L'industrie du parfum est une étrange ogresse. Jamais rassasiée, elle attire par centaines ceux qui rêvent de signer un jour un sillage qui traverse l'histoire. Rares sont pourtant ceux qui deviendront des "nez", cet étrange métier sur le fil de l'art où le talent se mesure aussi en nombre d'hectolitres de jus vendus chaque année. Parmi les plus anciens, beaucoup ont grandi à Grasse, baignés depuis l'enfance dans les odeurs des champs de fleurs et des usines de distillation. Mais surtout ils connaissent les codes d'un savoir-faire qui longtemps s'est appris sur le tas. Jean-Claude Ellena fait lui aussi partie de ce sérail grassois. "Ma grand-mère est née dans le jasmin", aime rappeler celui qui commença sa carrière à 16 ans comme ouvrier, en nettoyant les alambics.
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L'industrie du parfum est une étrange ogresse. Jamais rassasiée, elle attire par centaines ceux qui rêvent de signer un jour un sillage qui traverse l'histoire. Rares sont pourtant ceux qui deviendront des "nez", cet étrange métier sur le fil de l'art où le talent se mesure aussi en nombre d'hectolitres de jus vendus chaque année. Parmi les plus anciens, beaucoup ont grandi à Grasse, baignés depuis l'enfance dans les odeurs des champs de fleurs et des usines de distillation. Mais surtout ils connaissent les codes d'un savoir-faire qui longtemps s'est appris sur le tas. Jean-Claude Ellena fait lui aussi partie de ce sérail grassois. "Ma grand-mère est née dans le jasmin", aime rappeler celui qui commença sa carrière à 16 ans comme ouvrier, en nettoyant les alambics. C'est d'ailleurs en bord de cette Méditerranée si chère à son coeur qu'il vit encore aujourd'hui, sur une terre escarpée, entourée de vignes et d'oliviers, d'aromates et de fleurs odorantes. Là aussi qu'il écrit ses livres. Le dernier en date, cosigné par le journaliste français Lionel Paillès, parle en cent-septante mots de l'amour que ces deux-là portent au parfum et de l'envie qu'ils ont d'en partager l'émotion. Sur les murs de l'escalier qui monte à l'étage de son habitation, une fresque monumentale représentant ses enfants et ses petits-enfants révèle un autre de ses talents. Où qu'il aille, Jean-Claude Ellena a toujours avec lui un carnet, des pastels pour mieux croquer le monde en aquarelles. Sur le bureau du salon aux parois couvertes de livres, quelques mouillettes parfumées témoignent, elles, de son activité. Lui qui s'était pourtant juré de "raccrocher" après ses quatorze années passées comme parfumeur maison chez Hermès... Il pleut des cordes le jour de notre visite dans cette maison de famille qu'il sait garder secrète. Une vraie "drache" qui détrempe la terre qui en a bien besoin, c'est la saison qui veut ça. Il nous attend, au bout du sentier qui mène jusqu'au mas, un grand parapluie à la main. De la cuisine filtrent des notes de jazz et une délicieuse odeur de tarte aux pommes. Il ne nous reste plus qu'à dérouler ensemble le fil d'une vie menée de nez de maître. Dans chaque flacon de parfum, il y a un peu de la sueur des cueilleurs de fleurs. L'histoire de la famille Ellena s'écrit d'abord au milieu des champs. Comme beaucoup d'Italiens nés dans la région aride du Piémont, Lucie et Claude, les grands-parents de Jean-Claude, se louent dès le printemps comme saisonniers dans les usines grassoises. Le couple finit par s'installer en France. Ils ont trois fils. Pierre, le second, prend le maquis pendant la guerre. Il s'y fait des amis, le genre de copains que l'on garde toute sa vie. L'un d'eux, plus âgé que lui, est parfumeur. Il devient son mentor. "Le timing était parfait, raconte Jean-Claude Ellena. La parfumerie telle qu'on la connaît aujourd'hui était en train de décoller. Mon père était malin, c'était un séducteur. Il y est allé au culot." Le fils d'immigré fait un très beau mariage avec Germaine, fille d'un clerc de notaire et décroche une place chez Polak and Schwarz, une boîte américaine qui deviendra un jour IFF (pour International Flavors & Fragrances), l'un des leaders mondiaux de production de matières premières pour l'industrie. Jean-Claude, qui est né à Grasse le 7 avril 1947, a tout juste 7 ans lorsque ses parents déménagent une première fois à Amsterdam, dans une maison confortable le long d'un canal. "Deux ans plus tard, mon père s'achetait sa première voiture, une Ford Taunus bleue, je la vois encore, ajoute-t-il du sourire dans la voix. L'ascenseur social fonctionnait. C'était la fête." L'enfant qu'il était se souvient encore avec délice des courses en patins à glace à l'aurore. De la saveur un peu grasse du hareng cru posé tout entier sur la langue. Mais une nouvelle mission paternelle ramène tout le monde à Paris pour le plus grand bonheur de Germaine. Pour Jean-Claude, c'est le déchirement. De l'école élémentaire Victor Hugo, à Clichy, le petit garçon revient avec des résultats médiocres. C'est de justesse qu'il décroche, à 14 ans, son certificat d'études. Le système scolaire ne sait que faire de ce "gosse débile" - c'est ce que disent ses bulletins - qui s'ennuie sur ses bancs. A 16 ans, il s'en échappe pour devenir ouvrier. Pierre Ellena, qui travaille alors pour le fabricant de parfums Givaudan, fait entrer son fils chez Antoine Chiris, la plus grosse société de Grasse, qui emploie encore plus de quatre cents personnes. L'adolescent est comblé: la semaine, il vit à la campagne avec sa grand-mère Lucie, chez qui sa mère l'envoyait déjà, enfant, tous les étés. "Elle était mon roc, confie-t-il avec émotion. Je l'aimais, elle m'aimait et surtout elle était fière de moi." Les week-ends, il enfourche sa mobylette pour rejoindre le reste de la famille à Nice. A l'usine, la responsable du laboratoire d'analyse le prend sous son aile et lui apprend des rudiments de chimie. Habile, il y prend goût et se débouille vite. "J'étais dorloté, c'était merveilleux", souffle-t-il. Au bout d'un an, il passe au distilloire. Bientôt, les absolus et les extraits de fleurs n'ont plus de secret pour lui. "Tout ce qu'on me demandait de faire, je prenais, récapitule-t-il. J'adorais tout, même entrer dans les alambics pour les nettoyer." Un soir après le boulot, il pousse la porte d'un café de la ville où les jeunes du coin aiment à se retrouver. A la table d'un de ses amis, il y a cette si jolie fille qu'il voit pour la première fois. "Je peux encore vous la décrire telle qu'elle m'est apparue ce jour-là. Des cheveux très blonds, lisses et coupés nets. Filiforme. De longues jambes que dévoilait son short blanc, un top orange." C'est le coup de foudre. Elle s'appelle Susannah Cusack. Ses parents, deux artistes irlandais - sa mère est la cousine de Samuel Beckett -, mènent dans le Sud une vie de bohème. Souvent, l'argent manque. Les fêtes extravagantes qui emplissent la maison ne la font pas rêver. "Cette folie irlandaise, ces excès sans limite me terrorisaient, lâche Su. Plus tard, j'ai lu des biographies de Beckett pour tenter de comprendre cet héritage, ce nihilisme, surtout, qui me faisait si peur." Ils ont à peine 18 ans quand ils décident de se marier. Lorsqu'elle rencontre Susannah qui étudie la biologie à Marseille, Germaine, qui n'a jamais compris celui qui aujourd'hui aurait très certainement été testé HP, a une fois encore ces mêmes mots si cruels - "que vas-tu donc trouver à lui dire, toi qui es si peu intelligent?" - qui fracassent l'estime de soi. Sept ans d'analyse seront bien nécessaires pour apaiser l'anxiété et la peur de l'échec. Jean-Claude Ellena, qui vient d'être papa - sa fille Céline naît en 1968, rejointe deux ans plus tard par son fils Hervé -, intègre alors la prestigieuse école de parfumerie de Givaudan, à Genève. La formation, trop académique à son goût, doit durer trois ans, il la bouclera en neuf mois. Maurice Thiboud, le chef parfumeur du groupe, le laisse rejoindre les équipes de recherches chargées de sélectionner de nouvelles molécules prometteuses. Aux jeunes recrues, on demande de reproduire les grands succès du marché, au nez d'abord, ensuite grâce au chromatographe qui permet, par analyse chimique, d'identifier les composants. L'exercice, qui sonne comme un défi, le passionne. Dans les couloirs, il croise Jean-Paul Guerlain et bien sûr Edmond Roudnitska, le créateur de l'Eau Sauvage de Dior, auquel il voue une admiration sans limite. Comme lui, il aimerait partager sa vision du parfum par l'écriture et commence à prendre des notes. "A l'époque, plus il y avait de matières premières différentes dans un parfum, plus on le pensait de qualité, souligne-t-il. C'était vu comme une forme de virtuosité. Une manière de protéger son secret pour ne pas être imité par les autres. Ivoire de Balmain, c'était plus de quatre cents ingrédients et quarante sous-formules. Je voulais épurer tout ça et surtout "vendre" moi-même mes créations auprès des grandes maisons qui venaient chercher chez Givaudan de nouvelles fragrances." A la direction, personne ne l'écoute. On préfère envoyer l'impatient se faire les dents à New York. Au bout de trois mois d'immersion, il maîtrise l'anglais. A 28 ans, il crée son premier grand succès, First, pour Van Cleef & Arpels. Devenu chef parfumeur, à Paris, il "pitche" chez Dior un sillage frais comme une Cologne qu'on lui refuse sans ménagement. Mais il s'obstine. "Mon côté bulldozer sans doute", sourit-il. De cet essai rejeté naîtra un jour le célèbre Thé Vert de Bulgari. En parallèle, il théorise. Commence à rédiger un historique de la parfumerie. Lui, l'autodidacte sans bac, dévore les travaux du neurobiologiste Henri Laborit et se plonge dans les écrits de Roland Barthes au détour d'un voyage au Japon. Et puis, il découvre Jean Giono, qui ne quittera plus sa table de chevet. Fort de ses trente années de métier, celui qui est désormais chef parfumeur chez Haarmann & Reimer est de plus en plus convaincu que la mise en compétition des nez, qui reste toujours de mise, nuit grandement à la création. "Pour se rassurer, les marques qui viennent chercher de nouveaux sillages dans les maisons de composition vont parfois les tester jusqu'à vingt fois auprès d'un panel de consommateurs avant de les lancer, avec tous les lissages successifs que cela implique", justifie-t-il. Chanel est alors le seul à employer un parfumeur en interne et à détenir la propriété de ses formules. Il faudra une rencontre, de celles qui peuvent changer le cours d'une vie, pour que l'histoire de la parfumerie commence à s'écrire autrement. Véronique Gautier, alors directrice du marketing des parfums Cartier, veut un nouveau masculin. Deux jus tiennent la corde. L'un d'eux, fumé, épicé a une vraie signature. C'est Jean-Claude Ellena qui l'a fait. Il sait que ce sillage singulier ne passera pas la barre des tests. Il arrivera second. Véronique Gautier le choisit malgré tout. Depuis 1998, Déclaration est toujours l'un des best-sellers du joaillier parisien. Lorsqu'elle arrive chez Hermès, cette femme d'intuition imagine une collection inspirée par les plus beaux jardins du monde. Jean-Claude signera le premier, Un jardin en Méditerranée. Ces deux-là se sont bien compris. Il leur reste à convaincre Jean-Louis Dumas, PDG de génie du sellier parisien, d'ajouter un parfumeur à la liste des artistes engagés par la griffe. Ce patron visionnaire leur offre, en 2004, un galop d'essai de trois ans. Jean-Claude Ellena y restera quatorze ans et créera pour eux trente-cinq parfums. Aucun d'eux ne sera jamais testé avant d'être mis sur le marché. Il impose sa narration, installe son laboratoire sur les hauteurs de Grasse et y fait venir les journalistes du monde entier. En 2007, il publie son premier livre, un "Que sais-je" consacré au parfum. D'autres essais et même un roman suivront. Son expérience dans la parfumerie de niche - il a été dès le début de l'aventure de marques d'abord confidentielles comme L'Artisan Parfumeur ou Les Editions de Parfum Frédéric Malle - le pousse à lancer une ligne de fragrances exclusives baptisées Hermessences et uniquement vendues dans les boutiques d'Hermès. Il propose surtout, avec Terre d'Hermès, le nouvel étalon de la parfumerie masculine. "En le créant, je savais parfaitement où j'allais, glisse-t-il. Dans ma tête, je voulais bouffer des parts de marché à l'Eau Sauvage de Dior. Et c'est exactement ce qui s'est passé." Un manière comme une autre de tuer le père, fût-il spirituel. Cette vision d'une certaine parfumerie libre et indépendante a depuis fait des petits: Cartier, Dior et plus récemment Louis Vuitton se sont tous dotés d'un parfumeur maison. Jean-Claude Ellena, qui pourtant nous avait juré lors de la sortie de Muguet Porcelaine, sa dernière création pour Hermès, vouloir ranger ses mouillettes une fois son contrat terminé, n'a pas résisté longtemps à l'appel de ses pairs. "Le lendemain de son départ, Frédéric Malle lui téléphonait déjà pour qu'il reprenne du service, ironise Susannah. Et c'était une bonne chose car il est incapable de rester un instant sans rien faire." Quand il ne cuisine pas, il relit Giono - il est administrateur de la société des amis de l'auteur, qui organise chaque été un festival à Manosque - ou s'offre un binge-watching de ses cinéastes préférés. Pendant le confinement, c'est Bertrand Tavernier qui y est passé. Et surtout, il écrit. Rien que cette année, deux ouvrages sont sortis de presse et deux autres sont déjà en préparation. Cette "signature Ellena", lui qui pourtant ne se parfume jamais, a les mots justes pour en parler. "Si tu portes l'un de mes parfums, je veux que l'on s'approche de toi pour le sentir. Et surtout pas que l'on s'éloigne." L'art d'être remarqué sans jamais déranger.