"Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ", dit le proverbe. Que ce soit une preuve de sagesse ou non, notre société suit ce doigt et considère l'astre avec un oeil tout neuf. L'éclipse de cet été a déclenché une vague d'observations, mais aussi de questionnements sur les mécanismes qui conduisent à ce type de phénomène. Même s'il était question d'une expédition sur Mars, le glamour qui entoura le spationaute français Thomas Pesquet démontre également un nouveau rapport à l'espace, que la sortie de First Man, le film de Damien Chazelle sur Neil Armstrong, en salle le 17 octobre prochain, viendra sûrement confirmer.
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"Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ", dit le proverbe. Que ce soit une preuve de sagesse ou non, notre société suit ce doigt et considère l'astre avec un oeil tout neuf. L'éclipse de cet été a déclenché une vague d'observations, mais aussi de questionnements sur les mécanismes qui conduisent à ce type de phénomène. Même s'il était question d'une expédition sur Mars, le glamour qui entoura le spationaute français Thomas Pesquet démontre également un nouveau rapport à l'espace, que la sortie de First Man, le film de Damien Chazelle sur Neil Armstrong, en salle le 17 octobre prochain, viendra sûrement confirmer. Dans une approche plus ésotérique, sur les réseaux sociaux, nombreuses sont celles qui partagent désormais leurs rituels de pleine lune, allant du simple bain relaxant à la confection d'élixirs impliquant l'utilisation de cristaux et de rayons lunaires. A l'image des jardiniers qui scrutent le ciel pour semer, tailler ou cueillir ainsi que des vignerons adeptes de la biodynamie, certains se basent désormais sur le calendrier du satellite de la Terre pour se faire couper les cheveux, arrêter de fumer, voire pour gérer leur business. " Depuis le début de l'histoire de l'humanité, la lune a agi comme un miroir culturel de nos croyances, de notre compréhension et de nos façons de voir. Au fil des siècles, elle a été interprétée comme un dieu et comme une planète. Elle a été utilisée comme un moyen de mesurer le temps, un calendrier, un outil pour la navigation de nuit. Elle a inspiré des artistes, des poètes, des scientifiques, des écrivains et des musiciens ", rappelle le concepteur britannique Luke Jerram, qui a créé le Museum of the Moon, une expo itinérante présentant une gigantesque sphère lumineuse, dans des lieux insolites - piscines, ruines... (1). Plus proche de chez nous, la ville de La Louvière accueillera ce 29 septembre son traditionnel opéra urbain Décrocher la lune (2), mettant également le mystérieux cercle de lumière au coeur du projet. Héros de bien des légendes, l'astre profite d'un besoin de nature criant dans nos vies pour faire son grand retour. " On est de plus en plus envahis par le digital. Dans ce monde moderne, on est décalés, y compris dans notre manière de dormir. Se préoccuper à ce sujet, c'est tenter de se rééquilibrer. Il y a quelque chose d'instinctif ", estime Chico Shigeta, fondatrice de la marque éponyme de cosmétiques d'inspiration nipponne et qui commercialise un trio de sels de bain répondant aux phases lunaires. " L'engouement est de plus en plus présent au Japon. Les magazines en parlent, les gens ont pris conscience de l'importance des cycles. " L'auteure Aurore Widmer, elle aussi, est convaincue que les besoins de notre corps et notre humeur changent en fonction de ce satellite. Une passion qu'elle cultive depuis son plus jeune âge, notamment par le biais de l'astrologie. " J'ai commencé à chercher ce qui pouvait influencer notre psychologie et j'ai remarqué qu'il y avait des variations d'énergie. " Cet attrait croissant pour la thématique, la jeune femme l'a constaté sur son blog, où elle publie des posts sur les effets de la pleine lune en fonction du signe dans lequel elle aura lieu : " Ce sont mes articles les plus lus, les plus partagés et les plus commentés ; on voit que les gens se réintéressent beaucoup à cela. " Autre indice de cette tendance : deux maisons d'éditions (First et Solar) lui ont commandé un ouvrage (3).Les raisons de cet engouement, la blogueuse les associe au trop-plein - d'infos, de pression, d'effervescence - qui caractérise notre société : " Les gens ont perdu la notion de rythme, ils sont déconnectés. Ils ne savent plus quand ils ont besoin de se reposer ou de se mettre en action. Cela entraîne des maladies, des troubles du sommeil et des burn-out. Via le cycle lunaire, on peut se reconnecter à nos rythmes. " Et avec cette approche cyclique vient l'acceptation d'une impermanence, d'une absence de constance qui a longtemps effrayé. Nous ne serions pas programmés pour être d'humeur égale ni pour déployer une énergie sans cesse à son plus haut niveau. Longue vie aux lunatiques, donc ? " Etudier les cycles permet de comprendre et de ne pas forcer les choses, de ne pas culpabiliser quand on est dans une énergie introspective et de repos et, au contraire, de tirer le meilleur des moments où l'on a un grand accès à son instinct et à sa créativité ", explique l'auteure qui dit éviter les confrontations et les situations qui pourraient générer de la colère durant la pleine lune, préférant attendre " que l'orage passe ". Et la science, qu'en pense-t-elle ? A l'Observatoire royal de Belgique, on ne trouve aucune trace de ces hypothèses sur les changements d'humeur et ses répercussions sur notre quotidien. " Ce dont on est le plus sûr, c'est de l'impact sur les marées, souligne le docteur Lê-Binh-San Pham. Une influence possible sur les tremblements de terre a été évoquée, mais rien n'est certain. Tout le reste ce sont des croyances qui ne sont pas prouvées. " La spécialiste note que l'énigmatique astre n'a cependant pas livré tous ses secrets : " On pensait qu'il n'y avait pas d'eau dessus, mais on a récemment découvert des glaces à certains endroits. Il y a encore beaucoup de choses à élucider. " C'est le cas notamment pour la peu explorée " face cachée ", mais les réponses se feront probablement attendre car " les missions lunaires n'ont pas lieu tous les jours et nécessitent un certain budget ", soulève la collaboratrice de l'Observatoire. N'en déplaise aux jardiniers qui écrivent parfois à l'institution nationale afin d'obtenir des conseils sur l'entretien de leur potager, pour l'instant, la position est claire : " La lune est associée à nombre de croyances mais elle n'a pas d'influence, à part l'attraction gravitationnelle qu'elle exerce sur la Terre ", tranche la planétologue qui rappelle que les rayons auxquels l'on prête certaines vertus ne sont que des rayons solaires réfléchis par la surface du satellite. Parfois, la science et la pratique de terrain semblent néanmoins en opposition. Sarah Desenclos est sage-femme depuis dix-sept ans et exerce au CHwapi, à Tournai. Plutôt cartésienne, elle avoue n'avoir jamais trouvé d'étude liant les naissances et les phénomènes lunaires. Pourtant, elle se souviendra longtemps de l'éclipse de fin juillet dernier. " J'ai vécu les quatre pires nuits de ma carrière ", raconte celle qui consulte parfois le calendrier des cieux avant de prendre son poste ou jette un oeil par la fenêtre lors des soirées agitées... et note une corrélation. " A la pleine lune et au changement de lune, il y a plus d'accouchements et on constate une augmentation de la quantité de poches rompues. On sait qu'il existe une influence sur les marées ; pourquoi n'y en aurait-il pas une sur le liquide amniotique qui se trouve dans le ventre de la future mère ? ", s'interroge-t-elle. Cet impact sur les naissances semble logique aux yeux de ceux qui sont convaincus de l'influence de l'astre sur nos vies. Si dans certaines langues, " lune " est un mot masculin, cette dernière est surtout associée à la femme, entre autres à cause des similitudes entre les cycles lunaire (29-30 jours) et menstruel. Monique Grande écrit sur la question depuis plus de quinze ans et elle sent elle aussi une croissance de l'intérêt du public : " Les femmes sont épuisées et tout le monde ferme les yeux. On leur impose de manière inconsciente d'être toujours linéaires. C'est impossible puisqu'elles sont mouvantes. De plus en plus de personnes commencent à s'en rendre compte. " C'est la découverte du best-seller de l'Américaine Miranda Gray, Lune rouge (Macro Editions), qui a poussé Monique Grande à se pencher sur le sujet (4) : " Elle a été la première à parler des quatre phases et à les décrire par rapport à une énergie, des désirs, des besoins, des rêves. Elle a lié vies physique, émotionnelle, mentale et spirituelle de la femme. Plus de vingt ans plus tard, il y a une explosion de titres liés à ce retour des femmes vers leur féminité. " Mais qu'est-ce que la lune a à voir avec ces règles, que certains nomment " les lunes " ? Au-delà de la similitude dans le cycle et des pratiques ancestrales comme celle des Amérindiennes qui étaient toutes " indisposées " à la pleine lune et se retiraient du village pour quelques jours, l'auteure note des effets combinés : " La chose la plus difficile est de se reconnecter à soi pour percevoir la rythmique des phases. Ensuite, on peut commencer à regarder le ciel ou un calendrier. Non seulement on a notre cycle qui nous donne des énergies, des pulsions, mais en plus, suivant la phase dans laquelle on se trouve, cela va être démultiplié. La lune représente la féminité, la vie intérieure, si j'ai mes règles en nouvelle lune, je vais avoir plus d'intériorité. En cas d'ovulation en pleine lune, je serai plus maternelle. " Que vous soyez de ceux qui ont l'impression que l'heure des loups-garous les empêche de trouver le sommeil ou de ceux qui ne décortiquent les cieux qu'avec la rigueur de l'astronome, ce retour du cercle lumineux dans nos existences invite à s'offrir des respirations, la tête dans les étoiles ; à laisser les réacteurs se reposer, pour mieux redécoller.