La nuit vient tout juste de tomber, à Bali, lorsque Clément Beauvais et Arthur de Kersauson décrochent le téléphone. En arrière-plan, des bruits d'insectes stridulants laissent deviner la douceur d'une soirée sous les étoiles, à des milliers de kilomètres de l'hiver gris et confiné qui pèse sur l'Europe. "C'est truffé de moustiques", lâche en souriant le premier, comme pour s'excuser d'être au paradis. Les deux complices ont réussi à faire de leur amour commun des voyages leur métier. Et rien, pas même une pandémie, ne semble les arrêter. Tout au plus les privera-t-elle du plaisir de voir leur dernier documentaire dévoilé sur grand écran. Comme pour la plupart des films aujourd'hui, c'est donc vers les plates-formes de streaming qu'il faudra se tourner pour découvrir Nose, un long métrage de 70 minutes, filmé au plus près de François Demachy, maître parfumeur de la maison Dior (*). Pendant près de cinq ans, ces trois-là ont parcouru ensemble quatorze pays, pour tenter de lever le voile sur l'une des professions les plus mystérieuses qui soient. Car une odeur, aussi subtile soit-elle, ne fait pas un parfum. Et celui-ci pourtant ne serait rien sans le sillage des plus belles fleurs du monde. C'est à ces si jolies rencontres, entre toutes ces matières, ceux et celles qui les cultivent ou les mettent en flacon, qu'est dédié ce "smell good movie". Explications.
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La nuit vient tout juste de tomber, à Bali, lorsque Clément Beauvais et Arthur de Kersauson décrochent le téléphone. En arrière-plan, des bruits d'insectes stridulants laissent deviner la douceur d'une soirée sous les étoiles, à des milliers de kilomètres de l'hiver gris et confiné qui pèse sur l'Europe. "C'est truffé de moustiques", lâche en souriant le premier, comme pour s'excuser d'être au paradis. Les deux complices ont réussi à faire de leur amour commun des voyages leur métier. Et rien, pas même une pandémie, ne semble les arrêter. Tout au plus les privera-t-elle du plaisir de voir leur dernier documentaire dévoilé sur grand écran. Comme pour la plupart des films aujourd'hui, c'est donc vers les plates-formes de streaming qu'il faudra se tourner pour découvrir Nose, un long métrage de 70 minutes, filmé au plus près de François Demachy, maître parfumeur de la maison Dior (*). Pendant près de cinq ans, ces trois-là ont parcouru ensemble quatorze pays, pour tenter de lever le voile sur l'une des professions les plus mystérieuses qui soient. Car une odeur, aussi subtile soit-elle, ne fait pas un parfum. Et celui-ci pourtant ne serait rien sans le sillage des plus belles fleurs du monde. C'est à ces si jolies rencontres, entre toutes ces matières, ceux et celles qui les cultivent ou les mettent en flacon, qu'est dédié ce "smell good movie". Explications. Comment vous est venue l'idée de ce documentaire? Arthur de Kersauson: Nous avions déjà fait la connaissance de François Demachy lors du tournage d'une série de films courts à vocation plus commerciale que Dior nous avait commandés. Nous nous sommes très vite rendu compte que le sujet avait une dimension beaucoup plus universelle. Nous leur avons alors suggéré de nous laisser la liberté de faire un vrai film. Et de faire partager notre expérience à une audience plus large. Permettre aux gens de passer ainsi du temps avec François et de découvrir l'univers de la parfumerie comme cela n'avait encore jamais été montré avant. Avez-vous modifié votre manière de travailler en vous inscrivant dans un temps plus long? Clément Beauvais: Dans tout notre travail, nous intégrons déjà une certaine dimension cinématographique, c'est aussi pour cela que Dior était venu nous chercher à la base. Donc pour nous, rien n'a véritablement changé. Pour François, en revanche, la démarche est devenue tout autre. Dans les petites capsules qu'il avait déjà réalisées avec nous, le propos était plus ciblé. Pour ce film, il a fallu qu'il se pose et réfléchisse à son discours parce que le parfum, c'est l'oeuvre de sa vie, en fait. Il nous a aussi ouvert les portes de son réseau. Il est connu pour être le parfumeur voyageur, prêt à sourcer ses matières aux quatre coins du monde, même dans des lieux très difficiles d'accès. Je pense par exemple au patchouli: il nous a fallu près de quatre jours de voyage aller-retour pour aller découvrir avec lui la plantation. Pendant combien de temps avez-vous suivi François Demachy? A.dK.:Si l'on inclut les films précédents, cela fait près de cinq ans que nous "rôdons" autour de lui. Nose est en quelque sorte un "film somme". Pour nous, comme pour la maison Dior, c'était un projet atypique pour lequel nous savions qu'un cheminement long et particulier allait être nécessaire. Tout s'est affiné, au fur et à mesure des voyages, des découvertes et, bien sûr, de la proximité qui s'installait avec François Demachy. Dior vous a laissé toute la liberté que vous souhaitiez pour réaliser ce film? A.dK.: Dans ce genre de documentaire, à moins d'être dans le sensationnalisme, il y a toujours une sorte d'accord tacite qui sous-entend que l'on n'est là, ni l'un ni l'autre, pour se faire du mal. C'est pareil si vous tournez un film sur Beyoncé, il y a toujours une intériorité de lien qui fait qu'une relation de confiance s'est installée. Et notre relation avec Dior était assez vertueuse. Ils nous confiaient l'image de leur maison, nous savions qu'il y avait des enjeux. Nous avons défini une direction que la maison a approuvée et puis elle a laissé le film se faire. En France, le documentaire est souvent assimilé au reportage journalistique, ce qui n'est pas forcément le cas dans la tradition anglo-saxone. Il n'y a pas une nécessité d'objectivité. Nous n'aurions pas eu envie de faire ce film-là si nous n'étions pas déjà séduits par le propos. Notre but n'est pas de donner une vision exhaustive de ce qu'est la parfumerie mais de la faire vivre à travers l'image, la musique pour narrer le moment que nous avons vécu. C'est notre expérience à nous, racontée à travers nos yeux. Comment êtes-vous parvenus à gagner la confiance de votre sujet, à faire en sorte finalement qu'il ne vous voie plus et se montre sans retenue? C.B.:On l'a eu à l'usure en fait (ils rient tous les deux). Il n'aime pas se mettre en avant, les caméras, tout ça, ce n'est pas lui. Ce n'est pas simple quand le sujet de votre documentaire a cette humilité-là. Il ne cherche pas à briller dans la caméra. Cette timidité, justement, lui donne beaucoup de charme. C'est le regard que les autres portent sur lui, notamment les personnes qui travaillent avec lui dans ses filières à parfum et qui l'adorent, qui fait vraiment comprendre à votre audience qui il est. C'est donc ce qui est devenu le fil de notre histoire. A.dK.: Le seul moyen que vous ayez de lui faire donner quelque chose de lui, c'est de le laisser vous montrer les gens qu'il aime. Ma grand-mère qui est psychanalyste a une théorie là-dessus. Pour elle, l'odorat est le sens le plus animal. Lorsque les hommes gagnent le langage, ils se détournent de l'odorat. Un parfumeur qui reste à ce point lié à l'odorat n'aura peut-être pas développé le besoin de s'exprimer sur le sujet. A une époque où l'on cherche à vous vendre tout le temps quelque chose, avoir pour une fois face à soi quelqu'un qui ne soit pas un communicant professionnel, c'était finalement un atout pour le film. Quel est votre plus beau souvenir de tournage? A.dK.: Le truc le plus généreux que François faisait avec nous, c'était de nous faire sentir des choses. Partout, tout le temps. Un parfumeur, si vous marchez avec lui, il traîne derrière, il s'arrête sans cesse pour sentir des trucs. Et pas que des choses qui "sentent bon" comme on dit. A ses yeux, d'ailleurs, il n'y a pas de "mauvaises" odeurs. Tout le fascine. Il a vraiment fait notre éducation olfactive. Maintenant, grâce à lui, quand je sens un parfum, je retrouve le côté poudré de l'iris, les fleurs blanches... Je suis capable de reconnaître ce que j'aime et de l'identifier. J'ai affiné mes goûts. C.B.:Il ne se définit pas comme un artiste mais comme un artisan. Etre parfumeur pour lui, c'est une affaire de partage, une aventure humaine. Créer un parfum nécessite bien sûr une part d'inspiration qui lui est propre mais ce n'est pas une activité solitaire. Il nous a véritablement guidés au coeur de la chaîne humaine qui préside à la création et à la fabrication d'un parfum. Grasse est-elle son territoire de prédilection? A.dK.: Bien sûr, sa ville natale, son fief, a une place particulière. C'est là qu'il a tout appris et c'est encore au coeur de cette ville qu'il a installé son atelier de création. Dans ce berceau de la parfumerie mondiale, il nous a fait rencontrer des experts dans les manufactures, des gens qu'il admire et qu'il connaît bien, mais aussi et surtout les productrices de fleurs à parfums qui, de plus en plus grâce à lui, retournent à la terre et s'associent en exclusivité avec les Parfums Christian Dior. Nous nous sommes très vite rendu compte que Grasse était le lieu de l'avenir pour lui et qu'il était très fier d'avoir pu mettre en place cette chaîne vertueuse: offrir les plus belles fleurs aux parfums Dior en même temps qu'un réel soutien à son terroir.