Quelques minutes avant l'heure du rendez-vous, un tramway rouge, tout en bois, apparaît sous l'aqueduc de la Piazza Santa Maria Maggiore et se gare au terminal des trams. Une vingtaine de personnes joue des coudes pour monter au plus vite dans le wagon, comme si c'était un tramway ordinaire et qu'il n'y aurait pas assez de places assises pour tout le monde. Pas un ne prête attention à la jeune fille qui proteste: "S'il vous plaît, descendez, ce tram est réservé pour une soirée privée, c'est l'anniversaire de ma mère! " Elle s'adresse à eux en italien, puis en français et en anglais, avant qu'ils acceptent, à contrecoeur, de redescendre. Vue du quai, toute cette précipitation ressemble à une scène burlesque du cinéma muet. Le ton est donné, en route pour les années 1930 !
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Quelques minutes avant l'heure du rendez-vous, un tramway rouge, tout en bois, apparaît sous l'aqueduc de la Piazza Santa Maria Maggiore et se gare au terminal des trams. Une vingtaine de personnes joue des coudes pour monter au plus vite dans le wagon, comme si c'était un tramway ordinaire et qu'il n'y aurait pas assez de places assises pour tout le monde. Pas un ne prête attention à la jeune fille qui proteste: "S'il vous plaît, descendez, ce tram est réservé pour une soirée privée, c'est l'anniversaire de ma mère! " Elle s'adresse à eux en italien, puis en français et en anglais, avant qu'ils acceptent, à contrecoeur, de redescendre. Vue du quai, toute cette précipitation ressemble à une scène burlesque du cinéma muet. Le ton est donné, en route pour les années 1930 !Notre tramway se gare à son tour: vert sapin, moins tape-à-l'oeil, il a fière allure pour son âge. " Il a été construit en 1928", nous confirme Antonio, le chauffeur. Cette fois, notre petit groupe entre sagement, impressionné par le cadre très intimiste. L'unique wagon, transformé en salle de restaurant, est en bois verni des murs jusqu'aux banquettes. L'éclairage se limite à quelques bougies sur les tables. Celles-ci, joliment dressées, sont au nombre de dix: cinq tables pour deux, cinq tables pour quatre. Nous nous asseyons et observons le petit groupe avec qui nous embarquons pour les trois prochaines heures. Excepté une famille de quatre personnes, nous sommes entourés de couples. Certains amoureux sont donc obligés de partager leur table, comme le couple d'étudiants à nos côtés. Après les présentations d'usage, ils poursuivront tranquillement leur conversation... en chinois. "Nous avons un tiers de clients étrangers, nous a confié le chauffeur, des touristes ou des couples installés à Rome depuis quelque temps. Le reste, ce sont plutôt des Romains qui réservent pour une occasion spéciale. " Effectivement, nous chanterons en choeur "happy birthday" deux fois... et force est de constater que le Tramjazz attire des romantiques de tous âges.Les musiciens s'installent à l'avant pour nous offrir un avant-goût du programme de ce soir, des standards de Louis Armstrong. Ils sont deux ce soir: Sergio Piccarozzi, le guitariste, et Michael Supnick, chanteur et trompettiste, un Américain aux faux airs de Bill Clinton, installé à Rome depuis plus de vingt ans. Après cette mise en bouche, ils s'attablent eux aussi et un disque prend le relais: le Tramjazz va démarrer. Mattia et Eduardo, les serveurs, s'affairent pour nous offrir l'apéritif de bienvenue.Après le départ, le service devient plus acrobatique. Eduardo, dix ans d'ancienneté, ne semble pas gêné par les soubresauts. Mattia, par contre, nous inquiète en remplissant les verres de prosecco en plein virage, d'un geste mal assuré. "Je suis enformation", nous avoue-t-il un peu tendu. À ce moment-là, un coup de frein brutal provoque un grand bruit de casseroles et des échanges de regards mi-amusés, mi-inquiets. Dans la grande lignée des films burlesques, le plat de résistance aurait-il fait un vol plané? Vraisemblablement non, nos serveurs reviennent avec les assiettes de saltimbocca et reprennent le service, imperturbables. Le menu est typiquement romain, sans grande surprise ni grande finesse, mais honorable pour des plats réchauffés à l'arrière d'un tram: parmigiana di melanzane fritte, lasagna all'amatriciana, saltimbocca alla romana è finocchio fritto, tiramisù. Dans les verres, les vins ont succédé au prosecco pour accompagner les plats, et le timbre des voix augmente au fur et à mesure pour couvrir la musique et le ronronnement du tram. C'est Babel, un doux brouhaha dans lequel on distingue du chinois, de l'italien, de l'anglais et du français.Tout à la découverte de notre restaurant, nous en oublions presque de regarder par la fenêtre. Pourtant, Rome a commencé à défiler sous nos yeux. Notre wagon traverse d'abord le quartier étudiant San Lorenzo. "C'est ma fac! ", nous montre du doigt l'étudiante chinoise alors que nous passons devant La Sapienza, la grande université de Rome. Le Tramjazz suit les rails de la ligne 19, la Viale Regina Elena, puis la Viale Regina Margherita. Les murs tagués et les bars populaires de San Lorenzo laissent place aux maisons cossues de Parioli, le quartier chic du nord de Rome. Deux quartiers opposés, mais qui ont en commun d'être excentrés, donc à l'écart des circuits touristiques. Le Tramjazz contourne ensuite le haut du parc de la Villa Borghèse, pour faire demi-tour Piazza Thorvaldsen et se garer devant la Galerie d'art moderne et ses drôles de lions avachis sur les marches. Le tram à l'arrêt et les estomacs déjà bien calés, l'hommage à Louis Armstrong peut enfin commencer. Les musiciens entament un set de jazz très romantique. Michael Supnick, délaissant sa trompette, se met à chanter "What a wonderful world", et il est vrai qu'à ce stade de la soirée, nous ne pouvons que lui donner raison. Il tente de faire reprendre avec lui le refrain "And I think to myself... ", mais la réponse est plutôt timide...Le tram refait le trajet en sens inverse avec une petite variante, pour finir en beauté sur un bout de voie désaffectée en surplomb du Colisée. Cela fait plus de deux heures que nous nous sommes assis dans ce wagon, une pause est la bienvenue. Le tram se vide, tout le monde descend pour la photo souvenir. Devant le Colisée, de vieilles connaissances: le tramway rouge et sa fête privée. "Ce wagon accueille aussi des soirées Tramjazz. Il appartient à la même société. Mais c'est un petit jeune de 1946!", nous confie le chauffeur. Il est presque minuit. La fatigue commence à se lire sur les visages, mais la soirée a tenu ses promesses. À l'exemple du grand Louis, le Tramjazz pourrait reprendre le grand standard d'Ella Fitzgerald: "I can't give you anything but love".TEXTE : BÉNÉDICTE BAZAILLE - PHOTOS : DOMINIQUE CHAUVETExtrait du Hors Série Weekend Spécial Rome