Il est 6 h 15. Ksar Massa est encore plongé dans le silence. Dans un quart d'heure, commencera la séance de pranayama, le travail sur le souffle, aussitôt suivie d'une méditation guidée. Matthieu savoure ce moment de solitude. C'est sa façon à lui de se mettre en condition. Il respire profondément tout en songeant à cette phrase de Jiddu Krishnamurti qu'il a lue la veille : "Méditer, c'est se vider du connu. Le connu est le passé." C'est exactement cela qu'il est venu chercher ici, à 80 km au sud d'Agadir, à savoir oublier la routine et se décharger. Renaître aussi, en quelque sorte. Il n'est pas déçu. Depuis son arrivée dans ce petit hôtel logé sur une dune de la plage de Sidi Rbat, il a petit à petit lâché prise, un vrai miracle pour cet entrepreneur habituellement qualifié de "crispé" par ses employés. Il faut dire que tout invite à ce qu'il se déleste de l'habituel fardeau de soucis qu'il trimballe : depuis la radieuse lumière jusqu'à l'air vivifiant chargé d'embruns atlantiques, en passant par l'environnement privilégié de la réserve naturelle de Souss-Massa s'étendant à deux pas de ce havre de paix marocain.
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Il est 6 h 15. Ksar Massa est encore plongé dans le silence. Dans un quart d'heure, commencera la séance de pranayama, le travail sur le souffle, aussitôt suivie d'une méditation guidée. Matthieu savoure ce moment de solitude. C'est sa façon à lui de se mettre en condition. Il respire profondément tout en songeant à cette phrase de Jiddu Krishnamurti qu'il a lue la veille : "Méditer, c'est se vider du connu. Le connu est le passé." C'est exactement cela qu'il est venu chercher ici, à 80 km au sud d'Agadir, à savoir oublier la routine et se décharger. Renaître aussi, en quelque sorte. Il n'est pas déçu. Depuis son arrivée dans ce petit hôtel logé sur une dune de la plage de Sidi Rbat, il a petit à petit lâché prise, un vrai miracle pour cet entrepreneur habituellement qualifié de "crispé" par ses employés. Il faut dire que tout invite à ce qu'il se déleste de l'habituel fardeau de soucis qu'il trimballe : depuis la radieuse lumière jusqu'à l'air vivifiant chargé d'embruns atlantiques, en passant par l'environnement privilégié de la réserve naturelle de Souss-Massa s'étendant à deux pas de ce havre de paix marocain. Après ces premiers exercices matinaux, la journée est orchestrée selon un rythme précis. La méditation fera place au petit déjeuner pris, lui aussi, dans le silence. La plage horaire 9 h 30 - 12 h 30 sera, elle, entièrement consacrée à la pratique posturale. Suivront le lunch, le temps libre jusque 16 heures - durant lesquels les participants goûteront à l'étrange pouvoir de concentration qu'apporte le coloriage des mandalas -, deux heures de yoga ressourçant, et pour finir, un souper végétarien sans alcool. Tout cela est très inhabituel pour Matthieu qui serait bien incapable de dire à quand remonte sa dernière semaine sans un verre de vin. Mais ce qu'il y a de plus remarquable au regard de cette nouvelle situation, c'est que ce néophyte de 47 ans n'a pas éprouvé la moindre frustration quant à cette nouvelle aventure, cette "retraite de yoga", si différente du rythme de vie effréné qu'il mène. Il ferme les yeux, voué à l'instant présent qui s'ouvre vertigineusement devant lui. A des milliers de kilomètres de là, Céline, sa femme, si elle le voyait, confirmerait qu'il ne s'agit plus tout à fait du même homme. La fureur du yoga L'ultime séquence de la série Mad Men donnait à voir l'anti-héros de la série, Don Draper, en position du lotus. L'image de ce publicitaire repenti au début des années 70 serait-elle érigée comme emblématique par notre époque qui semble avoir fait le tour de sa prison dorée matérialiste ? Il n'est pas interdit de le penser. En cause, l'engouement pour le yoga qui gagne un nombre sans cesse plus important d'Occidentaux. Ainsi des séances hebdomadaires ou bi-hebdomadaires qui attirent leur lot de pratiquants. Les effets de ces cours sur la santé mentale et psychique ne sont pas à sous-estimer. Il suffit de lire les témoignages sur Internet. "Après quelques mois de pratique, j'apprécie ces moments de calme et de silence par lesquels commence chaque animation. Je goûte à la relaxation qui clôture chaque séance." Mais aussi : "Ici, pas de compétition, d'agressivité, de souffrance, on peut enfin respirer en toute sécurité. Un cours de yoga n'est pas un simple cours, c'est un havre de paix, une bulle dans l'existence stressante que nous menons." Ou encore : "Il était temps que j'accorde à nouveau à mon corps et à mon âme toute l'attention qu'ils méritent." Pas de doute, la demande pour un autre paradigme est criante. Elle ne pouvait être qu'entendue. De fait, l'offre s'amplifie. Parmi les propositions, les applications smartphone ne sont sûrement pas les moins significatives. Certaines, téléchargées de millions de fois, invitent à se passer d'un professeur. Une voix synthétique détaille, avec plus ou moins de réussite, comment réaliser une "salutation au soleil", enchaînement essentiel de postures préparant le corps à l'ouverture. Dans le même esprit, il faut pointer la prolifération de blogs qui racontent comment le yoga change la vie de ceux qui l'adoptent ou, en mode plus ludique, la multiplication des cours improvisés dans l'espace public. Sans oublier les tentatives de faire entrer la discipline, ainsi que la méditation, dans les écoles. A la question du "pourquoi tant de succès ? ", la réponse la plus pertinente est sans doute celle faite par une inconditionnelle de 80 ans croisée à la sortie d'une session : "Tout le monde, aujourd'hui, se demande où se cache le bonheur. Le yoga est la révélation réjouissante qu'il n'est nulle part ailleurs qu'au fond de soi-même." Un pur bonheur! Une époque qui a fait d'une certaine forme de nomadisme une valeur absolue ne pouvait que vouloir conjuguer ardemment voyage et yoga. A l'heure actuelle, cette pratique millénaire, qui s'avère un outil désormais entré dans les mentalités, est devenue un axe fort de l'industrie du tourisme. Chez Continents Insolites, voyagiste de référence implanté à Bruxelles, on confirme qu'une demande sur trois concerne le bien-être. D'autant plus que les voyages sont de plus en plus perçus comme "la récompense méritée de plusieurs mois de travail vécus comme stressants et frustrants". Revers de la médaille : vu les enjeux commerciaux, de nombreuses initiatives opportunistes voient le jour. Internet regorge de séjours "aux sources du yoga" multipliant les superlatifs, les cours sur la plage "avec un vrai swami" et visite-éclair au "temple acquis par les Beatles dans les années 60". Il y a également les initiatives qui misent sur la notoriété, à l'instar de Mika De Brito qui a ouvert un YogaLab, soit une pratique en immersion sonore développée en compagnie de l'ancien juré de la Nouvelle Star, Marco Prince. Ou encore Yogacruise qui proposait en 2015 une semaine en compagnie de Danny Paradise - un programme en soi -, professeur attitré de Sting, Madonna et même John McEnroe. On ne fera pas non plus l'impasse sur la version écolo-chic qui est enseignée à Silver Island, un îlot grec au large de la presqu'île d'Eubée. Au menu, quatre heures de yoga face à la mer, garanties en phase avec des repas bio, de l'eau recyclée et de l'électricité provenant du soleil. "Un pur bonheur !", dixit la brochure. Résultat : pour le candidat au départ, il n'est pas facile de trier le bon grain de l'ivraie. L'approche "puriste" qui consiste à s'en remettre en direct à un ashram, en Inde ou ailleurs, n'est pas, elle non plus, exempte de déconvenues. Thibaut, un Bruxellois de 35 ans, se rappelle le calvaire vécu dans une communauté de Haridwar, une ville non loin de Rishikesh, la capitale du yoga consacrée dans les années 60 par quatre garçons dans le vent. "C'était horrible, la discipline était militaire et il n'y avait presque rien à manger. Les professeurs ne se souciaient pas du niveau des élèves et n'étaient pas attentifs aux éventuels dangers de la pratique. Je m'y suis sérieusement blessé l'épaule", explique-t-il, écoeuré. Voie du milieu Comment faire, dès lors, pour éviter ces déboires ? Beaucoup d'amateurs s'en remettent aux stages de professeurs confirmés. Ainsi d'une Donna Farhi, enseignante notoire qui organise des séminaires internationalement réputés pour leur sérieux, ou encore Judith Hanson Lasater, l'autre égérie américaine du genre. Chez nous, Laurence Moury s'est fait un nom en raison de ses séjours connus pour être "ludiques, joyeux et bienveillants". En plus de vingt-cinq années de pratique, elle a acquis beaucoup d'expérience, notamment auprès de personnalités réputées telles que Willy Van Lysebeth, Roger Cole ou encore Shri Yogi Hari. En dehors de stages au Maroc, elle en organise en Ombrie, près d'Assise, à la Locanda della Quercia Calante, une très belle demeure, riche de trois potagers biodynamiques. Pour l'été 2016, elle propose aussi des retraites dans une maison des Cévennes qu'elle a retapée elle-même, le Mas Pagès. L'objectif de ces voyages ? "Se mettre entre parenthèses pour quelques jours ou une semaine, être coupé des contingences et des sollicitations pour entreprendre un dialogue avec soi-même." Son approche ne reflète rien d'autre que son cheminement personnel. "Lors de mon apprentissage, je suis passée par des endroits inconfortables au possible, le cadre était moche et la nourriture très mauvaise... Les gens que j'emmène avec moi ne consacrent pas toute leur vie au yoga, ils travaillent énormément et n'ont pas assez de temps. Il est essentiel de les mettre dans de bonnes dispositions. Le yoga n'a rien d'une punition. Par les lieux que je choisis, j'entends ajouter une dimension de rêve et d'émerveillement à l'expérience. Une nature sauvage et intacte apporte la dose de sérénité nécessaire que l'on échoue à obtenir à travers la volonté", commente-elle. Les retraites de ce professeur de 48 ans se caractérisent également par leur souci d'équilibre. Mêlant rigueur et souplesse, silence et parole, solitude et partage, la signature Aanandena - le nom qu'elle a donné à l'ASBL qui chapeaute ses activités - est une attention portée aux alignements, une approche opérée dans la droite ligne d'Iyengar, un yogi dont les enseignements proviennent du "père du yoga moderne", Krishnamacharaya. "C'est en ayant une conscience intense du corps que, petit à petit, on parvient à toucher la dimension du coeur. La flexibilité physique débouche à terme sur une souplesse psycho-émotionnelle. Mon objectif, c'est que cette pratique joyeuse puisse être intégrée au quotidien et que chacun des participants ait la possibilité de renvoyer cette énergie positive vers les personnes avec qui elle sera en contact." Et l'Inde, dans tout cela ? Selon Laurence Moury, elle peut attendre : " C'est un pays formidable mais qui peut s'avérer également cauchemardesque. Les grands maîtres du yoga ayant disparu, c'est à chacun de sentir s'il est prêt à tenter l'aventure. Un stage imaginé par un Occidental peut faire office de pied à l'étrier."