"Les gens sont tellement saturés que lorsqu'ils entendent le mot migrant, ils coupent leur radio ou leur télé." Emma-Jane Kirby est bien placée pour le savoir. Grand reporter pour la BBC, elle a "couvert" Lampedusa pour la chaîne de radio britannique. On le sait, cette petite île, à mi-chemin entre la Tunisie et Malte, est devenue le symbole du drame des peuples qui fuient l'Afrique ou le Moyen-Orient.
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"Les gens sont tellement saturés que lorsqu'ils entendent le mot migrant, ils coupent leur radio ou leur télé." Emma-Jane Kirby est bien placée pour le savoir. Grand reporter pour la BBC, elle a "couvert" Lampedusa pour la chaîne de radio britannique. On le sait, cette petite île, à mi-chemin entre la Tunisie et Malte, est devenue le symbole du drame des peuples qui fuient l'Afrique ou le Moyen-Orient. Selon l'ONU, depuis 2014, plus de dix mille personnes ont trouvé la mort en Méditerranée en tentant de rejoindre l'Europe. L'an passé, la journaliste anglaise se rend sur ce caillou de 20 km2 pour réaliser les portraits croisés d'Italiens dont la vie ordinaire a été bouleversée par l'arrivée des réfugiés. Parmi les autochtones, il y a Carmine, un opticien installé là-bas depuis vingt-cinq ans. Un jour, alors que le quadragénaire part en mer sur son petit bateau de pêche avec quelques amis, il a l'attention attirée au large par ce qu'il pense être des cris de mouettes... avant de comprendre qu'il s'agit de voix humaines. Des hurlements de détresse s'échappent d'entre les vagues qui happent un à un les vivants. Au péril de sa vie, l'équipage sauvera de la mort quarante-six hommes et une femme mais ne pourra rien faire pour des dizaines d'autres. De cette enquête diffusée en juin 2015 sur la BBC, Emma-Jane Kirby a tiré, en septembre dernier, un roman intitulé L'opticien de Lampedusa. Les faits s'inspirent très largement de l'expérience de Carmine, pour qui "plus rien ne sera comme avant". "Avec ce récit, je voulais aller plus loin", explique l'auteur. Sur les ondes radio, l'histoire de l'opticien durait six minutes. Un goût de trop peu pour la reporter. "Cet homme, c'est quelqu'un comme vous et moi. Il ne se sent pas concerné par les migrants. Il a de la peine pour eux mais ce n'est pas son problème. Mais le jour du drame, lorsqu'il entre pour la première fois en contact physique avec les naufragés, la réalité le rattrape. Ces mains inconnues qui s'accrochent de toutes leurs forces à lui, s'agrippent, glissent à cause de l'eau mélangée au gas-oil, vont faire naître en lui un sentiment d'amour. Au-delà des questions politiques ou religieuses, il y a des êtres humains qui souffrent dans leur chair, c'est ce que je voulais montrer à travers son regard. Il est celui qui va nous aider à voir." Un point de vue qui n'appartient pas qu'à cette romancière dont le livre pourrait être adapté au cinéma. Dépasser les statistiques, laisser de côté les arguments pour viser le coeur et réveiller les consciences, telle est la volonté des artistes et des écrivains qui racontent aujourd'hui l'exil. Inverser les rôles Pour se mettre à la place de l'Autre, Jack Souvant, auteur et metteur en scène de Ticket (2016), n'a pas hésité à enfermer les spectateurs dans un container de 12 m sur 2,5 m, plongé dans l'obscurité, pour évoquer l'histoire de Mohand et Meng, deux clandestins qui veulent rejoindre coûte que coûte l'Angleterre, cachés à l'arrière d'un camion. Un dispositif immersif, interdit au moins de 15 ans, volontairement dérangeant, même si la réalité est encore bien plus effroyable, précise le metteur en scène. L'expérience sensorielle du dramaturge français est aussi violente que l'approche de Séverine Vitali est douce. Avec la photographe Ursula Markus, cette interprète suisse a sorti un recueil de recettes intitulé La cuisine des réfugiés. La Zurichoise y présente des plats mitonnés par des Somaliens, des Erythréens, des Ukrainiens ou encore des Afghans arrivés dans le plus grand dénuement sur le sol helvète. L'ouvrage rassemble seize nationalités. "Tout le monde a une histoire de recettes que l'on se passe de parents à enfants, d'où que l'on vienne", justifie l'auteur qui envisage la cuisine comme trait d'union entre les peuples. "Certains plats familiaux étaient transmis depuis sept générations. On parle toujours des réfugiés en termes de flux, comme si c'était une catastrophe naturelle. Il faut revenir à l'individu. Ce livre est, par ailleurs, une manière de changer de point de vue. A leurs yeux, nous représentons l'ordre, l'administration, celui qui détient le savoir. Pour une fois, c'est nous qui étions à l'écoute. Le fait d'aller chez eux pour apprendre était une manière d'inverser les rôles." De Calais à Ellis Island Avec d'autres armes mais une même volonté de dire que "eux, c'est nous" - pour reprendre le titre du livre de Daniel Pennac -, le street artist Banksy a réalisé plusieurs oeuvres à Calais, à proximité et parfois entre les murs de la "jungle", l'ancien camp de réfugiés démonté en novembre dernier. Parmi les trois fresques du graffeur, il y a un portrait en pied de Steve Jobs, errant avec un baluchon sur le dos, intitulé The Son of a Migrant from Syria. Dans un communiqué de presse, le concepteur précise son propos : "On nous fait croire que l'immigration est une perte pour les ressources d'un pays mais Steve Jobs était le fils d'un immigré syrien. Apple est la société qui dégage le plus de bénéfices, et qui paye plus de sept milliards de dollars d'impôts, mais cela a pu être le cas seulement parce qu'un homme venu de Homs a pu entrer aux Etats-Unis." Une autre peinture au pochoir de l'artiste est un pastiche du Radeau de la Méduse (1818). Le fameux tableau de Géricault met en scène des femmes et des hommes entassés sur une frêle embarcation et qui tentent d'attirer l'attention d'un navire au loin. Dans le "remake", le deux-mâts est remplacé par un car-ferry, comme ceux qui relient Calais à Douvres, tout aussi inaccessibles... D'Ai Weiwei et son installation Reframe, avec ses 22 canots de sauvetage accrochés à la façade du Palais Strozzi à Florence, à la toile Migration d'Icy & Sot qui remplace le dessin d'un billet de 20 euros par des "boat people", l'eau est omniprésente dans l'esprit des artistes. "En ce qui concerne l'Europe et les Etats-Unis, c'est la traversée transatlantique, avec l'arrivée par la mer de millions d'Européens sur le territoire américain à partir de la seconde moitié du XIXe, qui va donner le "la" de la représentation des migrants, analyse Nancy L. Green, historienne et spécialiste des migrations comparées. Ce qui se passe aujourd'hui en Méditerranée en est une nouvelle émanation, à la fois similaire, différente et plus dramatique".Entre 1892 et 1924, seize millions de personnes poussées par la pauvreté ou les persécutions et provenant d'Italie, d'Irlande, de Grèce ou de Russie, passeront par Ellis Island dans la baie de New York, dans l'espoir d'être autorisées à fouler la "terre promise". Une île devenue emblématique qui sert parfois de caisse de résonance à l'actualité. Dans Ellis (2015), le court-métrage du photographe JR, l'hôpital désaffecté d'Ellis Island sert de cadre à l'histoire d'un homme, joué par Robert de Niro, qui voulait émigrer aux Etats-Unis mais à qui on a refusé l'entrée. Il revient sous la forme d'un fantôme, se souvient du passé et erre dans un lieu où les visages des premiers arrivants se mêlent à ceux des déracinés d'aujourd'hui. L'Histoire bégaie et le discours de JR, qui s'est rendu à Lampedusa, ne saurait être plus clair... BD et autofiction Cinéma, peinture, théâtre, musique, toutes les disciplines évoquent le drame des migrants, et en premier lieu la bande dessinée qui s'est approprié l'actualité comme aucun autre médium. Un constat qui n'étonne pas Vincent Marie, historien et auteur, avec Antoine Chosson, du documentaire Bulles d'exil : "La BD est un art né de l'immigration. Les premiers comics strips sont le fait de dessinateurs venus d'Europe et font référence à l'expérience du déracinement. Dès les débuts, on note une tendance à l'autofiction." Une constante que l'on retrouve aujourd'hui, avec des gens comme Clément Baloup, dont le père a fui le Viêtnam des années 70, Marjane Satrapi et l'Iran de Khomeini ou Zeina Abirached, avec le Liban dans Le piano oriental. Le ton, lui, fait le grand écart, de la fable à la science-fiction, de l'humour au comics journalism, où le dessin remplace l'appareil photo du reporter. Un genre incarné par des maîtres comme Joe Sacco ou Charles Masson qui abordent frontalement les crises migratoires. Le premier dans Les indésirables, qui fait partie du recueil Reportages (Futuropolis), s'est penché sur le traitement réservé aux réfugiés à Malte, d'où il est originaire. Le second, dans Droit du sol (Casterman), relate son expérience de médecin dans l'enfer des immigrés Comoriens échoués à Mayotte et véritablement chassés. Deux récits coups de poing mais qui "échappent au voyeurisme car ils préservent une grande part humaniste", estime Vincent Marie. "La BD est un médium universaliste de l'ordre de l'approche sensible. Un auteur m'a un jour dit que c'est un art qui murmure à l'oreille des lecteurs. J'aime cette définition. D'autre part, les planches peuvent véhiculer des valeurs positives. Je suis persuadé qu'un Munoz, exilé argentin, ou qu'un Bilal, arrivé en France à 5 ans, n'auraient pas ce talent sans leur parcours de vie. L'immigration ne doit pas être synonyme de misérabilisme." PAR ANTOINE MORENO