Dès la sortie de l'aéroport, le ton est donné : routes défoncées, éclairage public quasi inexistant, le pays est très pauvre. C'est le début de l'hiver austral, le thermomètre n'atteint plus toujours les 20 °C et les Malgaches des hauts plateaux ont enfilé pulls et bonnets. Peaux claires ou foncées, yeux bridés ou non, cheveux lisses ou crépus, une vingtaine de peuples composent la population, venus du monde arabe, malais, océanien et bantou. Dans les rues, ces hommes et ces femmes se mélangent. Du moins en apparence, car des règles sociales strictes et un système de castes régissent les relations inter- ethniques et la vie en communauté. Tout cela sans heurts.
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Dès la sortie de l'aéroport, le ton est donné : routes défoncées, éclairage public quasi inexistant, le pays est très pauvre. C'est le début de l'hiver austral, le thermomètre n'atteint plus toujours les 20 °C et les Malgaches des hauts plateaux ont enfilé pulls et bonnets. Peaux claires ou foncées, yeux bridés ou non, cheveux lisses ou crépus, une vingtaine de peuples composent la population, venus du monde arabe, malais, océanien et bantou. Dans les rues, ces hommes et ces femmes se mélangent. Du moins en apparence, car des règles sociales strictes et un système de castes régissent les relations inter- ethniques et la vie en communauté. Tout cela sans heurts. AU FIL DES LAVAKAS A Tananarive, on retrouve le même kaléidoscope humain, plus métissé encore. Désordonnée et surpeuplée, la capitale est un labyrinthe coloré de quartiers imbriqués entre collines, lacs et rizières. Il faut arriver à s'extraire de ses ruelles étroites si l'on tombe dans le filet des embouteillages. Pour prendre la direction du sud, on emprunte la N7, principal axe du pays, vers Antsirabe, la cité du pousse-pousse. Et les mythiques Hautes Terres ! Elles constituent l'âme et, surtout, le grenier de l'île. Perchées à une altitude moyenne de 1 200 m, elles occupent près des trois quarts de la superficie du pays. Le paysage se transforme peu à peu en une étrange mosaïque de reliefs dénudés, de plaines et de cuvettes. La forêt, qui jadis recouvrait les plateaux, a quasi disparu, et les morceaux qui subsistent sont soumis à l'assaut des charbonniers. Pour témoins, les sacs empilés le long des routes, prêts à être vendus ou embarqués dans les taxi-brousse. L'érosion qui en résulte modifie le paysage, dévoile la latérite qui compose le sol et creuse d'immenses "lavakas". Un terme malgache repris par les scientifiques pour nommer un profond ravinement dû à l'érosion. En certains endroits, ce sont de véritables canyons couleur sang, totalement stériles, qui entaillent la terre. Le phénomène n'est pas près de s'arrêter, car le charbon de bois reste, à peu de choses près, l'unique combustible domestique. L'hiver, les soirées sont plutôt fraîches sur les hauteurs, et les gens se regroupent autour de petits feux ou de braseros. Seules lueurs dans la nuit des campagnes, dans un pays où 80 % de la population n'a pas l'électricité... LÀ OÙ COMMENCE LE MONDE DES MORTS Les petites maisons malgaches ponctuent joliment le paysage de leurs formes cubiques. Murs de terre rouge, toits de chaume, varangue pour faire sécher les récoltes, toutes sont orientées nord-sud. Jamais d'ouverture à l'est ni de cheminée : les mauvais esprits pourraient y pénétrer. Au-delà du "fady" (tabou), l'absence de ces conduits a surtout pour fonction de protéger les bois de charpente des termites. Comme en témoignent les longues traînées de suie qui couvrent les façades au-dessus des fenêtres, les maisons sont ainsi enfumées. Les coutumes, dominées par les fady et le culte des disparus, trahissent autant des influences venues d'Afrique que d'Asie mais aussi d'Océanie, voire d'Europe. Pour les Malgaches, les morts sont toujours présents et actifs. Il faut donc se concilier leur bienveillance, en respectant nombre de rites et interdits. Ainsi, certains sommets des Hautes Terres sont considérés comme appartenant au monde des défunts et l'on ne s'y aventure pas. Sur les plateaux, l'ethnie merina pratique le "famadihana", le retournement des morts. Pour y assister, il faut venir entre juillet et septembre. La cérémonie ne se déroule que tous les trois ou cinq ans, voire moins souvent pour les familles pauvres, car elle peut peser très lourd dans le budget. La tradition oblige en effet à inviter les proches mais aussi tous les villageois - parfois plusieurs milliers de personnes - à un grand repas. On boit beaucoup de rhum et on danse. Le lendemain, la fête reprend puis dans l'après-midi, les gendres doivent tuer un zébu avant d'ouvrir le tombeau. Les ossements sont ensuite lavés, promenés et enveloppés d'un nouveau linceul. Un signe qui ne trompe pas : plus le défunt a été aimé et respecté, plus on ajoute de tissu. CATHÉDRALES DE PIERRE Pour rejoindre l'ouest de l'île, les routes se font toujours plus improbables, avant de devenir des pistes défoncées. Les kilomètres ne défilent pas bien vite. Ce qui permet d'observer la vie, les étals qui bordent les routes et de s'arrêter pour se rafraîchir dans une échoppe de boissons "alcooliques" (rhum, vin) ou "hygiéniques" (bière et sodas). Seuls les taxis-brousse semblent défier le mauvais état du réseau, traversant les villages comme des éclairs, bondés et surchargés de marchandises hétéroclites. Les derniers kilomètres se font encore plus cahotants, les ornières sont à présent des fossés. Puis, voilà enfin les rives du fleuve Tsiribihina et la fin du massage à l'africaine. Des barges sont rangées sur les rives, prêtes à faire la descente du fleuve jusqu'à l'océan. On y embarque pour un voyage dans le voyage, un périple contemplatif. Le fleuve aux eaux rouges est surplombé de collines escarpées où prospère encore une forêt-galerie. Zigzaguant d'une rive à l'autre pour ne pas échouer, le bateau offre juste le confort nécessaire pour apprécier le paysage et observer la faune : oiseaux, crocodiles et lémuriens, à l'aise dans toutes les situations, au sol comme dans les arbres. A la tombée du jour, la barge accoste sur un large banc de sable pour dresser les tentes en lisière de forêt. Un feu de camp, des chants et un peu de rhum, la soirée sera belle, éclairée d'une pleine lune et de milliers d'étoiles. Au matin, cap sur l'autre rive : une chute d'eau y dévale du plateau dans une vasque turquoise, à 100 m seulement de la Tsiribihina. Parfait pour se rafraîchir avant de reprendre la navigation. Le fleuve s'étend encore, large d'un kilomètre en certains endroits. Après trois jours de navigation, Belo est en vue. Une étape qui signe le retour sur les pistes chaotiques, vers un autre joyau naturel de Madagascar. Les 4x4 sont posés sur un bac pour traverser le fleuve, avant de s'engouffrer dans la brousse. A 100 km au nord de Belo, le parc national des Tsingy de Bemaraha est inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Les Tsingy sont de véritables cathédrales naturelles. Le calcaire, vieux de millions d'années et lentement érodé par les pluies, y forme un réseau dense et difficilement pénétrable, sculpté en lames, montant parfois à 100 m vers le ciel. D'étroites failles et crevasses permettent de s'y faufiler mais... gare au faux pas ! Plusieurs parcours - guide obligatoire - ont été aménagés. Le plus aventureux, celui d'Andamozavaky, dure 4 heures et ne s'adresse ni aux corpulents ni aux sujets au vertige. Une vraie "via ferrata" qui grimpe à l'assaut du rocher, nécessitant baudriers et mousquetons. La peine est vite récompensée par un spectacle inoubliable, que l'on peut contempler tout à son aise depuis quelques belvédères. Dans les arbres qui entourent les Tsingy, des lémuriens jouent, mangent et sautent avec agilité de branche en branche. On en compte treize espèces dans le parc, dont l'Eulemur Rufus, le propithèque - qui danse lorsqu'il se déplace sur le sol - et même le fameux aye-aye, surprenant animal nocturne aux doigts d'extraterrestre. Au sud du fleuve Tsiribihina débute un autre monde encore : à l'approche de la réserve de Kirindy, d'étranges végétaux pointent au-dessus de la brousse. Ils sont l'emblème de l'île : sept des huit espèces de baobabs de la planète ne poussent qu'à Madagascar. Vision majestueuse que ces géants que l'on dirait plantés à l'envers ! Il faut passer par la célèbre allée des Baobabs, de préférence à la tombée du jour. Dans un paysage presque surnaturel, plus de 300 Andasonia grandidieri s'élèvent à 30 m vers le ciel, pour certains âgés de plus de 800 ans. Au coucher du soleil, le spectacle vire au grandiose lorsque la lumière se fait ocre, puis flamboyante, avant de passer au bleu nuit. Seules les ombres de ces géants se détachent alors sur un fond d'étoiles naissantes. PAR ERIC VANCLEYNENBREUGEL