Dans le monde d'avant, nous aurions été nombreux à participer à la Fête des Voisins, le 29 mai dernier. Partie de Paris au début des années 2000, l'initiative portée par près de 10.000 comités de quartier a progressivement essaimé dans toute la Belgique. Dès le début du confinement, la page Facebook de l'ASBL s'est fait le relais des actions solidaires et inspirantes organisées aux quatre coins du pays. "Très vite, nous avons senti chez une partie des organisateurs habituels l'envie de se mobiliser, confirme Serge Vanderheyden, président de l'ASBL Immeubles en Fête. Le temps confiné a permis à beaucoup de gens, souvent déjà très actifs dans leur quartier, de s'impliquer de manière quasiment quotidienne et sur la durée. Un engagement perçu comme porteur de sens et qui, même s'il va forcément se réduire en intensité avec un début de retour à la vie normale, va très certainement perdurer." Un sentiment diffus que semble confirmer l'étude sur la solidarité en temps de pandémie du Covid-19 menée par Sarah Dury, chercheuse en ingénierie sociale à la VUB. "97% des répondants assurent faire quelque chose pour les autres - des applaudissements aux courses - et sont convaincus que chaque geste compte", détaille-t-elle. 80% se disent aussi prêts à poursuivre leur aide une fois le gros de la crise terminée (lire encadré ci-dessous).
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Dans le monde d'avant, nous aurions été nombreux à participer à la Fête des Voisins, le 29 mai dernier. Partie de Paris au début des années 2000, l'initiative portée par près de 10.000 comités de quartier a progressivement essaimé dans toute la Belgique. Dès le début du confinement, la page Facebook de l'ASBL s'est fait le relais des actions solidaires et inspirantes organisées aux quatre coins du pays. "Très vite, nous avons senti chez une partie des organisateurs habituels l'envie de se mobiliser, confirme Serge Vanderheyden, président de l'ASBL Immeubles en Fête. Le temps confiné a permis à beaucoup de gens, souvent déjà très actifs dans leur quartier, de s'impliquer de manière quasiment quotidienne et sur la durée. Un engagement perçu comme porteur de sens et qui, même s'il va forcément se réduire en intensité avec un début de retour à la vie normale, va très certainement perdurer." Un sentiment diffus que semble confirmer l'étude sur la solidarité en temps de pandémie du Covid-19 menée par Sarah Dury, chercheuse en ingénierie sociale à la VUB. "97% des répondants assurent faire quelque chose pour les autres - des applaudissements aux courses - et sont convaincus que chaque geste compte", détaille-t-elle. 80% se disent aussi prêts à poursuivre leur aide une fois le gros de la crise terminée (lire encadré ci-dessous). François-Olivier Devaux fait partie de ceux qui se sont mobilisés dès les tout premiers jours du confinement. Formateur au sein du mouvement de La Transition, un réseau citoyen désireux de réimaginer et de reconstruire le monde, le jeune père de famille était déjà l'un des moteurs de sa rue, à Etterbeek, avant que la crise sanitaire n'éclate. "Comme tout le monde, j'étais inquiet face au défilé des chiffres qu'on nous présentait chaque jour. Je me suis dit: ok, ça fait peur mais que puis-je faire à mon niveau?" Il dépose alors dans toutes les boîtes aux lettres un petit mot, proposant son aide, avec son numéro de téléphone. Les réactions ne se font pas attendre. Très vite, tous les voisins se retrouvent à 20 heures, pour applaudir bien sûr et chanter au son de la guitare, de l'accordéon, du tambourin et du saxophone. Le groupe WhatsApp s'étoffe, les petites demandes de coups de pouce se multiplient. "Plus la crise est forte, plus l'échelon local de la rue prend tout son sens, plaide François-Olivier Devaux. Tous les germes de solidarité qu'on avait déjà pu mettre en place avant s'en trouvent multipliés. Nous sommes tous passés par le même confinement, nous nous sommes serré les coudes ensemble, tout ça nous a donné envie de mieux nous connaître." Ce militant de la transition sociale et écologique n'en doute pas: les gens, forcés de s'arrêter, ont goûté à une autre vie, se sont retrouvés confrontés à la mort ou la peur de celle-ci. Ils ont aussi découvert le plaisir de tisser des liens, près de chez eux, dans une ville plus calme, moins polluée qu'ils auront à coeur de vouloir préserver. Des initiatives comme celle-là ont vu le jour un peu partout en Belgique. De la "criée des balcons" de Saint-Gilles, où chacun pouvait y aller de ses revendications, à l'ambianceuse d'Ittre qui a fait danser son quartier au son de sa sono, sans parler des échanges de gâteaux entre voisins d'un même immeuble, les manifestations de bienveillance ont contribué à rendre plus douce l'épreuve de l'isolement forcé. "Mais pour vraiment parler de solidarité, il faut qu'il y ait un acte, nuance Philippe De Leener, professeur de sciences politiques et économiques à l'UCLouvain. Il faut donner et se donner. S'agit-il d'une simple négociation à l'intérieur de la société du prendre? Ou s'inscrit-on au minimum dans la solidarité? Dans l'échange?" Pour l'enseignant, qui voit aussi dans ces manifestations au balcon une manière bon enfant de braver l'autorité et la règle stricte du confinement, tous ces petits gestes éparpillés qui se sont manifestés face à une situation brutale qui a pris tout le monde de court s'expliquent aussi par le besoin vital pour les êtres humains que nous sommes de garder des contacts. "Pour qu'ils deviennent pérennes, il faudrait que les gens, revenus à la vie "normale", renoncent à agir exactement comme ils le faisaient "avant". En d'autre mots, qu'ils se détournent de la société du prendre pour soi et donc aux dépens d'autrui. Notre petit confort se paye très cher ailleurs que chez nous." S'il fait bien sûr référence à l'iniquité des échanges Nord-Sud, Philippe De Leener dénonce aussi le confinement structurel dans lequel vivent depuis des décennies les quartiers défavorisés de nos grandes villes. "Sans moyens pour se distraire, contraintes à vivre ensemble dans des espaces réduits, habitées par la peur d'être agressées dehors par ceux qui les identifient comme des ennemis, certaines personnes vivaient déjà une forme d'enfermement forcé", pointe-t-il. Une situation que Fouad El Abbouti connaît bien. Aujourd'hui professeur dans l'enseignement secondaire et bénévole auprès du Centre de Jeunes d'Anderlecht, il a grandi à Cureghem et fait partie, comme il dit, "de ceux qui s'en sont sortis". Ici, le confinement a eu des répercussions immédiates sur les conditions de vie déjà précaires de toute une population. "Beaucoup de gens, des étudiants jobistes, des petits indépendants, se sont retrouvés sans ressources, rappelle-t-il. On a commencé tout petit, par préparer des colis alimentaires pour les proches du centre qui se retrouvaient dans le besoin. L'effet boule de neige a été immédiat: on ne pouvait pas laisser les gens aller dormir le ventre vide. Alors on s'est organisés. Les dons ont commencé à affluer de partout. Nous en sommes aujourd'hui à plus 120 colis par jour." Une quarantaine de jeunes du quartier, les plus grands, se sont réparti les tâches: certains empaquettent, d'autres livrent ou gèrent l'administratif. Depuis quelques semaines, le centre récolte aussi des PC pour les étudiants, des jouets et des livres neufs pour les enfants qui ne retourneront sans doute pas à l'école avant la rentrée de septembre. "Le confinement social, les gens le vivaient déjà à Cureghem, regrette Fouad El Abbouti. Mais avec la crise sanitaire, il est devenu inhumain. Même si le soutien scolaire organisé par le CJA se poursuit à distance, j'ai peur pour les plus jeunes que la lecture se perde et que la fracture s'accentue." Pas question dès lors pour ce bénévole de laisser les choses redevenir comme avant. Ce dont il rêve surtout, c'est de décloisonnement. "Dès que nous le pourrons, nous organiserons une grande fête pour remercier tous les donateurs, s'enthousiasme-t-il. Que les personnes de Woluwe ou d'Uccle qui nous ont aidés viennent découvrir la générosité et le potentiel de ces jeunes. Qu'ils leurs ouvrent des portes. Ce dont nous aurons le plus besoin après, ce n'est pas de millions d'euros mais d'espaces de rencontres, de brassages culturels. La parole peut faire des miracles." Pour Philippe De Leener, de tels effets de rebond ne sont pas impossibles... si les citoyens se fédèrent. "Ce que l'on prenait auparavant pour des utopies s'est révélé simplement possible en plein coeur de la crise et entre soudain dans le domaine de ce que l'on pourrait développer après. A condition que ces contributions locales dépassent le geste proximal. Face à la crise économique qui se profile, la question va se poser à chacun de voir jusqu'où il voudra aider son voisin en difficulté, quitte à s'engager dans une activité de substitution de l'autorité publique. Si les individus s'organisent pour prendre soin des autres, il ne faut pas que cela cautionne indirectement un système à bout de souffle mais que la pression soit là pour transformer ce modèle économique et social devenu incapable de répondre à la situation. Ce qui est certain, c'est que l'on ne pourra plus leur raconter des bobards." Cette entraide née du confinement, Lola Destercq s'attend à la voir perdurer dans sa région. De la fenêtre de son appartement, elle voit s'allonger chaque jour la file des demandeurs de colis alimentaires. Aux premiers jours de la crise, la jeune femme a tout de suite proposé aux personnes fragilisées de son quartier d'aller faire leurs courses. Face au manque criant de masques pour le personnel soignant, elle crée sur Facebook La Fourmillière carolo, pour lancer leur fabrication. "Nous étions le 19 mars, rappelle-t-elle. Aujourd'hui nous en sommes à plus de 5.000. Nous avons constitué une chaîne d'environ 80 bénévoles: des couturières, des gens qui découpent, d'autres qui livrent. De super rencontres - parfois entre voisins qui avant ne se connaissaient pas - sont nées de ce projet. Chacun agit pour le bien d'autrui sans rien demander en échange." Contacté par la ville de Charleroi, le groupe s'active désormais pour que chaque habitant reçoive aussi deux masques. "Cette crise nous a révélé à quel point nous étions dépendants du réseau local, analyse Lola Destercq. Et tous ces circuits courts, il faudra les encourager. Face à un problème collectif de l'ampleur que nous venons de connaître, c'était assez logique que des initiatives citoyennes se mettent en place: les gens ne doivent pas tout attendre du politique, ils peuvent aussi se bouger. Car cela leur donnera le droit de demander des comptes, de manière constructive. D'exiger à terme des aides structurelles de la ville - qui est venue aussi chercher du renfort chez nous - pour soutenir par exemple les réseaux de coopérative de produits locaux." A l'horizon d'un déconfinement qui prendra du temps, il est aussi question de fête "où l'on pourra se découvrir, sans masques et s'embrasser comme à la Libération", sourit la trentenaire. Peut-être le 18 septembre prochain, jour annoncé pour la prochaine Fête des Voisins - désormais sous-titrée "solidaires". L'heure du bilan viendra ensuite "pour voir ce que l'on pourra faire de cette belle énergie de groupe et des talents de chacun. On sera là. Car c'est dans notre ADN d'aider."