Pour changer le monde, mieux vaut s'attaquer à des problèmes qu'à des personnes. Même si ces personnes incarnent le problème, finalement, on se trompe de combat quand cela vire au ressentiment personnel. Or, c'est quelque chose que je ressens envers les politiques et toute une série d'acteurs qui, comme tout le monde, ont été pris au dépourvu. Au niveau de ce que je perçois chez les gens, ce qui me fait le plus peur, c'est le degré de ressentiment. A l'égard de ceux qu'ils vont juger coupables de la situation. J'ai trouvé les prises de positions très tendues, à nouveau très polarisées, avec en plus une connaissance et une compréhension mal maîtrisée du Covid-19.
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Pour changer le monde, mieux vaut s'attaquer à des problèmes qu'à des personnes. Même si ces personnes incarnent le problème, finalement, on se trompe de combat quand cela vire au ressentiment personnel. Or, c'est quelque chose que je ressens envers les politiques et toute une série d'acteurs qui, comme tout le monde, ont été pris au dépourvu. Au niveau de ce que je perçois chez les gens, ce qui me fait le plus peur, c'est le degré de ressentiment. A l'égard de ceux qu'ils vont juger coupables de la situation. J'ai trouvé les prises de positions très tendues, à nouveau très polarisées, avec en plus une connaissance et une compréhension mal maîtrisée du Covid-19. Changer de système, c'est changer nos grilles de représentations. Or, on a l'impression que la remise en question est toujours celle des autres. Comme si on avait tous beaucoup de mal à imaginer qu'une partie du problème n'est pas extérieure ; une vision très ancienne, l'idée que le monde est fait par des gens qui ont le choix entre le bien et le mal - et ça a une certaine vérité. Mais le monde est aussi fait d'un système incarné par les gens eux-mêmes. En tant que philosophe, je pense que l'optimisme est à trouver ailleurs que dans les circonstances. Quand je me dis pessimiste, c'est à la lecture des faits, mais globalement, je crois en l'humain, je crois en l'avenir. L'incertitude, c'est une condition de base chez l'humain. Kant disait : " On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter ", et Socrate lui-même dit que la seule chose qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien. A un moment, la fine pointe de l'intelligence était de reconnaître que l'on ne savait pas. Beaucoup de gens se précipitent sur des certitudes, qui rassurent, et donnent une illusion de contrôle. L'incertitude nécessite un lâcher-prise qui n'est pas très développé en Occident. L'être humain a un énorme problème de rapport à l'avenir. L'avenir, c'est incertain, ce n'est pas écrit, et alors qu'elle devrait justement nous mobiliser, cette incertitude nous démobilise. Le danger climatique, qui selon moi est une menace certaine, on n'en connaît pas les impacts, on ne sait pas tout prédire. Et ça donne des raisons aux gens de nier le problème. De base, l'être humain ne réagit pas tellement en fonction de sa raison, mais beaucoup plus en fonction des pulsions de sa survie immédiate. J'ai beaucoup de mal avec les positions cyniques en général, et notamment ceux qui ricanent du " monde d'après ", en disant que rien ne changera jamais. Je pense qu'ils se trompent, parce que ce n'est pas vrai. Des choses adviennent, et de l'inattendu au sens positif. Ce que l'on oublie souvent, c'est qu'il y a une grande partie de la population qui vote pour le monde actuel, qui veut son boulot, sa voiture, l'enrichissement, OK. Le monde d'après, ce n'est pas plus une question de politique que de culture et de prise de conscience globale. Tous les endroits où l'on arrive à mettre des gens autour d'une table, c'est pour moi le début de la révolution. Que ce soit dans les entreprises, les quartiers ou les collectivités, ça veut dire qu'on commence à essayer d'être d'accord. Quels sont les problèmes et quelles sont les solutions ? On n'est pas philosophe comme on est ingénieur ou médecin. Tout le monde peut être philosophe, du moins à certains moments. Personnellement, je préfère être vu comme quelqu'un qui a le goût de la pensée, plus que le dépositaire d'une expertise. La cohérence de mon image, je ne la maîtrise pas. Je ne sais pas comment on peut se retrouver au même micro de la RTBF, à parler politique, puis quelques heures plus tard, à faire des blagues chez Walid. Je donne beaucoup d'énergie à chercher à développer un regard global sur ce qui est en train de se passer, et ce n'est pas un mérite, plutôt une passion : essayer de dégager du sens.