Quand Chanel a fait défiler deux robots vêtus d'un tailleur en tweed, dans un Grand Palais parisien reconverti en data center, il y a trois ans, le petit monde de la mode s'est ébaubi d'admiration. Lorsque Karl Lagerfeld a réitéré son coup, la saison suivante, avec une fusée décollant en final du show, le public a été ébloui. Ensuite, les choses s'emballent : Gucci téléporte les mannequins de sa campagne automne-hiver 17 dans l'univers de Star Trek, Dolce & Gabbana téléguide des drones pour dévoiler des sacs sur le catwalk, Olivier Theyskens s'inspire du retro-futurisme du film de science-fiction Blade Runner pour sa collection automne-hiver 19... et plus aucune fashionista ne lèvera dorénavant un sourcil pour contester l'influence croissante de la technologie dans la fashion sphère.

Dans une vie de plus en plus numérique, où on est hyperactif, on a besoin de porter sur soi tout ce dont on a besoin, si possible dans un même accessoire condensant le maximum de capacités utilitaires.

D'autant plus qu'à la rentrée, les accessoires se la jouent branchés. Littéralement branchés, s'entend. Chez Balenciaga, les baskets Track se parent de leds, des diodes électroluminescentes sur leurs semelles. En mai dernier, Louis Vuitton a présenté, à l'occasion du salon parisien VivaTech, dédié à l'innovation et aux start-ups, deux articles baptisés Light-up. La sneaker LV Trainer Lighting et le sac Keepall Lighting, vus pour la première fois lors du défilé Homme automne-hiver 19-20, intègrent des fibres optiques textiles pour briller de couleurs multicolores. De même, la maison de luxe a lancé le concept de Toile du futur, décliné sur deux de ses sacs, le Speedy et le Duffle. Conçus avec l'entreprise Royole, proposant des solutions électroniques flexibles, comme les premiers téléphones pliables, par exemple, ces modèles sont dotés d'écrans digitaux souples permettant leur personnalisation visuelle.

Baskets lumineuses LV Trainer Lighting (collection Homme hiver 19-20, sur commande, à partir de fin novembre prochain). © photos: Valerio Mezzanotti / sdp

" Les accessoires lumineux, ce n'est pas nouveau, nous en créons depuis les années 90, s'amuse Terry Davy, cofondatrice du label futuriste britannique Cyberdog, ayant signé les maquillages led du show de cette saison pour la créatrice Marine Serre. Dans les clubs et les raves, les gens avaient envie de s'exprimer par un look cyber et fun, avec des détails qui brillent dans le noir. Maintenant, cette tendance est descendue dans la rue. " Influence des nineties donc, du sport aussi, friand d'efficacité tech et de récolte de données liées à la performance, mais également triomphe de la fonctionnalité. " Dans une vie de plus en plus numérique, où on est hyperactif, tout le temps en mouvement, on a besoin de porter sur soi tout ce dont on a besoin, si possible dans un même accessoire condensant le maximum de capacités utilitaires, considère Julie Kechichian, fashion & beauty creative senior pour l'agence de conseil NellyRodi. C'est pourquoi la mode s'est emparée des objets les plus banals, en leur ajoutant de nouvelles fonctions, en quelque sorte, en accessoirisant les accessoires pour qu'ils simplifient au mieux nos activités de tous les jours. "

Des bottillons Bettina Vermillon à talons en aluminium, collection hiver 19-20. © photos: Valerio Mezzanotti / sdp

Un nomade sur-équipé

Pas étonnant, dans ce contexte où un sac ne peut plus se contenter d'être " bêtement " un sac, que la technologie et ses composants électroniques s'invitent dans les bagages, chaussures, chapeaux, ceintures, bracelets de montre, sans oublier les bijoux et les lunettes. But de l'opération ? Les agrémenter de ces fameuses capacités supplémentaires et originales, susceptibles de séduire des utilisateurs de plus en plus nomades, connectés et définitivement gagas des derniers gadgets du moment. Désormais, le fond du sac s'illumine pour aider à dénicher, plus rapidement, ses clés dans l'obscurité. La géolocalisation permet de retrouver sa valise perdue à l'étranger ou que cette dernière n'obéisse qu'au " Sésame, ouvre-toi " d'une empreinte digitale...

Mais l'option la plus appréciée du consommateur demeure tout simplement la possibilité de recharger son téléphone portable, toujours prompt à le lâcher dans les circonstances les plus délicates. Ainsi, en février dernier, le bureau d'étude français De Rigueur, spécialisé dans l'intégration de solutions technologiques aux accessoires, a signé avec Lacoste la ligne Infini-T, soit un sac à dos et une banane dotés d'une batterie solaire au contact de laquelle le GSM retrouve son peps. " Nous habillons les composants électroniques pour qu'ils s'adaptent aux pièces aussi facilement qu'une poche ou une fermeture Eclair, souligne Cyril Bertrand, directeur artistique chez De Rigueur. En fait, nous avons inventé un métier pour aider deux mondes qui ne se connaissent pas du tout, à collaborer ensemble. "

Le modèle de lunettes Perfo 9 de la ligne Cabrio de Hoet Design, en plastique imprimé en 3D. © photos: Valerio Mezzanotti / sdp

Nouveaux métiers, donc, mais également outils neufs, qui font évoluer la manière dont les stylistes et les créateurs exercent leur art. Grâce à des logiciels de modélisation 3D, semblables à ceux utilisés en aéronautique ou en ingénierie, le professionnel peut ainsi dessiner ses pièces sur une tablette ou un ordinateur et le programme se charge de les retranscrire en trois dimensions. Il travaille les volumes, teste les textures, les couleurs et les finitions en faisant tourner son modèle numérique sous tous les angles. Bref, il peaufine au maximum ses projets, avant de se lancer dans la production réelle.

Une liberté artistique

Le couturier Julien Fournié a adopté cette démarche depuis la fondation en 2011 du FashionLab, incubateur technologique de mode de l'éditeur de logiciels Dassault Systèmes, dont il est l'ambassadeur. Les sacs et les chaussures de sa dernière ligne haute couture, présentée à Paris en juillet dernier, ont tous été façonnés numériquement. " Avec la réflexion en 3D, on n'est plus obligé de fabriquer plusieurs prototypes pour arriver à l'objet final, explique Julien Fournié. On dispose d'un seul, quasi parfait, ce qui entraîne moins d'aller-retour avec les ateliers, un gain de temps et d'argent, dans une optique plus éco-responsable. Ces outils, loin de remplacer le savoir-faire de la main, permettent au créatif de l'être encore plus, puisqu'il peut s'offrir toutes les libertés artistiques, sans dépenser plus. "

Le sac banane Infini-T de Lacoste, avec recharge solaire. © photos: Valerio Mezzanotti / sdp

Dans cette attraction récente entre ces deux univers, glam' d'un côté et scientifique de l'autre, savoir-faire ancestral et innovation vivent une lune de miel. En témoignent les silhouettes haute couture d'exception de la Néerlandaise Iris van Herpen (lire par ailleurs) ou encore les bijoux de Diana Law, mariant haute joaillerie et impression 3D. La designer sino-américaine fait, en effet, appel à cette méthode dite additive (par accumulation de couches successives de matière), pour la réalisation de ses lignes en plastique et pierres précieuses. Elle a notamment imaginé, pour sa dernière collection, deux modèles de sacs agrémentés de fleurs aux coeurs de diamants, kunzites ou saphirs amovibles, afin d'être montés sur diverses parures en or, bagues, boucles d'oreilles ou colliers de perles. " Certaines personnes ont des préjugés sur le plastique mais un sac comme le mien, fruit d'une impression d'extrême qualité et d'un design sophistiqué, prend deux semaines à produire, observe Diana Law. En production de masse, la première moitié de la coque serait fabriquée séparément, puis collée à la seconde, entraînant des risques de cassures. Ma version, elle, est imprimée en une seule pièce, elle est très résistante. "

" L'impression offre une grande liberté de design, en raison de son large choix de techniques, de matériaux, de couleurs et de finitions, ajoute Valérie Vriamont, business developer pour l'entreprise louvaniste de printing 3D Materialise, ayant collaboré, entre autres, avec Iris van Herpen, Kipling ou le modiste belge Elvis Pompilio. Elle permet, en outre, d'élaborer des formes architecturales qui ne seraient pas réalisables avec des procédés traditionnels. " C'est le cas, par exemple, des perforations sur le pont des montures Perfo du lunetier brugeois Hoet Design, auquel Materialise s'est associé pour la collection Cabrio. " Ce procédé permet un travail complexe des volumes ", note Bieke Hoet, cofondatrice du label, pour qui cette évolution de la méthode de façonnage offre également un avantage " éthique et responsable, puisqu'elle n'utilise que les matériaux strictement nécessaires à la réalisation des montures et ne produit aucun déchet résiduel, réduisant le gaspillage des matières premières au minimum ".

Un ornement facial en métal découpé au laser, tiré de la collection haute couture hiver 19-20 d'Iris van Herpen (disponible sur commande). © photos: Valerio Mezzanotti / sdp

Une démarche slow fashion

" Les créateurs ont un devoir de responsabilité quant à leur production, confie Lorraine Archambeaud, fondatrice de la gamme de chaussures Bettina Vermillon, dotées de talons en aluminium usinés en France par un fabricant de pièces de Formule 1. Les placards regorgent de souliers qui ne sont plus utilisés car leurs talons sont abîmés. Les nôtres, on pourra les garder longtemps, dans une perspective slow fashion à laquelle nos clientes sont sensibles. " Pour Sandra Rothenberger, professeur de marketing stratégique à la Solvay Brussels School of Economics and Management, l'alliance entre ces deux secteurs s'inscrit dans une tendance où " le consommateur, en recherche de cohérence, attend des marques qu'elles anticipent ses désirs, en lui proposant un projet porteur de sens. Les données personnelles récoltées par le biais de certains accessoires intelligents renforcent un lien gagnant-gagnant entre l'entreprise et le client, où ce dernier, de plus en plus transparent pour les griffes, voit son existence facilitée par un nombre sans cesse croissant de fonctionnalités, ancrées dans une expérience globale et significative. "

Défi relevé ! Les accessoires tech, entachés il y a encore peu d'une réputation nerd un brin ringarde, ont réussi à attirer l'attention, à coups de diodes flashy et d'électronique bling qui captent bien la lumière, sous les spotlights du buzz. Reste à transformer l'essai et à fournir des fonctions moins gadgets, dans une démarche de développement plus raisonnée, en particulier en matière d'éco-responsabilité. Sous peine de vivre " ce que vivent les roses ", l'espace d'une saison.

3 questions à Iris Van Herpen

LA CRÉATRICE S'EST NOTAMMENT FAIT CONNAÎTRE POUR SES ROBES COUTURE IMPRIMÉES EN 3D.

Quelle place la technologie occupe-t-elle dans votre travail ?

Pour moi, la haute couture est un laboratoire où innovation et artisanat sont perfectionnés au plus haut niveau. Mon atelier approfondit les connaissances des savoir-faire traditionnels, cultive l'amour de l'ouvrage à la main et, simultanément, développe de nouvelles technologies et collaborations avec des biologistes, des architectes et des scientifiques.

Quelles technologies utilisez-vous ?

L'impression 3D ou par bras robotique, la découpe laser, la coulée sous vide ou encore la culture de matériaux par magnétisme font partie des procédés dont j'ai usé récemment, même si ces nouvelles technologies sont intimement mêlées aux techniques artisanales demeurant au coeur de mon atelier.

Quel rôle la technologie joue-t-elle dans la mode ?

La combinaison de la technologie et de l'artisanat incarne la réponse aux recherches sur le développement des matériaux et de la durabilité, nécessaires pour changer la manière dont nous fabriquons les vêtements. Ces nouvelles formes d'expressions permettent de repousser les limites du secteur et de faire de la haute couture un moteur de progrès, dans une époque aux changements numériques rapides.

La tiare L'évolution et le collier Hive Neck de Diana Law, des modèles en plastique imprimé en 3D et saphirs de la collection hiver 19-20. © photos: Valerio Mezzanotti / sdp