"Il n'y avait que nous et les pigeons ! ", se souvient Haydeé Gastelú, l'une des seules mères encore en vie à avoir participé au tout premier rassemblement, le samedi 30 avril 1977, sur la place de Mai, en face de la Casa Rosada (la Maison Rose), le siège du pouvoir exécutif argentin.
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"Il n'y avait que nous et les pigeons ! ", se souvient Haydeé Gastelú, l'une des seules mères encore en vie à avoir participé au tout premier rassemblement, le samedi 30 avril 1977, sur la place de Mai, en face de la Casa Rosada (la Maison Rose), le siège du pouvoir exécutif argentin. Haydeé est la maman d'Horacio, un jeune homme séquestré, en août 1977, par un groupe armé alors qu'il se trouvait chez sa fiancée, dans la banlieue de Buenos Aires. Cet étudiant en biologie, qui effectuait alors son service militaire, était surveillé car soupçonné d'appartenir à une organisation politique de gauche, un " crime " pour l'armée - soutenue par les Etats-Unis au sein du plan Condor - en cette période de lutte contre les " subversifs " communistes. La décision de se réunir sur la place de Mai, ce jour-là, fut en réalité le fruit de l'exaspération d'Azucena Villaflor - la fondatrice des Mères de la Place de Mai, assassinée en 1977 - qui, comme d'autres, arpentait, de longues heures durant, le hall du ministère de l'Intérieur et de l'église Stella Maris, à Buenos Aires, dans l'attente de réponses de la part des autorités. " Nous y allions pour pouvoir parler au secrétaire du Vicariat de l'Armée, Emilio Graselli ", explique Hebe de Bonafini, dont les deux enfants sont des " desaparecidos " et qui a incorporé la Ronde quelques semaines plus tard. " Il avait en sa possession la liste des disparus ! Il savait tout ! Il savait qui était mort, et dans quels camps de concentration se trouvaient ceux qui étaient encore vivants ! Mais il ne disait rien, pire que les bidasses ! ", s'indigne avec son légendaire franc-parler Hebe de Bonafini, derrière son bureau de présidente de l'association, dont le siège est situé dans le coeur de la capitale argentine. C'est donc dans l'église Stella Maris qu'Azucena Villaflor décida d'écrire une lettre au dictateur Jorge Rafael Videla - auteur du coup d'Etat du 24 mars 1976 et décédé en 2013 - et s'écria, selon Haydeé Gastelú : " Au lieu d'être ici et de perdre notre temps, nous devrions aller à la place de Mai ensemble et exiger des nouvelles de nos enfants ! " Le samedi suivant, elles sont quatorze à arpenter cet espace public. Elles ont décidé avec leurs maris d'y aller seules. Elles pensaient qu'en tant que femmes et mères de famille, elles prenaient moins de risques que les hommes en cette période de dictature où régnait l'état de siège, et où les rassemblements de plus detrois personnes étaient interdits. " Quand je suis arrivée, poursuit avec émotion Haydeé Gestalú, c'était quasi désert. La seule chose que l'on entendait, c'était les aboiements glaçants des chiens de combat des militaires qui surveillaient les lieux. Je n'avais pas pris mon sac à main. Je craignais que les militaires et les policiers croient que je cachais une arme. L'atmosphère était extrêmement tendue et on sentait qu'à tout moment, il pouvait se passer quelque chose. Peu de temps après, j'ai aperçu quatre femmes qui marchaient. Je les ai suivies et je leur ai demandé si elles venaient pour la même chose que moi. C'était ma première rencontre avec Maria Adela Gard de Antokoletz et ses trois soeurs. " Dans son salon cossu du quartier chic de Recoleta à Buenos Aires, Marta Ocampo Vásquez, présidente de l'association des Mères de la place de Mai-ligne fondatrice (créée en 1986 en raison de différends idéologiques avec les autres mères de la place de Mai) s'assoit dans son canapé. Elle met sur sa tête son foulard blanc et le noue en regardant droit devant elle, au-dessous du portrait peint de sa fille disparue, Maria Marta. " J'ai fait ma première ronde en mai 1977. Au début, je n'en comprenais pas encore l'importance. J'y suis allée sans peur, mais mon mari, lui, était paniqué. Il craignait qu'il m'arrive quelque chose. On commençait tout juste à être plus nombreuses, une vingtaine à peu près, et je me souviens que des policiers en civil nous avaient encerclées car ils ne voulaient pas nous laisser accéder au point de rassemblement. L'un d'entre eux avait arrêté une mère par le bras et je l'ai attrapé par sa veste. Son pistolet est tombé par terre, il l'a récupéré et il s'est enfui. Au début, nous n'avions pas encore le foulard blanc avec les noms de nos enfants dessus. C'est en octobre 1978 que nous l'avons utilisé lors d'une pérégrination religieuse à Luján (banlieue de Buenos Aires) pour nous reconnaître entre nous. " Marta Vásquez fait une courte pause. Aujourd'hui âgée de 90 ans, elle a le souffle court et de plus en plus de mal à parler. " La première fois que j'ai participé à la Ronde, j'imaginais, comme toutes les autres d'ailleurs, que j'allais revoir ma fille et mon gendre. Ils ont tous les deux étaient capturés le 14 mai 1976, chez eux. " Cette nuit-là, les militaires ont réalisé une opération d'envergure en arrêtant sept personnes qui avaient en commun de venir en aide aux familles vivant dans le bidonville du quartier de Flores. Il n'en fallait pas plus pour être enlevé, en cette période de dictature. " Quand la démocratie est revenue, des journalistes étrangers m'ont interviewée, relate encore Marta Vásquez. Ils ont été très surpris quand j'ai évoqué le fait que ma fille allait revenir. Cette réaction de leur part m'a énormément blessée. " A 300 km de la capitale argentine, près de la rivière Paraná, Elsa " Chicha " Massa se rappelle elle aussi de sa première Ronde, dans sa ville de Rosario. " Au début, je ne voulais pas y participer, je tremblais d'angoisse. Quand les militaires de la Triple A (Alliance Anti-communiste Argentine) sont venus chez moi pour enlever mon fils Ricardo, ils ont détruit notre maison avec une bombe. Mon mari et moi avions peur pour la sécurité de notre fille qui était enceinte. Mais quelques années plus tard, je ne sais plus la date exacte, j'y suis allée. Avant cela, des militants m'avaient demandé un cliché de mon garçon disparu pour en faire un panneau. Je n'oublierai jamais ce jour-là : quand je suis arrivée, j'ai vu, au-dessus d'un groupe, la photo de Ricardo. Il souriait et il avançait. J'ai vraiment cru que mon gamin était vivant et qu'il venait me voir. Je me suis effondrée en pleurant ", raconte, au téléphone, cette nonagénaire dont l'enfant a été enlevé le 26 août 1977. Il avait juste 30 ans. C'était un jeune médecin et un fervent péroniste. Pour alléger sa peine, son mari lui susurrait à l'oreille qu'il se cachait à l'étranger. " Je vis depuis quarante ans avec la douleur de cette perte dans mes entrailles ", ponctue Elsa Massa avant de raccrocher. Estela de Carloto est une mamie qui milite au sein du mouvement visant à retrouver les bébés volés par les militaires et leurs complices. Aujourd'hui, l'association des Grand-Mères de la place de Mai, qu'elle préside depuis 1989, a retrouvé 121 petits-enfants dont le sien, Guido, âgé de 39 ans. Sa fille Laura était enceinte de deux mois quand elle a été séquestrée le 26 novembre 1977 avec son petit ami. " Quand je suis allée pour la première fois sur cette place, c'était aux alentours du mois d'avril 1978, raconte Estela, debout à côté de la photo de sa fille disparue, dans son bureau. J'avais peur et j'étais impressionnée par la quantité de soldats armés jusqu'aux dents, qui nous surveillaient. Une autre maman s'est rendu compte que j'avais besoin de soutien et elle m'a attrapé par le bras en me disant : " Marche, Estela ! Il ne va rien t'arriver ! " J'ai avancé sans m'arrêter en touchant la photo de ma fille que j'avais autour du cou. " Selon les témoignages de plusieurs survivants du centre de détention de la Cacha, dans la ville de La Plata à 50 km de Buenos Aires, Laura, la fille d'Estela, a été torturée pendant des mois avant qu'elle n'accouche et que son bébé lui soit retiré pour le faire adopter. Deux mois plus tard, elle a été assassinée. En août 1978, la police a informé Estela et son mari qu'ils avaient retrouvé le corps de Laura à la morgue. " Ce jour-là, mon époux a refusé que je la voie. On l'avait fusillée derrière la tête, à bout portant. " Aujourd'hui c'est jeudi, le jour que les manifestantes ont rapidement adopté après leurs premiers regroupements organisés le samedi. Hebe de Bonafini est encore dans son bureau, quelques minutes avant de se mettre en route pour arpenter la place, comme elle le fait depuis quarante ans maintenant. Emblématique dans l'histoire des Mères, elle a perdu deux de ses enfants pendant la dictature de la junte. Jorge, le 8 février 1977, et Raúl le 25 mai 1978. Hebe dit avoir participé à la ronde originelle, celle qui a lancé le mouvement, mais plusieurs témoignages affirment le contraire. Ses premiers rassemblements dateraient en réalité de mai 1978. Peu importe, Hebe reste un symbole. " Lors d'une de mes premières manifs, la police a commencé à nous frapper avec des matraques pour nous disperser. Ça a été le début des répressions à notre encontre et nous avons terminé plus d'une fois en prison. Je n'oublierai jamais ces femmes qui insultaient et repoussaient les policiers qui nous chargeaient dessus avec leurs chiens et chevaux ", conclut-elle d'un ton ferme avant d'aller prendre part à sa deux mille trentième Ronde. Et quand elle ne sera plus là, son âme continuera sans doute, comme le veut la légende, à marcher en l'honneur des 30 000 disparus. PAR JEAN-JÉRÔME DESTOUCHES/HANS LUCAS