Connaissez-vous la caponata, cette spécialité sicilienne à base d'aubergines, au goût aigre-doux bien reconnaissable ? Pour le sociologue Claude Fischler, cité par le journal Le Monde en juin dernier, " c'est la cristallisation comestible et savoureuse " de " ce noeud de cultures inextricable " que constitue l'île italienne. Le Français, qui étudie les habitudes alimentaires de nos sociétés depuis près d'un demi-siècle, a en effet été frappé, en visitant cette terre, par la multiplicité des déclinaisons de cette sorte de ratatouille. " Partout où j'allais, on m'en proposait, mais partout quelque chose variait. Les préparations, mais aussi les usages, la place dans...

Connaissez-vous la caponata, cette spécialité sicilienne à base d'aubergines, au goût aigre-doux bien reconnaissable ? Pour le sociologue Claude Fischler, cité par le journal Le Monde en juin dernier, " c'est la cristallisation comestible et savoureuse " de " ce noeud de cultures inextricable " que constitue l'île italienne. Le Français, qui étudie les habitudes alimentaires de nos sociétés depuis près d'un demi-siècle, a en effet été frappé, en visitant cette terre, par la multiplicité des déclinaisons de cette sorte de ratatouille. " Partout où j'allais, on m'en proposait, mais partout quelque chose variait. Les préparations, mais aussi les usages, la place dans la syntaxe du repas et l'ordre des mets. A Raguse, on me la présentait sur du pain. A Syracuse, elle contenait des raisins secs et était servie en entrée. Ailleurs, il y avait des poivrons, à moins qu'elle n'accompagne de l'espadon. Ce n'était jamais la même recette, mais toujours " la vraie ", " la meilleure ", " l'authentique ". " C'est que l'acte de manger s'apparente, bien plus que l'on se l'imagine en dévorant son assiette de pâtes, à un comportement social, influencé par notre histoire et l'endroit où l'on vit. Parler gastronomie, ce n'est donc pas seulement se refiler des recettes à concocter maison et des adresses de restaurants testés et approuvés (ne pas rater, à ce sujet, notre vaste guide dans ces pages), c'est aussi mieux comprendre pourquoi on choisit de mitonner tel plat et de le savourer ensemble autour d'une table. Manger est avant tout un acte de partage. Et ce depuis l'aube de l'humanité ou presque. Dans notre société qui tend à toujours plus d'individualisme, il est crucial de continuer à cultiver ce temps culinaire vécu à l'unisson. " Pendant la semaine, le repas pris en famille est menacé dans sa valeur de moment d'échange social ", déplore dans nos pages Christine Ott, qui s'est penchée sur nos comportements alimentaires dans un livre. En effet, aujourd'hui, il n'est pas rare que chacun réchauffe son plat à l'heure qui l'arrange et que les menus s'adaptent aux préférences - voire aux intolérances - de chacun. Mais la professeure de littérature ne perd pas pour autant espoir. " Peut-être qu'il y a d'autres rituels et moments d'échange dans la journée, et assurément pendant le week-end ", encourage-t-elle. Un défi de créer de nouvelles coutumes en phase avec notre vie trépidante, qui se double d'un autre, lié à la situation actuelle. Nos pratiques doivent se réinventer face à la distanciation sociale imposée, à l'instar des autorités chinoises qui prônent désormais le slogan " Divide meals, not love " (diviser les repas, pas l'amour) pour inciter leurs compatriotes à ne plus puiser leur nourriture dans de petits plats situés au milieu des convives. A chacun donc d'oeuvrer pour cultiver ces parenthèses de plaisir gourmand et d'y adjoindre de nouvelles habitudes - aussi modestes soient-elles - afin de renforcer ce sentiment d'appartenance au groupe, par-delà le rythme que nous impose le monde d'aujourd'hui et les frustrations de cette période hors normes. Depuis quelques jours, je mets des petites bougies à table chaque soir, même pour manger des croque-monsieur sur le pouce. Ça fait déjà la différence.