Adolescent déjà, Francis Kurkdjian rêvait de se laisser mener par le bout du nez. Il aurait pu être danseur mais finalement, c'est le parfum qu'il a choisi. Rien pourtant ne le prédestinait, le jeune homme n'appartenait pas à l'une des dynasties grassoises qui se passent le métier de père en fils. "Je viens d'un milieu plutôt modeste, rappelle-t-il. Mais mon frère, ma soeur et moi, nous étions aimés, encouragés à devenir des êtres humains responsables, peut-être en cela étais-je privilégié."
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Adolescent déjà, Francis Kurkdjian rêvait de se laisser mener par le bout du nez. Il aurait pu être danseur mais finalement, c'est le parfum qu'il a choisi. Rien pourtant ne le prédestinait, le jeune homme n'appartenait pas à l'une des dynasties grassoises qui se passent le métier de père en fils. "Je viens d'un milieu plutôt modeste, rappelle-t-il. Mais mon frère, ma soeur et moi, nous étions aimés, encouragés à devenir des êtres humains responsables, peut-être en cela étais-je privilégié." L'audace de la jeunesse, le travail acharné surtout, le conduisent très vite aux portes du succès. A 25 ans à peine, il crée Le Mâle, premier parfum pour messieurs du couturier Jean Paul Gaultier. Un jus ambigu qui ne ressemble à aucun autre et casse résolument les codes de la parfumerie masculine. "Nos goûts en matière de senteurs sont formatés par notre héritage familial et culturel, souligne-t-il. Mon père portait Kouros, Azzaro, Eau Sauvage ou Vétiver de Carven. Des sillages construits pour l'homme qui se rase tous les jours et se met de l'after-shave. Des rituels qui ont presque totalement disparu. L'architecture des parfums évolue mais cela prend du temps. Si vous sentiez à l'aveugle un Shalimar ou un Mitsouko de Guerlain, créés pour les garçonnes des années 20, vous verriez que leur structure ressemble à celle des fragrances masculines d'aujourd'hui." Passionné, déterminé, Francis Kurkdjian s'impose rapidement comme l'un des nez les plus influents de son temps. Les grands noms de la mode et de la beauté - Elie Saab, Burberry, Lancôme, Dior, Giorgio Armani ou Nina Ricci - se l'arrachent et lui laissent monter l'envie d'intégrer une maison car l'histoire le fascine. Nulle ne venant à lui, il décide, en 2009, de créer la sienne et de bâtir ainsi ses propres archives. D'emblée, il pense ses collections à la manière d'un "vestiaire" à explorer au gré de ses désirs. Quelques-unes de ses créations sont officiellement "genrées", pour les autres, à chacun et chacune de se laisser porter vers ce qui lui plaît. Si les frontières se floutent, surtout quand il s'agit pour une femme d'adopter un parfum d'homme, l'inverse reste moins vrai, les clichés gardant la peau dure dans l'imaginaire olfactif collectif, d'autant plus lorsqu'il s'agit d'assumer certaines matières. "La jeune génération est moins dans ces atermoiements, note ce fan absolu de Modigliani. Les identités sont plus fluides et c'est sur ce concept que j'ai voulu travailler. En m'imposant un exercice de composition. L'idée étant de proposer deux eaux de parfums contenant les mêmes ingrédients, quarante-neuf au total, mais dans des proportions différentes." Leur nom? Gentle Fluidity, une manière douce, moins "datée" aussi, d'évoquer l'estompement lent, mais sûr, des stéréotypes de genre. Ce qu'il surdose d'un côté, il le sous-dose de l'autre, facettant un univers aromatique boisé porté par des notes de baies de genièvre, de noix de muscade et de bois ambré auxquelles répondrait une addiction de peau plus orientale, teintée de muscs, de coriandre et d'accents vanillés. Pour les distinguer sur le flacon, un jeu de capitales et de couleurs, ici l'or, là l'argent, mais rien de littéral. "Ce projet, c'est un condensé de la manière dont je perçois l'évolution de la vie, poursuit-il. Le monde autour de nous est compliqué mais plus libre. La façon dont chacun se positionne dans ses relations humaines implique des rapports au masculin et au féminin nouveaux. La parfumerie, aussi déconnectée du réel soit-elle - c'est également son rôle de donner à rêver -, se doit de répondre aux attentes d'aujourd'hui. L'odorat, c'est ce qui nous différencie encore de la machine. Le sens de l'animalité preuve de notre humanité."