Il arrive parfois que des triangles s'accumulent dans ma vie. Ma vue se brouille. Comme face à une bataille incontrôlée de cintres au fond de la penderie. Les triangles se superposent et se mélangent, inextricables, enchevêtrant au passage le fil de mes jours dans leurs sommets et leurs segments. Les triangles sont tordus. Trop d'angles, ça m'étran...

Il arrive parfois que des triangles s'accumulent dans ma vie. Ma vue se brouille. Comme face à une bataille incontrôlée de cintres au fond de la penderie. Les triangles se superposent et se mélangent, inextricables, enchevêtrant au passage le fil de mes jours dans leurs sommets et leurs segments. Les triangles sont tordus. Trop d'angles, ça m'étrangle. Alors je me prends à rêver de cercles. Les cercles sont libres. Lorsque trop de triangles font le siège, lorsque le fouillis tutoie le gâchis, je prends la tangente. J'arrondis. Pour me remettre d'équerre. Avec la voix de Kate Stables, par exemple. Voix mouillée d'outre-Manche qui fredonne d'intrigantes parties de cache-cache dans le noir. C'est froid, c'est tiède, tu brûles. D'élégants refrains où des ombres inconnues hantent le fond des rivières. Musique folk sans fard et non feinte. Kate possède ce don d'hypnose. Elle vous mène à ce regard doux sur les choses, propre à la transe. Jusqu'il y a peu, le folk me gonflait ; trop de pause, de lisse, de joli. Et voici que Kate Stables m'invite à signer l'armistice, non loin de Bristol. Couché dans une barque qui dérive. Des esprits traversant furtivement les rivages conquis par les roseaux. Alors les jours redeviennent faciles. La guerre semble loin. Moonshine Freeze est le dernier effort de son groupe This is the Kit. Où des cuivres viennent provoquer les banjos au rodéo. Un magnifique sentier au tracé clair et confiant. Même si quelques virages plus acides doivent être négociés avec soin. Kate n'a pas le verbe mielleux. Ce sentier, je me surprends à l'emprunter souvent. Probablement pour supporter le difficile et l'inutile, comme l'a chanté Félix Leclerc. Si les triangles sont tordus, les cercles sont libres. JÉRÔME MARDAGA