Il aura fallu plus d'un an à Linsy Raaffels pour fouiner dans les livres et les archives en quête des maisons bruxelloises dessinées par des concepteurs pour eux-mêmes et leur famille. La chercheuse a pris le parti de se centrer sur les bâtiments construits entre la fin du xviiie siècle et 1970, " car le terme " architecte " n'a été à proprement parler reconnu qu'après 1750. Les uns ont alors commencé à se distinguer des autres, et c'est pour cela que cette période est si intéressante ", précise-t-elle. Si elle a décidé de s'arrêter également au début des seventies, c'est parce qu'elle ne désirait pas inclure à sa compilation des ouvrages contemporains.
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Il aura fallu plus d'un an à Linsy Raaffels pour fouiner dans les livres et les archives en quête des maisons bruxelloises dessinées par des concepteurs pour eux-mêmes et leur famille. La chercheuse a pris le parti de se centrer sur les bâtiments construits entre la fin du xviiie siècle et 1970, " car le terme " architecte " n'a été à proprement parler reconnu qu'après 1750. Les uns ont alors commencé à se distinguer des autres, et c'est pour cela que cette période est si intéressante ", précise-t-elle. Si elle a décidé de s'arrêter également au début des seventies, c'est parce qu'elle ne désirait pas inclure à sa compilation des ouvrages contemporains. La spécialiste en art de bâtir de la VUB (Vrije Universiteit Brussel) a ainsi identifié 252 habitations, mais il en existe naturellement bien d'autres. " Le compteur continue à tourner, et il n'est pas près de s'arrêter. J'enregistre dans ma base de données chacun des immeubles que je trouve ", explique celle qui prépare désormais une thèse de doctorat sur le sujet. " Ces constructions sont souvent hors du commun, parce qu'elles constituent en quelque sorte la vitrine de l'architecte. Elles témoignent de ce qu'il peut réaliser quand il n'est pas soumis aux exigences de ses clients. " En outre, ces logements sont exemplatifs de la considérable variété de styles qui existe dans notre capitale. " C'est surtout entre 1890 et 1940 que plusieurs tendances se sont côtoyées, de l'éclectisme au néoclassicisme en passant par l'Art nouveau et l'Art déco pour en arriver au modernisme. Tout cela s'est développé en parallèle des courants artistiques qui se sont épanouis à l'époque, et que les créateurs ont abondamment intégrés à leurs bâtiments. " Lorsque la doctorante a pris contact avec les propriétaires actuels des lieux, certains se sont montrés très surpris, ne sachant même pas qu'ils habitaient une maison d'architecte. Quelques auteurs de projets, encore vivants, ont également été heureux qu'on s'intéresse encore à leur travail. En dehors des oeuvres de maîtres tels Victor Horta, Henry Van de Velde, Paul Cauchie et Louis-Herman De Koninck, Linsy Raaffels a aussi sorti de l'ombre des perles moins connues du grand public. Le Vif Weekend a sillonné Bruxelles, ce beau guide sous le bras... Voici quelques points forts de la balade. Le travail de Linsy Raafels est disponible sur le site flamand www.scriptiebank.be Il n'est pas nécessaire de courir le monde pour dénicher l'une des plus belles " machines à habiter " chères au modernisme. C'est au 69 de la rue Jules Lejeune, à Uccle, que se trouve une version belge de cette iconique demeure. Affichant un style avant-gardiste pour l'époque, cette habitation a été dessinée en 1935 par l'architecte Paul-Amaury Michel, tout juste diplômé. Pendant ses années d'études, l'homme a notamment voyagé aux Pays-Bas, où il a pu admirer à Utrecht la Maison Schröder de Rietveld (lire par ailleurs), mais aussi à Paris. C'est là qu'il a rencontré Le Corbusier et Pierre Chareau, qui construisit, à la fin des années 20, une " maison de verre ", rue Saint-Guillaume, à Paris. Ce bâtiment arborait une façade entièrement constituée de briques de verre. Pour sa propre maison, Michel a fait une synthèse de certains éléments défendus par ces maîtres à penser, et a créé sa propre déclinaison du modèle. L'ouvrage repose sur des piliers, bénéficie de vastes fenêtres et est pourvu d'une terrasse en toiture. Il se veut une ode aux nouveaux modes de vie, libérés de tous les gimmicks décoratifs de l'Art nouveau, dont les modernistes entendaient alors se défaire. En 1927, quand l'architecte et décorateur Joseph Van Tuyn a construit sa maison au numéro 30 de l'avenue Paul Deschanel, à Schaerbeek, le Bauhaus était en plein essor à Weimar. Mais le style de cottage anglo-normand était, lui aussi, très prisé du grand public. Surtout à la côte, où l'on peut voir de nombreuses villas soulignées de colombages. Pour son domicile bruxellois, Van Tuyn a réalisé une espèce de maison de vacances dans le style de Knokke, enjolivée par une pittoresque rusticité. La façade est impeccablement conservée et se démarque dans le paysage urbain de la commune... qui compte d'ailleurs de nombreuses maisons d'architectes et mérite un détour pour tout amateur de beaux volumes. Le Jugendstil ou Art nouveau est aussi nommé à juste titre " style coup de fouet ". La profusion de motifs tortueux qui décorent les fenêtres du bas de cette façade exotique est à ce titre exemplative. Cette perle architecturale située au 5 de l'avenue du Mont Kemmel, à Forest, a été conçue par l'architecte Arthur Nelissen, originaire des Pays-Bas et établi à Bruxelles en 1879. L'élément phare de la composition est évidemment la loggia en forme de fer à cheval, rappelant les rosaces des cathédrales médiévales. La combinaison entre fer forgé et briques émaillées est également typique de ce style. Quelques années plus tard, les fastes de la Belle Epoque disparurent pour laisser place aux lignes plus sobres de l'Art déco. Hector Guimard, l'architecte par excellence de l'Art nouveau à Paris, est au moins aussi connu qu'Horta. Notamment réputé pour ses entrées de métro, il s'est un jour déplacé spécialement jusqu'à Bruxelles pour y découvrir la maison du 71, rue Defacqz, à Ixelles, signée Paul Hankar, un créateur quelque peu excentrique. C'est qu'en 1893, cette bâtisse était une révélation internationale ! Le Français trouvait alors innovants ces balcons vitrés à encorbellement. Hankar pimentait ses projets en mixant Renaissance flamande, style Arts and Crafts britannique et éléments d'Art nouveau. La façade est riche de sgraffites à la signification bien précise : un coq qui évoque l'aube, un pigeon pour le jour, une hirondelle pour le crépuscule et une chauve-souris pour la nuit. Au même titre que de nombreux francs-maçons, le concepteur aimait le mystère et la symbolique. Son logement se trouve d'ailleurs dans un magnifique quartier qui regorge de chefs-d'oeuvre de Victor Horta, Henry Van de Velde et Octave van Rysselberghe. Dans la même rue, on peut encore admirer la bâtisse que Paul Hankar a conçue pour l'artiste-peintre Ciamberlani. PAR PIET SWIMBERGHE ET LORE KIMPS / PHOTOS : JAN VERLINDE