Les témoignages s'enchaînent depuis la parution début janvier de "La Familia grande", livre de Camille Kouchner, fille du célèbre fondateur des "French doctors" Bernard Kouchner, qui a créé un électrochoc dans la société française. Elle y raconte comment, selon elle, son frère jumeau a été, adolescent, victime d'inceste par son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, haut responsable à la prestigieuse école parisienne Science Po et président du très élitiste club du Siècle.

En quelques semaines, l'artiste Claude Lévêque, l'acteur Richard Berry ou encore le producteur de télévision Gérard Louvin et son mari se sont trouvés à leur tour accusés de viol par des proches, mineurs à l'époque.

Le président du Centre National du Cinéma Dominique Boutonnat et l'homme politique pro-Frexit François Asselineau ont eux été inculpés d'agressions sexuelles. Les accusés démentent tandis que les enquêtes se multiplient.

Succès de librairie avec près de 300.000 exemplaires vendus en cinq semaines, "La Familia grande" a aussi déclenché des milliers de témoignages anonymes sur Twitter, sous le mot dièse #Meetooinceste.

"Je suis ébahie, en fait, de ce qui se passe", a déclaré Camille Kouchner à la télévision. "Je ne m'attendais absolument pas à ça".

C'est une vague "vertigineuse (...) parce qu'on part d'un livre et qu'on arrive à une succession, comme un jeu de dominos, de personnes qui chutent", dépeignait récemment sur RTL la journaliste Ariane Chemin, dont le journal Le Monde a révélé l'affaire en amont du livre.

- Oser s'exposer -

Si les médias français traitent des agressions sexuelles sur mineurs depuis le milieu des années 1980, les témoignages étaient alors anonymes.

Celui d'Eva Thomas, première victime à témoigner à visage découvert à la télévision et dans son livre "Le viol du silence" en 1986, n'avait pas eu l'impact des témoignages actuels. A l'époque, le sujet était considéré comme relevant de l'intime. Certains télespectateurs avaient même publiquement défendu l'inceste, comme un "amour" réciproque et consenti.

"Elle avait eu un mal fou à trouver un éditeur", confirme l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu.

Mais il y a un an, le livre "Le Consentement" de l'éditrice Vanessa Springora jette les prémices du phénomène. L'auteure y révèle sa relation sous emprise dans les années 1980, alors qu'elle était mineure, avec l'écrivain Gabriel Matzneff, figure du mythique Paris littéraire du quartier de Saint-Germain-des-Prés. Le livre a eu un énorme retentissement, y compris à l'étranger, par sa description de la complaisance du milieu littéraire pour un écrivain pédophile revendiqué.

Si la pédophilie et l'inceste touchent tous les milieux sociaux sans exception, pour Mme Ambroise-Rendu, la célébrité est le facteur déclencheur de la vague actuelle. Les victimes sont des personnalités qui "osent s'exposer".

Avec #metoo, "on a compris que ces questions ne sont plus seulement le fait d'individus pervers mais désignent un système social qui s'est organisé autour de la domination des femmes et des enfants par les hommes", ajoute l'historienne.

- Élites parisiennes -

Proches des cercles du pouvoir, entretenant de puissants réseaux, les personnalités aujourd'hui accusées se retrouvent soupçonnées d'avoir entretenu une omerta et bénéficié de protections dans l'entre-soi des élites parisiennes.

"Il ne faut absolument pas généraliser", nuance Eric Anceau, historien spécialiste des élites, rappelant par exemple que Camille Kouchner a bénéficié de soutiens dans le monde intellectuel. "Elle est la compagne du patron du journal Le Monde (qui a dénoncé le scandale) qui, lui-même, appartient à l'élite", souligne-t-il.

Une analyse partagée par William Genieys, directeur de recherche à Sciences Po. "Dans l'affaire Duhamel, certains ont éteint la rumeur, d'autres ont essayé de faire savoir les choses", le tout "à l'intérieur du même groupe", précise-t-il, battant en brèche les théories d'une élite pédophile et complaisante.

- Le procès d'une époque -

Au-delà des témoignages intimes, ces révélations sont aussi le procès d'une époque.

Sous le feu des critiques: la pensée "post soixante-huitarde", en référence à la révolte de 1968 en France, qui prônait la libération des moeurs, des idées et de la société en général.

Au nom de la liberté, un petit groupe d'intellectuels, dont Jean-Paul Sartre ou Roland Barthes, avait théorisé et défendu la sexualisation de l'enfant, demandant notamment en 1977 la décriminalisation des rapports sexuels entre les adultes et les mineurs de moins de 15 ans.

Cette pensée fut pourtant très loin d'être majoritaire, nuance Anne-Claude Ambroise-Rendu.

"Ces années-là ont attiré l'attention sur les relations sexuelles entre majeurs et mineurs. On s'est enfin mis à en parler dans l'espace public, que ce soit pour les défendre ou les dénoncer. Cette étape permet dans la décennie suivante aux victimes de témoigner", souligne l'historienne.

Cinquante ans plus tard, "quelque chose qui était voué au silence, parce que relevant de l'intimité, est désormais sous le feu des projecteurs tout comme la question des féminicides: c'est une révolution", conclut-elle.

Les témoignages s'enchaînent depuis la parution début janvier de "La Familia grande", livre de Camille Kouchner, fille du célèbre fondateur des "French doctors" Bernard Kouchner, qui a créé un électrochoc dans la société française. Elle y raconte comment, selon elle, son frère jumeau a été, adolescent, victime d'inceste par son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, haut responsable à la prestigieuse école parisienne Science Po et président du très élitiste club du Siècle.En quelques semaines, l'artiste Claude Lévêque, l'acteur Richard Berry ou encore le producteur de télévision Gérard Louvin et son mari se sont trouvés à leur tour accusés de viol par des proches, mineurs à l'époque.Le président du Centre National du Cinéma Dominique Boutonnat et l'homme politique pro-Frexit François Asselineau ont eux été inculpés d'agressions sexuelles. Les accusés démentent tandis que les enquêtes se multiplient.Succès de librairie avec près de 300.000 exemplaires vendus en cinq semaines, "La Familia grande" a aussi déclenché des milliers de témoignages anonymes sur Twitter, sous le mot dièse #Meetooinceste."Je suis ébahie, en fait, de ce qui se passe", a déclaré Camille Kouchner à la télévision. "Je ne m'attendais absolument pas à ça".C'est une vague "vertigineuse (...) parce qu'on part d'un livre et qu'on arrive à une succession, comme un jeu de dominos, de personnes qui chutent", dépeignait récemment sur RTL la journaliste Ariane Chemin, dont le journal Le Monde a révélé l'affaire en amont du livre.Si les médias français traitent des agressions sexuelles sur mineurs depuis le milieu des années 1980, les témoignages étaient alors anonymes. Celui d'Eva Thomas, première victime à témoigner à visage découvert à la télévision et dans son livre "Le viol du silence" en 1986, n'avait pas eu l'impact des témoignages actuels. A l'époque, le sujet était considéré comme relevant de l'intime. Certains télespectateurs avaient même publiquement défendu l'inceste, comme un "amour" réciproque et consenti."Elle avait eu un mal fou à trouver un éditeur", confirme l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu. Mais il y a un an, le livre "Le Consentement" de l'éditrice Vanessa Springora jette les prémices du phénomène. L'auteure y révèle sa relation sous emprise dans les années 1980, alors qu'elle était mineure, avec l'écrivain Gabriel Matzneff, figure du mythique Paris littéraire du quartier de Saint-Germain-des-Prés. Le livre a eu un énorme retentissement, y compris à l'étranger, par sa description de la complaisance du milieu littéraire pour un écrivain pédophile revendiqué.Si la pédophilie et l'inceste touchent tous les milieux sociaux sans exception, pour Mme Ambroise-Rendu, la célébrité est le facteur déclencheur de la vague actuelle. Les victimes sont des personnalités qui "osent s'exposer".Avec #metoo, "on a compris que ces questions ne sont plus seulement le fait d'individus pervers mais désignent un système social qui s'est organisé autour de la domination des femmes et des enfants par les hommes", ajoute l'historienne.Proches des cercles du pouvoir, entretenant de puissants réseaux, les personnalités aujourd'hui accusées se retrouvent soupçonnées d'avoir entretenu une omerta et bénéficié de protections dans l'entre-soi des élites parisiennes."Il ne faut absolument pas généraliser", nuance Eric Anceau, historien spécialiste des élites, rappelant par exemple que Camille Kouchner a bénéficié de soutiens dans le monde intellectuel. "Elle est la compagne du patron du journal Le Monde (qui a dénoncé le scandale) qui, lui-même, appartient à l'élite", souligne-t-il.Une analyse partagée par William Genieys, directeur de recherche à Sciences Po. "Dans l'affaire Duhamel, certains ont éteint la rumeur, d'autres ont essayé de faire savoir les choses", le tout "à l'intérieur du même groupe", précise-t-il, battant en brèche les théories d'une élite pédophile et complaisante.Au-delà des témoignages intimes, ces révélations sont aussi le procès d'une époque.Sous le feu des critiques: la pensée "post soixante-huitarde", en référence à la révolte de 1968 en France, qui prônait la libération des moeurs, des idées et de la société en général. Au nom de la liberté, un petit groupe d'intellectuels, dont Jean-Paul Sartre ou Roland Barthes, avait théorisé et défendu la sexualisation de l'enfant, demandant notamment en 1977 la décriminalisation des rapports sexuels entre les adultes et les mineurs de moins de 15 ans.Cette pensée fut pourtant très loin d'être majoritaire, nuance Anne-Claude Ambroise-Rendu."Ces années-là ont attiré l'attention sur les relations sexuelles entre majeurs et mineurs. On s'est enfin mis à en parler dans l'espace public, que ce soit pour les défendre ou les dénoncer. Cette étape permet dans la décennie suivante aux victimes de témoigner", souligne l'historienne.Cinquante ans plus tard, "quelque chose qui était voué au silence, parce que relevant de l'intimité, est désormais sous le feu des projecteurs tout comme la question des féminicides: c'est une révolution", conclut-elle.