Le Maroc, pays des sens. Le toucher avec le salut ponctué d'un salam alaikum, la main sur le coeur. L'odorat avec les épices et les parfums des souks. Le goût des tajines. Le silence du désert et les tambours des gnawas. La vue, avec l'image des forteresses berbères en bordure de l'Atlas, les mille couleurs des villes et des villages, les tanneurs de Fès et le hasard des rencontres.
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Le Maroc, pays des sens. Le toucher avec le salut ponctué d'un salam alaikum, la main sur le coeur. L'odorat avec les épices et les parfums des souks. Le goût des tajines. Le silence du désert et les tambours des gnawas. La vue, avec l'image des forteresses berbères en bordure de l'Atlas, les mille couleurs des villes et des villages, les tanneurs de Fès et le hasard des rencontres. La silhouette orange d'une femme marche le long de la route, drapée dans un châle blanc qui couvre ses yeux et son visage. Elle ne se dérobe pas lorsque nous engageons la conversation, nous parlant du marché, de son village et de ses enfants. Elle jette un coup d'oeil aux alentours. Ses amies l'observent avec amusement, mais aucun homme dans les parages. Malgré tout, elle préfère qu'on ne la prenne pas en photo, évoquant son mari, ses traditions, sa religion. On respecte, et elle apprécie. Puis elle change d'avis et glisse sa main vers son foulard. Ses doigts ornés de henné découvrent délicatement un oeil sombre bordé de grands cils, dont la pupille reflète le soleil brûlant. Elle nous dit de " faire vite ", avant de plonger son regard intense dans notre objectif. Un pays de sens, mais aussi de contrastes. Le labyrinthe de Chefchaouen est bleu, Casablanca et Tanger sont blanches, tout comme la médina d'Essaouira, abritée des alizés par ses murailles et ses portes en fer à cheval. Mais si le Maroc ne devait se choisir qu'une couleur, ce serait le rouge. Celui des maisons et des villages, celui des montagnes, celui du drapeau étoilé, la teinte éternelle d'un islam porteur d'espoir. Tiznit la porte dans ses ruelles, ses arcades et même ses cafés. Dans le sud, Tafraoute semble encore plus flamboyante, se dressant comme un avant-poste du lointain désert. Dans la vallée d'Ameln, les hameaux s'agrippent à la paroi rocheuse : Imi Ogchtim, Tizeght et le plus beau de tous, Emintizght, qui décline du brun au violacé toutes les nuances du carmin. " Sidi, toi qui m'écoutes, déclame un conteur, sache que lorsque fut construite la mosquée de Koutoubia, du sang se mit à s'écouler de ses murs. C'est ce sang qui a fait de Marrakech la ville rouge que nous connaissons. Ce rouge, c'est celui de notre drapeau, de nos montagnes, du sable et des casbahs... " Tel un tableau abstrait, des pyramides d'épices se dressent sur les étals du souk. Les goûts attendent, comme autant de volcans miniatures, le choix des cuisiniers. A Aourir, l'une des banlieues d'Agadir, nous poussons la porte du restaurant Baraka. " Plus que le couscous, c'est le tajine qui est notre plat national ", explique le patron en se penchant sur les récipients en terre où mijote le menu du jour. A base de poulet, de boeuf ou d'agneau, agrémentés de légumes, d'olives ou d'amandes, les tajines sont parfois préparés sur un feu de charbon, plus souvent sur un fourneau à gaz. " Où que vous soyez au Maroc, la recette sera différente. Même dans le prochain village, le goût ne sera pas tout à fait identique. " En effet, à Sidi Ifni, chez Mustafa, le poisson domine la plat. Puis, à L'Etoile d'Agadir, à Tafraoute, ce sont les pruneaux qui abondent. En fin de journée, nous sommes à Marrakech, ville berbère et véritable coeur du pays. Le soleil murmure sa prière du soir sur la mosquée de Koutoubia, tandis que des lampes à pétrole éclairent les échoppes de nourriture de Djema'a el-Fna. Le jour, la " place des décapités " est un véritable cirque où défilent charmeurs de serpents, danseurs gnawas, porteurs d'eau et acrobates, visant principalement les touristes. Mais à cette heure-là, l'endroit retrouve sa magie égarée, entre les drapeaux, la fumée, la musique, les marchands de kébabs, de salades, de boissons fraîches ou de houmous... Au sud de l'Atlas, où se mêlent les eaux du Draa et du Dadès, le paysage déploie des dizaines de casbahs, de ksour (pluriel de ksar, " forteresse ") et de citadelles berbères parfois habitées, souvent livrées aux caprices du vent. La casbah stylisée de Taourirt, Amerhidil et ses tours aux blanches fenêtres, le ksar de Skoura, Imassine et enfin Tinghir dans son berceau de palmiers : autant de bâtisses à l'esthétique fascinante, dont les fortins et les greniers se succèdent presque à l'infini. La vallée du Dadès se fait de plus en plus pourpre. Ses habitants sont logés à flanc de collines, à même la paroi rocheuse ou au milieu d'une forêt de palmiers. Mais c'est à Ouarzazate que se dresse le ksar le plus spectaculaire du pays : la forteresse d'ocre d'Aït-Ben-Haddou avec ses tours, ses créneaux et ses nids d'ibis. Ses contours sont splendides : parois d'argile, maisons à cinq étages, étroites ruelles, murs d'arabesques et habitats fortifiés aux tours carrées destinées au stockage du grain et du maïs. Au loin, s'échappent des bruits de cuisine, un enfant qui pleure et le soupir de la brise. Tandis que, dans les bazars ou les souks, les commerçants vantent la qualité de leurs tapis, dans la Kissaria de Fès, les orfèvres façonnent le cuivre et l'argent pour en faire des lampes ou des plats ornementés. A Safi, des artisans fabriquent des coupes à fruits bariolées, d'autres incrustent de l'argent et de la nacre dans le sombre bois du thuya. Les cordonniers de Meknès, les joailliers de Tiznit, les potiers de Salé : loin de se cacher dans leur arrière-boutique, tous ces façonneurs participent à l'animation de la vie publique.Parmi les métiers traditionnels, l'éreintant travail des tanneurs est édifiant. A Fès, dans le quartier de Chouara, nous observons des hommes aux muscles solides traîner des peaux de vache jusqu'à des cuves en pierre emplies d'un liquide rougeâtre, avant de tanner, colorer et sécher le cuir. Les vestes ou les sacs qui ornent les marchés ne tombent pas du ciel... Les déserts de sable ou de pierre n'existent pas au Maroc : ce sont plutôt les montagnes et les steppes qui dominent le paysage. Néanmoins, en cherchant bien, on trouve Erg Chebbi, une étendue de dunes isolées que les brochures touristiques vendent comme " les dunes d'or de Merzouga ". En comparaison avec l'immensité du Sahara, il s'agit là d'une sorte de grand bac à sable situé à quelques enjambées de la frontière algérienne. Le spectacle est saisissant. Des jeeps filent à toute allure vers les premières lueurs de l'aube avec, en guise de décor, des collines ondulantes, des cascades de sable, des oasis immobiles, des lignes sinueuses comme la trace d'une vipère, un dos de femme dénudé ou des draperies ensablées dansant tels des lambeaux de lumière dorée. Les yeux se perdent dans cette mer dont les grains roulent sur des rebords rocheux au rythme du vent. Un paysage enchanteur, que le soleil inondera bientôt de sa clarté éblouissante, celle d'Allah bénissant ce vestige de désert. L'émotion nous envahit à l'approche des madrasa - les écoles coraniques - de Bu-Inaniyya et Attarine, d'où s'extrait le murmure monotone d'un groupe d'enfants qui récite inlassablement des sourates jusqu'à ce que les versets se gravent au fond de leur mémoire. Hélas, les mosquées, elles, nous restent fermées : pour les non-musulmans, le monde se termine à leur seuil. On y observe les chants de louange couvrant la surface des murs. Sculptée dans un enchevêtrement d'ornements, de lambris et de stalactites ouvragés, la parole du Prophète s'étale sur chaque paroi. " Allah est la lumière des cieux et de la terre. " Soudain, devant la mosquée Qarawiyyin, quelqu'un ouvre une porte et nous glisse : " Grimpez les marches et vous verrez ce que vous ne devriez pas voir... " Depuis un petit balcon, entre les tuiles vertes émaillées, nous apercevons la cour intérieure. En son sein, la prose prend sa forme la plus humble, et toute la simplicité de la foi se dessine dans la piété d'un vieillard qui se lave les mains dans la fontaine. Le Maroc est un pays de détours. Les vallées du Draa et du Dadès s'apprécient au printemps, lorsque le soleil fait fondre les neiges de l'Atlas, que les roses s'épanouissent et que les habitants s'en vont récolter les karmous, ces figues de barbarie aux coeurs suaves, ou les incontournables deglet nour (dattes), chargés par milliers sur le dos des dromadaires, à destination des cités lointaines. Vers le sud, le paysage de granit de l'Anti-Atlas est également magnifique, avec ses villages sans nom et ses palmiers dont les troncs coupent littéralement les maisons en deux. Le col de Tizi N'Tichka est réputé, mais là encore, nous optons pour un chemin moins couru : la vieille piste des caravanes qui traverse les terres du clan des Glaoui. A Télouet, se dressent les ruines de leur palais, une casbah ornée de vitres, de stuc et de mosaïques. Sur une piste rocailleuse, nous gagnons ensuite la gorge qui sépare Anemiter de Tamdaght. Le décor aspire, fascine, flamboie, esquissant des maisons et greniers de terre rouge entourant un minaret baigné d'une lumière vibrante, tandis qu'un nid de cigognes sommeille paisiblement sous le bleu imperturbable du ciel. Partout, le long des chemins, ce sont les rencontres qui guident les pas et réchauffent l'esprit. Dans une boutique où les caméléons côtoient des bocaux à animaux séchés, un marchand nous vante les vertus de ses traitements aphrodisiaques et autres remèdes contre l'infertilité ou... l'infidélité. Plus loin, des enfants nous proposent des bouteilles d'huile tirée des arganiers. Ailleurs, des menuisiers fabriquent des petites tables de mariage, des femmes poussent la porte d'un boulanger avec leurs propres pâtons, et une grand-mère se promène - sans voile - à dos d'âne. Dans le paysage des terres arides, errent des hommes en djellabas semblant insensibles à la chaleur. Sur un marché, les plus anciens berbères du pays, alias les Aït Atta, manient l'art du commerce en rappelant pourquoi on les désigne par le terme d'imazighen : ce sont des " hommes libres ". En atteignant la plage de Mirleft, nous dégustons un thé à la menthe fraîche sur une terrasse, en contemplant la mer et quelques dames qui bavardent sous un parasol. A Boumalne, le long de la rivière, c'est l'heure de la lessive, et la scène offre un tableau de couleurs, d'odeurs et de rires qui illumine une dernière fois notre voyage. Par Mark Gielen