Par la fenêtre entrouverte, le brouhaha de la Galerie du Roi enfreint à peine la solennité du lieu, un pied-à-terre dans la capitale, un bel étage qui fait office d'appartement de fonction où l'intendant du théâtre royal de La Monnaie vit, mais la semaine uniquement, et travaille intensément - il y donne ses rendez-vous professionnels, interviews comprises, sur la table en bois de la cuisine que l'on ne montrera pas, " aucun intérêt ". C'est dans ces salons d'apparat au fil rouge grenat qu'il reçoit également les artistes, chanteurs, metteurs en scène, chefs d'orchestres, Alain Altinoglu en tête, " la perle rare ", pour quelque dîner où il est forcément question de musique, d'opéra et de tout ce qui va avec. Le reste sera tenu secret, savamment agencé dans sa villa début de siècle rénovée et décorée dans le même esprit, à Dendermonde où il naquit il y a cinquante-six ans et où il reprend racines chaque week-end que Dieu fait, le pays de l'enfance à portée de main, malgré les ruptures.

Le lieu parfait pour recevoir : trois pièces en enfilade qui s'ouvrent sur la Galerie du Roi. © RENAUD CALLEBAUT

Quand il était jeune homme, étudiant la littérature puis l'histoire du théâtre, il fréquentait la taverne du Mokafé, dans ces Galeries royales Saint-Hubert qu'il avait découvertes " grâce à des amis artistes " - Maurice Béjart et Frédéric Flamand étaient de ceux-là, qui habitaient sous la verrière, dans ces passages inaugurés en 1847, signés Jean-Pierre Cluysenaar fort heureusement inspiré par les palais italiens du xixe siècle. " Ainsi on pouvait vivre dans les Galeries... Cela s'est inscrit dans ma tête, un jour, j'y habiterais... "

Depuis son premier mandat à la Monnaie en 2007 - il entame désormais le troisième, hardiment -, Peter de Caluwe a tenu promesse et s'est installé dans ce lieu qui, malgré la ville à ses pieds, reste hors du temps, propice au calme et au recueillement, " les gens qui viennent ici ne parlent pas à haute voix, ils s'assoient, regardent, c'est un endroit paisible, où il ne pleut jamais, où il y a de la lumière, où l'on est à l'abri, où l'on n'entend pas le bruit des voitures, un lieu d'inspiration et donc de travail. " C'est parfait, étant entendu que le sien a beaucoup à voir avec la créativité. Dans son bureau officiel de la place de la Monnaie, il gère le planning, les équipes, jouant obligatoirement " au leader, au manager, au coach ", en une combinaison ardue qu'il pratique maintenant depuis douze ans, " je suis alors dans l'exécution des idées que j'ai eues ". Lesquelles doivent bien prendre vie quelque part, précisément ici, dans cette cuisine, sur la table en bois, chaque jour, entre 7 heures du matin et 9 h 30, " au moins deux heures et demie de concentration ", sans radio, sans personne, sans musique, sans alter ego, " ma tête doit être complètement libre ". Seule exception, une partition, parfois, qu'il consulte pour rassurer ses désirs - " Je veux entendre ce qui n'existe pas encore, mon cerveau n'est pas dans la récupération, mais dans l'invention, dit l'intendant audacieux. Je ne veux pas dépendre de ce qui existe déjà. J'ai du mal à accepter les limitations, je suis très ouvert à découvrir ce que je ne connais pas et je n'en ai pas peur. " Prendre des risques artistiques, donc. Voilà pourquoi il engage de très grandes voix, soutient la création contemporaine et fait appel à des metteurs en scène puissants. Voilà pourquoi il confia, il y a peu, La Gioconda à Olivier Py, Die Zauberflöte à Romeo Castellucci, Frankenstein à La Fura dels Baus, Barbe-Bleue à Christophe Coppens et à venir, en début de saison 2019-2020, deux créations mondiales, Macbeth au compositeur Pascal Dusapin et Trois petits drames pour marionnettes, de Maurice Maeterlinck, à Benjamin Attahir.

" A La Monnaie, je suis le dernier de la génération de Gérard Mortier - il était l'homme des metteurs en scène, Bernard Foccroulle, celui des chefs d'orchestres et des musiciens, moi je suis arrivé avec une énorme attente au niveau des chanteurs. Et je suis pour la combinaison des trois, la griffe est importante. " © RENAUD CALLEBAUT

" Toute création est un puissant antidote contre le pessimisme culturel qui se cache derrière l'adoration du Grand Répertoire du passé ", écrira-t-il dans la présentation de cette nouvelle saison, " sans thématique centrale particulière " mais avec une " nouvelle architecture ", qui entend ouvrir les portes de la maison " aux éminents compositeurs et librettistes du moment ", " lancer un défi à la nouvelle génération ", réunir " des pièces apparentées sous une même dramaturgie générique " et transcender le clivage des frontières communautaires via une Troïka mise sur pied avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles et le Koninklijke Vlaamse Schouwburg (KVS) pour " célébrer au coeur de la capitale l'identité plurielle et multilingue de la Belgique ". Et de préciser sa pensée, oralement, dans cette cuisine où glisse lentement la lumière d'une fin d'après-midi bruxelloise : " En cette année d'élections, démontrer que dans notre monde, qui est un miroir de la réalité, plus que ne l'est le monde politique, il y a davantage de ponts que de frontières entre les communautés, nous voulons parler de ce qui nous réunit plutôt que de ce qui nous sépare. C'est le rôle essentiel que nous entendons jouer. "

" Le tableau du fond est l'oeuvre de François-Joseph Navez, un élève de Jacques-Louis David. Les mécènes de La Monnaie me l'ont offert pour mon anniversaire. C'est le portait d'un père et de son fils, qui date du début du xixe siècle, période Biedermeier. Le fils a été ajouté après, j'en ignore la raison mais je l'ai reçu le jour de mes 50 ans et le lendemain de la mort de mon père. Il est éminemment symbolique pour moi et nous lui avons donné une place très visible dans notre salon. " © RENAUD CALLEBAUT

" Je voulais être pape "

Il est né avec la musique et la scène. Pourtant, adolescent, il hésita, car il aimait aussi l'église, " le rituel catholique est un grand théâtre ", explique-t-il et cela ne sonne pas tout à fait comme une excuse. Il avait caressé le rêve d'entrer en religion : " Je voulais être pape, je trouvais que c'était le job de ma vie. J'ai grandi dans un milieu où on chantait, où on faisait du théâtre et où on était liés à l'église aussi, mes parents étaient très croyants. " Le choix s'imposa pourtant à lui, qui aimait la combinaison harmonieuse entre la musique et les planches - la plus merveilleuse des mosaïques pour exprimer une émotion. Il ne serait donc pas pape. " C'était très important pour moi, quand j'allais à l'église, d'avoir ce sentiment d'appartenance à une communauté. Quand j'ai fait mon coming-out, vers 17 ans, j'ai senti que la mienne ne voulait pas comprendre et j'ai réalisé alors que dans le monde culturel, cela n'avait jamais été un problème, un questionnement. Comme mon ami, qui est toujours mon partenaire, a perdu son travail, parce qu'il était enseignant dans une école catholique, pour nous, cela a été la rupture totale. J'ai remplacé ce groupe axé sur la liturgie par un autre, plus centré sur la vraie vie, qui croit dans le talent humain pour trouver des solutions sociétales. Or, présenter un spectacle pour moi, c'est exactement cela : bâtir une communauté dans laquelle on essaie de stimuler une émotion, de partager, c'est ce que les Grecs appellent la catharsis... Tout cela crée l'harmonie - dans un stade de foot, il n'y en a pas, c'est la guerre, avec une équipe qui gagne et l'autre qui perd. " Il dira plus tard : " L'opéra est un des derniers lieux où l'on est invité à réfléchir et partager quelque chose, dans le vivant et l'éphémère. "

Peter de Caluwe a déniché aux puces cette lithographie de Wagner - elle n'existe normalement qu'en version monochrome, sauf que celle-ci est colorée, la vie fait parfois des cadeaux. " Elle est parfaite dans notre salon. Nous aimons les cabinets de curiosités, les rayures, les tentures, les petites tables, ce décor riche et voluptueux, une atmosphère un peu xixe siècle. " © RENAUD CALLEBAUT

Ses premiers pas, il les fait en 1986 à La Monnaie, à l'invitation d'un de ses prédécesseurs, Gérard Mortier, comme dramaturge puis responsable des relations publiques et des projets pour les jeunes. Quatre ans plus tard, il parfait sa formation au Nederlandse Opera d'Amsterdam où il s'exerce à la communication, au casting et à la coordination artistique. " Etre intendant d'une maison d'opéra, cela ne s'apprend pas à l'école, on peut étudier le management, on peut avoir une vision artistique mais la combinaison des deux s'acquiert lentement sur le terrain, on m'a offert cette chance-là, c'est un luxe incroyable. J'ai passé seize ans à l'Opéra d'Amsterdam, ce sont mes années d'apprentissage, c'est long, c'était une mission, presque comme une volonté de convertir, de parler à un pays qui dans l'essence, dans la mentalité est protestant, de l'ouvrir à ce que nous appelons l'interprétation. C'est très catholique, en réalité : nous, les catholiques, nous interprétons tout, nous faisons des erreurs, commettons des péchés mais nous pouvons toujours demander pardon, il y a une façon de vivre avec le péché et ce qui n'est pas permis... "

Le grenat en fil rouge, un mobilier qui semble toujours avoir été là, des objets chinés immuables et des lithographies qui racontent la passion de Peter de Caluwe. Au-dessus du petit bureau sur lequel il n'a jamais travaillé, une lithographie titrée La loge où l'on s'ennuie - l'humour n'est pas interdit. © RENAUD CALLEBAUT

" J'aime les mises en scène "

Dans ces 145 mètres carrés bourgeois et voluptueux, rien n'est laissé au hasard, la faute au décorateur " amateur ", son mari, Dirk Burssens. " Il a tout fait ici. " Il faut dire qu'il a le chic pour chiner, jouer les ensembliers, tapisser et peindre, voire déraper parfois - il reste dans le couloir d'entrée, et c'est voulu, à peine camouflée par le guéridon, sur le papier peint rayé de gris et de blanc, la fascinante trace rorschachienne d'une coulée d'émail noir d'après chute avec pot de peinture. Dans les pièces en enfilade, parfaites pour recevoir, on n'a guère de mal à imaginer le murmure des conversations se perdant dans les lourdes tentures, ricochant sur le mur noir, s'arrêtant paresseusement sur les guéridons charmants où d'élégants et intimes cabinets de curiosités évitent de prendre la poussière. Ils les ont patiemment constitués au fil du temps, " Dirk adore les marchés aux puces et les petits antiquaires, rien n'a beaucoup de valeur, ce sont des objets de peu auxquels on a donné une nouvelle vie ". Tout a cependant une histoire - les coquillages qui se souviennent du bruissement des vagues, le parfait alignement des bouchons de champagne que Dirk collectionne, de même que les chinoiseries, la grosse horloge qui marque pour toujours dix heures moins le quart, le lion de Waterloo qui voisine avec l'Atomium et le cheval Bayard de Dendermonde, " je suis très fidèle à mes objets ", la vieille machine à écrire qui a cessé de servir depuis longtemps mais qui rappelle qu'à l'origine, Peter de Caluwe comptait travailler sur ce petit bureau avant de lui préférer définitivement la table de la cuisine.

Un cabinet de curiosités fait maison qui rassemble les souvenirs des racines et des pérégrinations des propriétaires : l'Atomium du Heysel, le cheval Bayard de Dendermonde, la tour Eiffel de Paris, la petite sirène de Copenhague, le Lion de Waterloo, le Manneken-Pis de Bruxelles, la statue de la Liberté de New York... " Je suis un homme d'émotions ", dit Peter de Caluwe. © RENAUD CALLEBAUT

" C'est très théâtral, mais j'aime les mises en scène, c'est peut-être même une obsession. Je crois que Verdi aurait pu vivre comme ça, c'est un peu Traviata... " Que Juliette Drouet, la maîtresse de Victor Hugo, résida dans l'appartement qui jouxte la chambre n'est pas pour lui déplaire. De même la bourgeoise hauteur des plafonds, 4 mètres 30, et la trajectoire de ces lustres vénitiens trouvés à Bruxelles complètement désossés, abandonnés dans deux sacs en plastique alors chers aux grandes surfaces et qu'il a fallu amoureusement recomposer, les sauvant ainsi de la casse et de l'oubli.

Partout, des catalogues de Bozar, du galeriste et architecte d'intérieur Axel Vervoordt, de la Brafa, de la maison qu'il dirige, bien sûr, et des ouvrages d'art - une somme sur le peintre Michaël Borremans, " je me sens très à l'aise avec son art ", Schaubühne 1962-2012 ou André Messager, le passeur de siècle par Christophe Mirambeau. Pas de bibliothèque organisée, Peter de Caluwe a gardé vivant le souvenir de celle de Spolète, Italie, dans la maison de Marina Mahler, la petite-fille de Gustav, où quand il se saisissait d'un livre, il y trouvait presque à chaque coup les lettres du compositeur qui disaient l'intime, il s'en émeut encore. S'émerveille dans la foulée du talent si contemporain de Mozart, de sa manière de " tout exprimer, sans aucune inhibition ", et de Verdi, pour " sa langue, celle de l'homme de la rue, simple et directe ", de Maeterlinck aussi, l'un de ses auteurs favoris, pour son Pelléas et Mélisande surtout, parce qu'" il y parle de la rencontre entre les âmes, du silence et du non-dit plus fort que ce que l'on essaie d'exprimer ". S'il pense déjà à l'après, quand s'achèvera ce dernier mandat, en 2025 et qu'il lui faudra quitter " la maison mère " - c'est ainsi qu'il l'appelle " puisque c'est celle où pour moi tout a commencé " ? Il lui reste six ans pour réaliser ce voeu, prononcé à l'aube de ses ultimes projets : " Que notre immuable quête de la connaissance de soi puisse déboucher sur la beauté et la sagesse. "

Peter de Caluwe © RENAUD CALLEBAUT