Le sexe occupe une place plus importante que par le passé chez les adolescents. Pour preuve, l'âge du premier rapport diminue de génération en génération. Selon une enquête de l'Institut scientifique de santé publique belge, réalisée en 2013, 12% des 15-24 ans affirment en effet avoir déjà eu un rapport avant leur majorité sexuelle - soit 16 ans au moment de cette étude, la loi ayant désormais rabaissé cette limite à 14 ans sous conditions. Chez les 35-44 ans, cette proportion tombe à 5% et on descend jusqu'à 2% chez les 55-64 ans...

Mais si les pratiques ont évolué, l'accompagnement, lui, reste à la traîne. Les professionnels cherchent encore les bons outils et en attendant, les adultes en devenir agissent dans le flou, sans être bien préparés. Selon une analyse de la Fédération des Centres de Planning Familial des Femmes Prévoyantes Socialistes, 18% des répondants pensent entre autres que si une personne ne réagit pas, ni physiquement, ni verbalement lors d'une liaison, c'est qu'elle est consentante. Au niveau des risques de contracter une maladie, le message passe mal également. Ainsi, en Belgique, le nombre de cas de chlamydia, infection sexuellement transmissible la plus fréquente chez nous, est passé de 9,1 pour 100.000 habitants en 2002, à 60,1 en 2016. Et les chiffres continuent de grimper.

Le porno, c'est du sexe illusoire. Le rôle du parent est d'expliquer ce qu'est la réalité.

Ces lacunes découlent en réalité d'un trop-plein d'informations. Grâce à (ou à cause de) Internet, chaque internaute a désormais l'impression de tout savoir. Mais sa vision est déformée par la masse de choses mises en ligne et les jeunes en sont les principales victimes, notamment en ce qui concerne la sexualité. Aujourd'hui, il existerait ainsi 24 millions de sites pornographiques composant à eux seuls 12% de la Toile mondiale. Selon une étude de l'Institut français d'opinion publique et de l'Open (Observatoire de la Parentalité et de l'Education Numérique), 52% des mineurs auraient déjà surfé sur l'une de ces adresses pour adultes, l'âge moyen du premier contact avec des images de ce type étant de... 9 ans.

Pour Christophe Butstraen, médiateur scolaire au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles, c'est évident: "Le porno, c'est du sexe illusoire. On y trouve des pratiques extrêmes, des corps parfaits, des performances inouïes... Et tout cela est accessible aux enfants. Le rôle du parent est de leur expliquer ce qu'est la réalité." Cet enseignant de formation vient d'ailleurs de sortir un livre intitulé Parlez du porno à vos enfants avant qu'Internet ne le fasse (Thierry Souccar Editions), donnant des conseils pratiques pour minimiser l'accès à ce genre de plates-formes. Non, une femme qui crie à tue-tête pendant l'acte n'est pas une norme. Oui, un homme qui tient 1h45, c'est du montage. Le Net a clairement modifié les codes et l'idée véhiculée par ces vidéos est souvent loin d'être la bonne. "Ce genre de films ne peut servir de support à une quelconque éducation sexuelle, continue Christophe Butstraen. C'est comme si on voulait apprendre à conduire en regardant Fast and Furious..."

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Les réseaux s'y mettent

D'autres sources virtuelles, a priori plus pédagogiques, s'invitent toutefois sur le Web et les réseaux sociaux. Et c'est là un phénomène assez neuf. Sur Instagram, par exemple, pour contrer cette profusion d'images hot qui ne collent pas à la réalité, certaines pages ont pris l'initiative de jouer les "mentors" auprès de la jeunesse. C'est le cas notamment de Jouissance Club et T'as joui, ce dernier affichant plus de 400.000 followers grâce à sa prise de parole sur le plaisir féminin. Ces comptes abordent le coït sans langue de bois. On y trouve des schémas, des conseils, des explications... Le tout traité de manière légère mais instructive.

Jüne, propriétaire de la page Jouissance Club, a elle atteint les 180.000 abonnés, grâce à ses dessins plus qu'explicites. Celle qui est aussi illustratrice raconte avoir lancé sa page lorsqu'elle-même essayait, en vain, d'indiquer à son copain où se trouvait une zone de son vagin. Elle a jugé bon de lui faire un croquis, le premier d'une longue série. Au travers d'images, elle montre quels gestes adopter pour donner du plaisir tout en gardant les pieds sur terre et en distillant quelques messages de prévention au passage. "Les jeunes ne sont pas assez informés et Instagram, sur lequel ils passent le plus clair de leur temps, pourrait être une bonne source d'inspiration et de compréhension, avance la trentenaire. Il faut leur parler de thèmes fondamentaux tels que les maladies, le consentement, le respect... Pour eux, cela peut être gênant qu'un adulte débarque à l'école pour détailler comment s'y prendre, alors on essaye de jouer ce rôle-là." Si sa cible de base n'est pas les parents, la dessinatrice avoue néanmoins recevoir de temps à autre des retours positifs de ceux-ci. "Disons que je fais le "sale" boulot à leur place, plaisante-t-elle. J'ai même parfois des mamans qui me demandent des conseils pour leur propre couple, parce qu'encore une fois, elles n'ont pas d'autres sources qu'Internet."

Reste que si ces comptes ont une certaine utilité et permettent d'aborder des thématiques délicates de façon anonyme, leurs créateurs sont pour la plupart non experts, ce qui engendre par ailleurs de nombreuses critiques, voire de la censure. Emilie Saey, directrice de la FCPPF (Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial) reconnaît malgré tout l'utilité de ces feeds plutôt osés. "Ils permettent de prendre conscience de la diversité des pratiques qui existent; ça ne peut être que bénéfique, dit-elle. Jouissance club montre plein de manières de faire, c'est à chacun ensuite de se créer son univers au fil de son imagination." Charlotte Leemans, sexologue au Grand Hôpital de Charleroi, acquiesce mais reste prudente: "Ce genre d'application permet une plus grande visibilité sur des sujets sensibles. Maintenant, ce n'est pas suffisant, il ne faut pas non plus que ça remplace totalement l'éducation sexuelle traditionnelle."

Il ne faut pas non plus que ça remplace totalement l'éducation sexuelle traditionnelle.

Le cas belge

Les écoles ont donc encore, et plus que jamais, un rôle à jouer, ces dernières restant un milieu privilégié pour permettre aux élèves de se construire dans le respect des lois, de soi et des autres. Et d'acquérir un regard critique sur des représentations véhiculées par notre société, telles que le sexisme et l'homophobie. C'est dans cette optique qu'en 2012, la FCPPF a instauré les programmes EVRAS (Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle). Un projet qui avance depuis, mais qui est encore confronté à de multiples freins. Les intervenants externes qui débarquent dans les classes éprouvent notamment des difficultés à homogénéiser leurs cours, l'éducation des kids différant selon leur milieu, leur culture ou leur religion. A terme, Emilie Saey espère toutefois convaincre l'ensemble du milieu scolaire belge d'intégrer cet enseignement supplémentaire au cursus. "Il y a cette croyance totalement absurde de la part des adultes qui est de dire que si on parle de sexe aux mineurs, on va leur donner envie d'avoir des rapports. C'est un peu nier leur capacité de choix et d'action", souligne-t-elle.

En outre, ces animations ne se centrent pas uniquement sur les détails de l'acte en lui-même mais aussi sur le désir, les sentiments... D'ailleurs, la FCPPF voudrait mettre en place des séances pour les plus petits également, parfois dès la maternelle. "Peu importe l'âge pour aborder la thématique. Déjà môme, il faut être conscient qu'on possède un corps sexué, qu'on puisse en parler et ne pas juste nier le fait qu'on est des êtres qui se reproduisent, assène Emilie Saey. Dans certains cas, on va décrire à l'enfant les organes génitaux mâle et femelle et ça s'arrêtera là. On peut aller plus loin et aborder par exemple la zone du clitoris, qui reste bien trop souvent inconnue, parce que son rôle est uniquement de donner du plaisir." L'idée étant finalement d'être à l'écoute de l'adolescent, qu'il ait ou non l'occasion de s'exprimer librement à la maison. Et de conclure: "Une jeune fille m'a un jour demandé si son vagin avait un fond... Il y a des questions qui pour nous, adultes, peuvent sembler stupides mais si personne n'y a jamais répondu, comment peuvent-ils savoir?"

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