Entre le développement des Ted Talks, ces conférences organisées au niveau international pour "diffuser des idées méritant d'être diffusées", le succès du documentaire A voix haute, qui suivait la préparation d'étudiants de Seine-Saint-Denis à un concours d'éloquence, et les livres de conseils pour envoûter une audience, l'art oratoire ne cesse de faire parler de lui. Il est désormais partout, même au théâtre et en prime time sur France Télévisions (lire encadré ci-dessous). Et si le monde de l'entreprise a compris depuis longtemps les enjeux de la prise de parole, cette nouvelle année pourrait être marquée par une ouverture au grand public.
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Entre le développement des Ted Talks, ces conférences organisées au niveau international pour "diffuser des idées méritant d'être diffusées", le succès du documentaire A voix haute, qui suivait la préparation d'étudiants de Seine-Saint-Denis à un concours d'éloquence, et les livres de conseils pour envoûter une audience, l'art oratoire ne cesse de faire parler de lui. Il est désormais partout, même au théâtre et en prime time sur France Télévisions (lire encadré ci-dessous). Et si le monde de l'entreprise a compris depuis longtemps les enjeux de la prise de parole, cette nouvelle année pourrait être marquée par une ouverture au grand public. "Après le succès des concours Eloquentia et de documentaires, il y a eu beaucoup de retombées auprès des jeunes. Ils sont intéressés, ils se rendent compte que c'est important de savoir s'exprimer pour casser certaines barrières", a remarqué Nikita Imambajev, qui vient de lancer le programme Oratio (1), avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Fondation Roi Baudouin. Durant quatre mois, des 18-25 ans seront accompagnés par des professionnels (avocat, comédienne...) pour être plus à l'aise dans la prise de parole. Et pas question ici de limiter l'accès aux universitaires et autres auditoires souvent associés au monde de l'éloquence. "C'était poussiéreux, bourgeois, aristo; désormais les soupapes sautent, se réjouit Romain Decharne, fondateur de la Fédération francophone de débat (2), qui mène des actions dans des écoles, des lycées, mais également dans des prisons. L'art oratoire, ce n'est pas uniquement pour devenir ténor du barreau, c'est aussi pour avoir un parcours plus simple. C'est la base de toute société puisque c'est le point de départ pour communiquer. Les gens pensent directement à l'éloquence, aux grands discours, alors que ce n'est pratiqué que par 0,001% de la population. Il y a d'autres disciplines comme la discussion, le débat, qui ont cours y compris à table, ou encore la négociation, qui intervient aussi quand l'on est amené à demander une augmentation de salaire." Convaincue que l'art oratoire intervient dans tous les moments de la vie, de la recherche d'emploi au toast porté lors du mariage de son meilleur ami, Annabelle Roberts, fondatrice de l'agence d'aide à la prise de parole Present Perfect a lancé Coach in a box (3). Ce produit à destination du grand public comprend un livret de théorie et d'exercices ainsi qu'une heure d'accompagnement pro, en vidéoconférence. "Les profils des clients sont très variés, on a même eu une dame qui a acheté la box pour améliorer les cours autour de la Bible qu'elle donnait à l'église", s'amuse la chef d'entreprise, qui compare la nécessité de savoir bien s'exprimer aux pouvoirs du home staging: "Une idée moyenne mais communiquée brillamment ira beaucoup plus loin qu'une idée brillante communiquée moyennement. On vend un message comme on vend une maison. On le voit avec les études et des gens comme Stéphane Plaza (NDLR: présentateur de Maison à vendre sur M6): ce qui permet de vendre une maison, c'est la déco, des coussins, un beau papier peint, un décor sorti d'Instagram. C'est dommage mais l'on peut passer à côté d'un bien super parce que l'on n'est pas capable de se projeter un peu plus loin. Alors que si la déco est bien et que les fondations sont solides, c'est bon. C'est pareil avec la prise de parole." Tout comme les règles de base d'association des couleurs et des volumes en décoration d'intérieur, les bonnes pratiques de l'art oratoire peuvent être acquises en travaillant. "Prendre la parole en public, ce n'est pas inné, ça s'apprend", assure Michel Levy-Provençal, auteur de Les secrets des meilleurs orateurs (4). Il a importé à Paris les conférences Ted. Durant ces rassemblements enregistrés, des personnes venues d'horizons variés s'expriment durant 10-15 minutes autour d'une thématique inspirante. Parmi les intervenants propulsés sur scène devant des milliers de personnes, certains n'avaient jamais pris la parole face à une audience, même réduite. Pourtant, l'assistance a été charmée par leur exposé. Le secret du succès? Si l'on se fie à la méthode Brightness développée par Michel Levy-Provençal et son équipe, il réside en partie dans le fait de répéter son intervention. "Les neuroscientifiques affirment que quand l'on est sur une scène en situation de stress, nos capacités cognitives baissent, notamment nos capacités de réflexion. Il y a donc un automatisme à créer pour pouvoir être en mesure de s'exprimer de manière claire et efficace. Il n'est pas question d'être désincarné, on laisse toujours une marge de liberté. Il est plutôt question de construire une structure et d'être capable de démarrer, de conclure et, à l'intérieur de ce schéma, d'aborder différents points de passage, des phrases-clés." Parmi les grands modèles, portés notamment par ces conférences à succès venues des Etats-Unis, on trouve beaucoup d'exemples anglo-saxons. L'époque est au storytelling et chacun se rêve en conteur d'histoires à la Steve Jobs, capable de jouer sur l'émotion au bon moment, de créer de la surprise, de se mettre en scène tout en restant au service du message. "Les Anglo-Saxons sont en avance sur nous", estime Romain Decharne, qui a découvert l'art oratoire par le biais d'un club de "debating" à l'américaine avant de créer la Fédération francophone de débat. "C'est dans la culture, il y a des compétitions, mais c'est aussi présent dès le plus jeune âge. Les enfants sont encouragés à raconter des histoires devant la classe, et on voit bien que plus on commence tôt, plus c'est efficace. Il ne faut pas copier ça, mais il faut prendre exemple sur ce qui marche." De nationalité canadienne, Annabelle Roberts tient à décomplexer le Vieux Continent: "Vous êtes éloquents! Il faut que vous arrêtiez de regarder les Américains et les Anglais. Quand les Américains font de la cuisine française, ce n'est pas bon. Là, c'est pareil. Il faut vous approprier certaines règles universelles à votre manière, en commençant par maîtriser la rhétorique d'Aristote." Philosophe antique ou PDF des Gafa: même combat. Après des décennies de sacralisation de l'écrit, c'est la force millénaire de l'oralité qui fait son come-back. "Ça parle au plus profond de notre être, explique Michel Levy-Provençal. Quand on regarde ce qui s'est passé dans l'histoire de l'humanité, dans l'évolution du Sapiens, on voit que le fait de raconter des histoires, de rassembler autour du feu des âmes qui partagent la même vision a fait qu'on a réussi à créer des groupes, une collectivité, un sens du commun. L'oral a aussi la capacité de demander moins de ressources cognitives. L'écrit, la lecture requièrent beaucoup de concentration. Dans une période où l'attention est de plus en plus mise à mal et où l'on a de plus en plus de difficultés à se concentrer, c'est un bon outil pour accrocher, attirer la curiosité, l'attention d'un public. Sans pour autant s'arrêter à ça." Ce ne sont pas le succès des vidéos en ligne et, plus récemment, l'explosion des podcasts qui vont contredire cette théorie. "La prise de parole vit très bien la transition digitale, surenchérit Annabelle Roberts, de Coach in a box. Cela reste le média, la chaîne de communication de référence pour les femmes et les hommes les plus puissants de notre monde. Même Obama, quand il publie quelque chose sur Instagram ou qu'il tweete, c'est souvent via une vidéo où il prend la parole. Si votre job, c'est d'informer, envoyez un mail, faites un document. Si c'est plutôt d'inspirer, prenez la parole pour transmettre la culture, motiver les troupes." La parole est un sport de combat, affirmait le livre de Bertrand Périer, avocat et coach du documentaire A voix haute. Elle est une arme citoyenne puissante, répondent les acteurs de terrain, convaincus que la transformation passera par des discours portés avec panache, des visions énoncées avec justesse. "Quand il y a une communautarisation aux dépens d'une communication, que les gens se parlent moins, ne se comprennent plus, l'imagination prend le pas et l'on a l'impression que l'autre nous veut du mal, estime Romain Decharne. Ne pas savoir s'exprimer, c'est potentiellement se replier sur soi-même. Ne pas avoir les mots pour parler des choses, c'est aussi ça qui crée la violence. Ça maintient à la marge de ne pas se faire comprendre." C'est pour remédier à cela, gommer des inégalités, que Nikita Imambajev, fondateur du média participatif Alohanews, a lancé le programme Oratio en Belgique. "Par le langage, on peut créer énormément de ponts. Réaliser que l'on est ensemble. Il est essentiel de bien se comprendre si l'on veut ouvrir le dialogue et je crois que c'est une utopie de croire qu'une certaine intelligentsia va faire le pas vers les "petites gens", c'est l'inverse qui doit avoir lieu. C'est une aventure des quidams, d'apprendre les outils du système." L'art oratoire, ce ne sont pas juste de jolis mots, c'est toute une mécanique de pensée, un sens de la répartie nourri de culture générale, un développement de la capacité d'écoute pour rebondir, etc. Le programme Oratio intègre d'ailleurs notamment un volet lié à l'éducation aux médias. "C'est important d'avoir un sens critique, de comprendre qu'il y a des discriminations, mais que les outils sont entre les mains des jeunes, complète l'expert. Savoir se présenter correctement, s'exprimer, connaître des techniques de persuasion; cela permet de ne pas perpétuer les inégalités et d'avancer vers une société plus égalitaire." Encore des mots, toujours des mots. Mais, bien énoncés, ils feront peut-être un jour la différence.