En remontant l'une des larges avenues de New York vers le nord, passé Central Park, on entre dans Harlem. On ne peut rater le Paris Blues, un bar de jazz sorti d'une vieille carte postale jaunie. Une lumière un peu crue dessine un halo devant l'établissement, qui fêtera bientôt son demi-siècle d'existence. Chaque soir, le patron, Samuel Hargress, un jeune octogénaire au style indémodable de dandy, y salue sa clientèle internationale. De nombreux francophones font le déplacement, intrigués par le nom du club. Celui-ci n'a rien du hasard.
...

En remontant l'une des larges avenues de New York vers le nord, passé Central Park, on entre dans Harlem. On ne peut rater le Paris Blues, un bar de jazz sorti d'une vieille carte postale jaunie. Une lumière un peu crue dessine un halo devant l'établissement, qui fêtera bientôt son demi-siècle d'existence. Chaque soir, le patron, Samuel Hargress, un jeune octogénaire au style indémodable de dandy, y salue sa clientèle internationale. De nombreux francophones font le déplacement, intrigués par le nom du club. Celui-ci n'a rien du hasard. En 1917, un bataillon de volontaires noirs américains du quartier se crée pour participer à la libération de la France. Victimes de la ségrégation dans leur pays, ces Harlem Hellfighters (combattants de l'enfer de Harlem) luttent aux côtés des soldats français, sous le drapeau bleu-blanc-rouge. Ils se rendent populaires par leur bravoure mais aussi à travers leur musique, le jazz, qu'ils font connaître au Vieux Continent. " Mon grand-père était l'un d'eux. D'autres Afro-Américains, comme l'actrice et danseuse Joséphine Baker et l'écrivain James Baldwin, ont quitté les Etats-Unis à cette époque à cause de la ségrégation pour aller en France. Les musiciens noirs pouvaient jouer dans de beaux clubs à Paris, alors qu'ici, ils ne pouvaient se produire que dans les endroits pour les Noirs. J'ai appelé mon bar Paris Blues en l'honneur de cette histoire ", raconte avec émotion le fringuant Sam Hargress.Les Années folles à Paris, dont Baker fut l'un des emblèmes, et la Harlem Renaissance, mouvement artistique et culturel noir de l'entre-deux-guerres, se font alors écho. Cette histoire d'amour entre le quartier new-yorkais et l'Hexagone a résisté à l'épreuve du temps. Pour preuve, le nombre de résidents et de touristes francophones, Français et Belges en tête, et les bonnes tables françaises, qui se multiplient sur ses avenues au nom des leaders noirs américains. Si bien que le New York Times consacrait cette année un article à la " Harlem French Renaissance ". La Renaissance française de Harlem, un titre qui n'a laissé personne indifférent dans cette communauté fière de son héritage identitaire et culturel. Les francophones ne sont d'ailleurs plus les seuls à redécouvrir la Mecque noire de la mégapole. Plusieurs grandes galeries d'art, dont Gavin Brown et Elizabeth Dee Gallery, ont délaissé Chelsea ces deux dernières années pour s'installer dans les vastes espaces autour de la 125e rue, aussi baptisée boulevard Martin Luther King. Le Studio Museum in Harlem, musée d'art contemporain consacré depuis 1960 au travail des artistes d'origine africaine, est en pleine phase d'expansion. Stéphanie Calla, Française d'origine et Belge de coeur, née et élevée à Athus en province du Luxembourg, a participé à ce regain d'énergie artistique à Harlem. Il y a quelques années, elle a ouvert une galerie d'art et un bed & breakfast dans une rue tranquille, entre un parc et une église de gospel. Fan de musique rap, elle se souvient de son passage éclair par le quartier, comme touriste, en 1990. " J'ai toujours été intriguée par les histoires de gangs, de clans et de communautés. Je voyais dans les vidéos de hip-hop cette population noire qui était à vif. Je me demandais pourquoi, dans un pays comme les Etats-Unis, que tout le monde idolâtre, il y avait tant de détresse. " Aujourd'hui, la Maison d'art de Stéphanie Calla crée un dialogue entre les artistes francophones et locaux. " Je voulais préserver mon identité en l'associant à mon amour pour Harlem et au respect pour cette communauté qui a vécu tant de mauvais moments mais qui s'en sort toujours. Dans ma galerie, je fais en sorte que beaucoup d'expositions aient un thème de justice sociale. J'ai un tel respect pour Harlem et sa culture que je me dois continuellement d'avoir des événements qui montrent son talent ", confie la dynamique fondatrice de ce lieu original.Pour Roseline Koener, peintre luxembourgeoise née en Belgique, vivre à Harlem est l'aboutissement d'un rêve. " J'adore le blues, les chants Gospel, et j'avais en tête bien sûr la fameuse salle de concert Apollo avant de m'installer ici, à deux pas de celle-ci. J'ai passé beaucoup de temps en Afrique par le passé. Harlem représentait ce mélange entre les Africains et les Américains. Il y a ici des racines que je ne trouve pas ailleurs et l'âme des personnes qui se sont libérées de l'esclavagisme. Sur les murs, on trouve des fresques à ce sujet. Il y a une atmosphère très humaine qui me plaît ", confie-t-elle. Comme Stéphanie Calla, Roseline Koener se sent comme chez elle dans son quartier d'adoption. Elle a emménagé dans un loft avec une vue imprenable sur les Brownstones, les maisons de grès rouge typiques du quartier, les clochers des églises et, plus loin, Central Park, le poumon vert de la cité. L'endroit est ouvert pour des ateliers créatifs et des salons musicaux. Et la Luxembourgeoise trouve son inspiration au pas de sa porte, notamment dans les tissus africains, les femmes en boubous et les accents sénégalais croisés sur la 116e rue, le petit Sénégal de Manhattan, où l'on déguste aussi les meilleurs tiep bou dien, mets au riz et au poulet.Fabrice Warin, " Harlemite " depuis l'an 2000, est l'un des Français à remettre l'endroit au goût du jour avec son restaurant Barawine. Mais il tempère les mots utilisés pour qualifier le renouveau. " Le terme Harlem Renaissance appartient aux années 1920. C'était un phénomène provoqué par la communauté qui y vivait. Il n'y a pas de French Renaissance. Il y a une ouverture sur des gens de l'extérieur. Chacun apporte sa petite contribution. C'est comme si on disait que trois Américains qui débarquent à Paris vont recréer les Années folles. Ce n'est pas possible ! ", insiste-t-il, conscient des sensibilités locales.Originaire de Bordeaux, l'homme a pensé les lieux comme un resto de quartier. La superbe bâtisse qui l'abrite sur le boulevard Malcom X, les " Champs-Elysées de Harlem ", appartient à un ensemble classé. A l'intérieur, les murs sont ornés des oeuvres de créateurs locaux. Les mardis et dimanches soir, des concerts live de jazz rendant hommage à Ella Fitzgerald ou Duke Ellington font vivre l'héritage musical de Harlem. Pour le brunch du week-end, un DJ réveille les rythmes de la célèbre Motown. " Les touristes affluent, ainsi que les New-Yorkais en virée nocturne qui aiment venir manger dans leurs restaurants. " Deux avenues plus loin, Sam Hargress donne la réplique au Paris Blues et, bien sûr, il se réjouit aussi : " Maintenant que le quartier va mieux, on a des restaurants, des bistrots et des caves à vin de qualité. " Son établissement préféré ? Le Chéri, du chef parisien Alain Eoche. Mais plus les mois défilent, plus la concurrence devient grande, transformant plus que jamais Harlem en excursion passionnante...Plus à l'est, un son de clochettes nous parvient du Thomas Jefferson Park, dans Spanish Harlem. Il faut lever la tête pour apercevoir Linouq, l'oeuvre multicolore de la créatrice française Capucine Bourcart, qui évoque un travail de patchwork amérindien. L'artiste a sillonné la ville, du nord au sud, et a photographié des détails de murs pour ensuite imprimer ses clichés sur des feuilles de métal. Elle a découpé 4 170 pièces qu'elle a attachées au grillage du stade de base-ball municipal qui se trouve dans le parc boisé. Ce bel ensemble mobile, lauréat d'une bourse de la société Uniqlo pour les 50 ans de l'art dans les parcs à New York, donne de la couleur à la grille et vibre dans le vent. " Linouq est une pièce inspirée par la culture amérindienne car les habitants d'origine de cette région étaient des Amérindiens avant l'arrivée de colons. J'ai utilisé quatre couleurs - le rouge, le noir, le jaune et le blanc - qui sont celles de la roue de la médecine amérindienne. J'ai voulu faire un lien entre le présent et le passé mais aussi apporter une note de spiritualité, en espérant que ces couleurs aient un effet positif sur la communauté aux alentours du parc. C'est aussi un hommage à ce quartier dans lequel je vis depuis onze ans ", explique l'artiste.Par STÉPHANIE FONTENOY