Que reste-t-il de l'enfant en vous ?

La gourmandise, la candeur et la capacité à ne pas lâcher un personnage.
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La gourmandise, la candeur et la capacité à ne pas lâcher un personnage. Quelles étaient vos peurs d'enfant ? Ayant perdu ma mère tout petit, je redoutais le silence. J'aurais tant voulu sentir que les morts reviennent ou veillent sur nous. C'est en lisant Le Petit Prince de Saint-Exupéry que j'ai accepté la disparition des êtres chers. J'ai toujours été très attaché aux monstres et aux héros de films d'horreur. Abonné à des revues spécialisées, je découpais les images pour créer de faux romans-photos et inventer mes propres histoires. Oui, puisque je suis auteur de jeunesse, de BD et de livres illustrés. Mes figures relèvent de l'horreur ou du merveilleux, mais je les transforme en personnages existentialistes qui cherchent leur place, en racontant leur quotidien. Prenant toute la place, il n'est pas facile à supporter pour l'entourage. L'activité artistique, la littérature et le judaïsme m'ont donné des dispositions à croire que j'étais le centre du monde, mais la paternité m'a soigné. Voler pour échapper à l'attraction terrestre. Ou voir la nuit. Maître de quatre chats, j'adore imaginer ce qu'ils perçoivent dans le noir. Ainsi mon héros voit le ciel en vert pistache. J'aime décrire des êtres qui regardent le monde autrement. Ça me plairait. Même si je parle toujours de fantômes et de monstres, je ne suis pas morbide. Ma connivence avec la mort reste de l'ordre du conte de fées. Je suis si bordélique et hyperactif que j'ai besoin de cadres. L'idéal ? Me faire gronder pour pouvoir les respecter (rires). J'ai la chance d'avoir une épouse, deux enfants, des amis et des animaux. Ce n'est qu'à 40 ans que j'ai trouvé le truc qui me remplit : écrire un roman le matin et dessiner l'après-midi, en voulant toujours faire mieux que la veille. Dessiner des gens dans les cafés ou les jardins. Cela témoigne d'un amour pour d'autres humains. Le bonheur est un mouvement perpétuel. Je suis d'autant plus heureux d'être ici que j'ai la quasi-certitude qu'il n'y a rien d'autre après. L'Eternel, par Joann Sfar, Albin Michel, 455 pages.KERENN ELKAÏM" J'AIME DÉCRIRE DES ÊTRES QUI REGARDENT LE MONDE AUTREMENT. "