On a beau en penser ce que l'on veut, il faut bien reconnaître que le Brexit a au moins un mérite, celui de proposer un feuilleton médiatique plein d'imprévus - facile quand personne n'a justement rien prévu, et surtout pas la victoire du Leave -, qui soit en sus épargné par l'angoissant lexique pandémique dont on tartine les journaux depuis six mois. Bien sûr, l'affreux virus a fini par infecter les débats, mais sa question reste subsidiaire face aux monceaux de problèmes à dépatouiller - et après tout, c'est le propre d'une bonne série d'intégrer dans son intrigue des éléments d'actu, comme dans Plus belle la vie.
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On a beau en penser ce que l'on veut, il faut bien reconnaître que le Brexit a au moins un mérite, celui de proposer un feuilleton médiatique plein d'imprévus - facile quand personne n'a justement rien prévu, et surtout pas la victoire du Leave -, qui soit en sus épargné par l'angoissant lexique pandémique dont on tartine les journaux depuis six mois. Bien sûr, l'affreux virus a fini par infecter les débats, mais sa question reste subsidiaire face aux monceaux de problèmes à dépatouiller - et après tout, c'est le propre d'une bonne série d'intégrer dans son intrigue des éléments d'actu, comme dans Plus belle la vie. Parmi les milliers de pierres d'achoppement qui n'attendent qu'à faire valdinguer les négociateurs, il y a bien évidemment la question de la pêche, point de blocage majeur entre l'Albion et le continent. Et dans ce cas précis, il semblerait que les pêcheurs flamands disposent d'un avantage dont sont privés leurs coreligionnaires européens: une charte vieille de 350 ans, qui autorise cinquante navires brugeois à pêcher dans les eaux britanniques pour toujours. "Pour toujours": à l'ère de l'éphémère, de l'instantané et de l'obsolescence programmée, cette promesse d'éternité qui se rappelle à nous par-delà les siècles, c'est beau comme du Barbelivien. La raison de ces largesses? L'exil apparemment fort plaisant du futur Charles II dans la Venise du Nord, après la décapitation de son paternel Charles Ier par Cromwell. Historique, l'anecdote est évoquée de temps à autre par des personnalités politiques flamandes, comme le sénateur Jacques Devolder en 1999, Geert Bourgeois en 2017, ou encore tout récemment par Hilde Crevits, ministre de la Pêche, qui menaçait de la brandir sous le nez des Britanniques dans le cadre du Brexit. Ce que l'on sait moins, c'est qu'un certain Victor Depaepe, président d'une association de pêcheurs et par ailleurs conseiller communal brugeois, a un jour décidé de remettre cet accord d'actualité, en élaborant un projet d'invasion des côtes anglaises. Beau joueur, ce cher Victor prit le soin d'en informer nos Affaires étrangères, ainsi que l'amirauté britannique et la reine Elizabeth II herself, avant de se lancer à l'assaut des flots à bord de son bateau, facétieusement baptisé King Charles the Second. Au large du Sussex, la royale marine arraisonna le gentleman-pirate, tout impatient de faire valoir ses droits devant un juge à perruque, mais l'affaire finit par s'éteindre et la curiosité juridique resombra dans l'oubli. En 1993, quand le Public Record Office déclassifia ses archives de l'époque, on apprit que les juristes anglais, qui s'étaient d'abord gaussés des desiderata de M. Depaepe, avaient réalisé avec effroi que cette petite blague risquait d'entraîner un imbroglio juridique à leur désavantage. Pire, abroger ce Fisheries Privilege exigerait une nouvelle loi, qui reconnaîtrait de facto l'existence de l'antique charte, et reviendrait tout bonnement à désavouer une décision royale - shocking!, comme on dit là-bas. Ils préférèrent donc faire profil bas pour éviter cet embarras. Autant dire qu'à l'heure actuelle, on en connaît qui seraient bien inspirés de chérir le précieux bout de papier, preuve que, même en vague position de force, les sujets de Sa Majesté n'ont décidément pas leur pareil pour se tirer une balle dans le pied. So long, and thanks for all the fish!