " C'est un peu plus difficile quand il y a des enfants, mais nous nous supportions bien l'un l'autre. On ne se disputait pas souvent. La seule chose que je n'acceptais pas, c'est lorsqu'il rentrait ivre. Et puis, je n'aime pas toujours son tempérament colérique. Mais on finit par trouver un moyen de vivre ensemble. Quand il crie, je me tais. Alors, il se sent mal à l'aise, et la dispute est terminée. " La vieille dame rit et sa moitié s'empresse de réagir : " De son côté, elle est parfois jalouse, mais je ne vais pas m'étendre sur la question. Je me sens bien avec elle. " Enfants de la guerre, le tandem se contentait à l'époque de peu. " Autrefois, on profitait surtout des moments passés avec les mômes, se souvient l'octogénaire. Quel bonheur de nous voir tous réunis autour de l'âtre, en train de manger et de papoter. Il ne nous en fallait pas plus. Un jour, j'ai offert un bouquet de roses à ma femme. Elle m'a dit que je n'aurais pas dû, et donc, je ne l'ai plus fait... Un autre beau souvenir, c'est quand on est partis tous ensemble à la mer. On a planté la tente et on est restés là quelques jours. Malheureusement, une averse nous a obligés à rentrer. Mais c'était agréable de s'échapper quelque temps. " " Je ne m'imagine pas vivre ma vie autrement qu'avec le même homme, insiste la vieille dame. C'est bien de croire en l'autre et de construire quelque chose à deux. Il faut se donner la peine de se découvrir. " Elle réfléchit un instant, puis poursuit : " Mais si mon mari avait disparu, pour l'une ou l'autre raison, je serais restée seule. Je pense que j'apprécie mon indépendance. Il a ses petits travers, mais je sais qu'il m'aime bien. Maintenant, il m'aide à faire certaines choses, par exemple à mettre mes bas le matin. Nous veillons l'un sur l'autre. " Étant voisins, ces deux-là ont grandi ensemble dès leur plus jeune âge. C'était pratique. " On se connaissait, on ne devait pas aller bien loin pour se voir et on dansait volontiers ensemble ", raconte Henri. " Comme ça collait entre nous, on s'est mariés, poursuit son épouse. A partir de là, on a appris à accepter la vie telle qu'elle est et à se prendre en main pour réaliser nos projets. Si chacun met un peu d'eau dans son vin, on y arrive très bien et on vit heureux. Il faut chercher à se comprendre, et avec un peu d'efforts, ça fonctionne à la longue. " " En premier lieu, on a veillé à avoir de bonnes relations entre nous. Après, on pouvait faire de petites choses chacun de son côté ", complète Henri. " Parfois, cela ne va pas, bien sûr, confie la maîtresse de maison. Alors je lui dis tout simplement de me laisser tranquille. Je vais dans une autre pièce, et quand on se met à table pour manger, tout est rentré dans l'ordre. On a chacun nos idées et mon mari a tendance à être autoritaire. " " En effet, réagit l'intéressé. Je dois parfois taper du poing sur la table. Quand on a des mots ou qu'elle me scie les côtes. Elle aussi joue parfois au chef, vous savez. Mais c'est comme ça dans tous les ménages. " " En se disputant de temps en temps, on montre qu'on s'aime, qu'on veut résoudre les problèmes. Mais il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds, explique Mariette. On n'est pas des moutons et finalement, c'est comme ça qu'on peut être chacun soi-même. Cela dit, plus on vieillit, moins on se chamaille. On a d'autant plus besoin l'un de l'autre et on se connaît mieux. Mais parfois, je vais en bas quand je sens la tempête gronder, et ça porte toujours ses fruits. On fait encore de belles choses à deux. Autrefois, on partait chaque week-end pour une excursion en bus avec l'association locale, ou on se rendait au bal pour se détendre et danser ensemble. C'était important. Aujourd'hui, on apprécie de rester assis paisiblement à table. " " En fait, on ne se ressemble pas du tout, songe Henri. Ma femme jouait autrefois de l'accordéon et de la guitare, elle aime chanter et bouger. Moi, je suis plus calme. Je lis ou regarde volontiers la télévision. " " On a des caractères différents et c'est pour ça qu'on a beaucoup parlé, rétorque Mariette. On trouve ça beau de continuer à le faire encore aujourd'hui. Chaque jour, on veut se connaître un peu mieux. " PAR TINE MAENHOUT