Il faut une rencontre pour le dévoilement, même inachevé, et malgré 30 000 clichés argentiques. Ils se trouvèrent en 1997 et pendant treize années, elle le photographia, autant de jours étirés entre le premier et le dernier, avec cette obligation de finitude brutale pour cause de suicide, le sien à lui, à 40 ans, un soir de février. Depuis qu'Ann Ray, aka Anne Deniau, croisa le regard de Lee Alexander McQueen, celle qui se dé...

Il faut une rencontre pour le dévoilement, même inachevé, et malgré 30 000 clichés argentiques. Ils se trouvèrent en 1997 et pendant treize années, elle le photographia, autant de jours étirés entre le premier et le dernier, avec cette obligation de finitude brutale pour cause de suicide, le sien à lui, à 40 ans, un soir de février. Depuis qu'Ann Ray, aka Anne Deniau, croisa le regard de Lee Alexander McQueen, celle qui se définit parcellairement comme " une entité humaine qui écrit avec la lumière " n'eut de cesse de retenir sur la pellicule l'oeuvre et le cheminement du créateur britannique. Et parce qu'elle entra en photographie comme on entre en religion, elle fit de même avec lui, visiblement. Comme par ailleurs elle écrit et pense sa pratique, elle mit aussi des mots sur les images ainsi couchées sur le papier révélateur. On sait que le travail de ce tailleur formé à Savile Row est autobiographique - " toutes mes expériences, confiait-il, je les digère puis je les revomis dans la société ", comment aurait-elle pu faire autrement que s'approcher au plus près de lui, sans que jamais la légende ne prenne le pas sur l'être humain, elle s'en défendait. L'an passé, à Arles, elle montra un condensé de ses archives. Aujourd'hui, à la Galerie de la Béraudière, à Bruxelles, elle réitère l'accrochage, mais autrement sélectionné, titrant ses choix Gravitas, qui laisse place à la gravité, donc à l'apesanteur possible, de même à la solennité. Car pénétrer l'univers d'Alexander McQueen par le biais sensible des photos d'Ann Ray, c'est accepter d'être saisi par le vertige. Et laisser l'indicible se faire jour, sombre et fragile - ne manque que le rire si gai de ce génie qui fut in fine plus poète que fashion designer. Pour effleurer cela, il fallait une poétesse vouée - c'est elle qui l'écrit - à " donner à voir la face cachée de la lune, la splendeur vacillante des âmes et la folie têtue des oeuvres accidentées qui bouleversent et résistent au temps ".