Commençons par parler business. Chaque année, rien qu'en pollinisant les plantes qui le nourrissent, les abeilles "rapportent" à l'homme pas moins de 153 milliards d'euros... Soit à peu près trois fois le chiffre d'affaires espéré par LVMH en 2019. Pour leur rôle essentiel dans la sauvegarde de la biodiversité, les butineuses sont des alliées de choix du groupe de luxe français. "Sans abeilles, pas de fleurs, sans fleurs, pas de Guerlain, reconnaît pragmatiquement le PDG de la marque, qui a choisi pour symbole depuis 1853 la petite sentinelle de l'environnement. Leur disparition mettrait en péril notre viabilité. Je n'ai aucun problème à l'admettre. Et pour leur sauvegarde, l'économie reste un moteur précieux."

À l'échelle mondiale, il manquerait plus de 40 millions de ruches pour garantir la sécurité alimentaire des générations à venir.

La menace est hélas bien réelle. "On estime aujourd'hui à 30% le taux de mortalité annuel parmi les abeilles domestiques et il n'est certainement pas plus bas chez les abeilles sauvages, déplore Thierry Dufresne, président-fondateur de l'Observatoire français d'Apidologie (OFA). A l'échelle mondiale, il manquerait plus de 40 millions de ruches pour garantir la sécurité alimentaire des générations à venir." Soit un déficit de 2.000 milliards d'abeilles... Parce qu'il y a urgence et que leur survie aussi en dépend, de plus en plus d'acteurs de l'industrie cosmétique, grande consommatrice des produits dérivés de la ruche, se mobilisent pour participer au repeuplement de la planète (lire encadré ci-dessous). Depuis 2011 déjà, Guerlain, qui s'approvisionne en miel pour l'une de ses lignes anti-âge sur l'île d'Ouessant où vit une abeille noire endémique, finance sur place un programme de recherche et de conservation. La marque, qui ambitionne de devenir la maison de référence en termes de protection des abeilles dans le monde, vient de s'engager dans un partenariat à long terme avec l'Unesco.

© HUGO CHARRIER

L'institution s'appuie ici sur un réseau de 701 réserves de biosphère réparties dans 124 pays. Des sites localisés dans différents types d'écosystèmes, des plus sauvages aux plus urbanisés, qui ne sont pas des conservatoires mais bien des lieux de vie. "Dans ces zones, notre but est d'étudier, depuis le début des années 70, la manière dont l'être humain interagit avec ses ressources afin de vivre, de se développer, de créer et de partager sans détruire pour autant la nature, détaille Meriem Bouamrane, en charge du programme sur l'homme et la biosphère de l'Unesco. Les habitants s'y engagent à trouver des solutions dans tous les domaines clés du quotidien - les transports, la nourriture, l'eau, l'école, l'éducation... - afin de démontrer qu'il est possible de vivre en harmonie avec la nature sans devoir être pour autant dans un endroit reculé ou exotique. Ce sont des champs de résilience : il est impossible de séparer les notions de conservation et de développement."

Une histoire de complicité

D'ici 2024, les deux alliés espèrent implanter 4 400 ruches dans 44 réserves et créditer ainsi la planète d'un milliard de pollinisatrices. L'an prochain, huit exploitations apicoles pilotes, soit environ 400 ruches, seront installées en Chine, au Rwanda, au Cambodge et en Ethiopie. "Nous avons choisi des régions où l'abeille est essentielle parce qu'elle fournit du miel mais surtout parce qu'elle est un rouage indispensable de l'agriculture locale, insiste Shamila Nair-Bedouelle, sous-directrice générale pour les sciences exactes et naturelles à l'Unesco. Il est indispensable qu'elle soit une source de revenus même indirects pour les populations locales qui prennent alors conscience de l'importance de sa protection. Dans ces territoires, il existe également un savoir-faire autochtone qu'il faut évidemment maintenir tout en le nourrissant des fruits de la recherche et des nouvelles technologies apicoles. Nous espérons vraiment que ce programme engagera ces communautés qui connaissent à l'heure actuelle un taux de chômage important dans le renouveau économique."

© GUERLAIN / SDP

Concrètement, un premier groupe composé de huit apiculteurs viendra se former dans le sud de la France, auprès de l'OFA, avant d'enseigner à son tour la matière à des professionnels dans sa communauté locale. Cela donnera naissance à un réseau international de "bergers des abeilles" capable d'échanger expériences et informations essentielles à la protection d'une espèce déjà présente sur terre il y a 100 millions d'années et dont 75% des individus ont disparu en moins de trois décennies... "La protection de ces insectes est l'affaire de tous, même si les apiculteurs sont en première ligne pour alerter en cas de problème (lire encadré ci-dessous), insiste Thierry Dufresne. Si l'on veut conserver la vie, il faut recréer de la complicité entre l'homme et l'abeille. Cela passe aussi par l'étude des bienfaits des produits de la ruche, le miel bien sûr mais aussi le pollen et la propolis." Cet antibiotique naturel devrait nous aider à contrer l'antibiorésistance qui, comme les pesticides pour l'abeille, pourrait être, d'après l'OMS, le nouveau fléau de l'humanité...

3 questions à Thierry Dufresne, président-fondateur de l'Observatoire français d'Apidologie

© SAY WHO - PIERRE MOUTON

Que répondez-vous à ceux et celles qui reprochent aux apiculteurs de coloniser les abeilles?

Il y a un malentendu qui tient sans doute au vocabulaire utilisé pour différencier les abeilles. Celles que l'on qualifie de "domestiques", je préfère les appeler "sociales" car elles ont toujours vécu en colonie bien avant que l'homme ne s'intéresse à elles. Les abeilles dites "sauvages" sont des abeilles solitaires. Il s'agit d'espèces différentes qui toutes deux sont aujourd'hui menacées. Mais il est beaucoup plus facile d'étudier les abeilles sociales que les autres afin de comprendre ce qui les met en péril. Et d'aider ainsi au repeuplement.

En prélevant leur miel, on ne les exploite pas?

Pas si l'apiculteur travaille de manière durable! D'instinct, l'abeille va faire des réserves en ramenant de la nourriture pour remplir le corps de la ruche afin de tenir tout l'hiver. Mais ces provisions sont souvent excédentaires, c'est pour cette raison que l'apiculteur place une hausse au-dessus de la ruche, c'est ce miel-là qui sera récolté.

L'apiculture est donc devenue nécessaire si l'on veut enrayer la disparition des abeilles?

La vraie menace, ce sont les pesticides! Aujourd'hui, le taux de mortalité annuel chez les abeilles atteint les 30% par an! Sur les 2.000 colonies que gère notre observatoire, soit environ 100 millions d'abeilles, nous sommes en dessous des 3%! Les laisser livrées à elles-mêmes, ce serait participer à leur destruction. Et par ricochet, à celle des oiseaux qui pour un tiers ont aussi déjà disparu! Il est primordial de former les apiculteurs. De comprendre aussi l'importance des bienfaits des produits de la ruche pour la survie de l'humanité.

© GUERLAIN / SDP

Des pratiques vertueuses

1. Pérenniser le manuka.

Ingrédient star de la crème Pure Vitality de Kiehl's, le miel de manuka provient d'une exploitation néo-zélandaise détenue par des Maoris. L'entreprise emploie des méthodes durables, afin de garantir le bien-être dans les ruches, et assure la plantation de millions de manukas pour faire prospérer cette ressource naturelle endémique.

  • Crème Pure Vitality, Kiehl's, 65 euros les 50 ml.

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2. Coloniser les jardins du Louvre.

Depuis l'an dernier, Nuxe, qui utilise du miel dans ses formules, mais aussi d'autres espèces végétales dont le cycle de vie dépend de la pollinisation, soutient la création, dans les jardins du Louvre, d'une prairie fleurie de 1.250 m² dans laquelle ont été installées six ruches, afin de faire revivre l'abeille au coeur de Paris.

  • Baume à lèvres Rêve de Miel, Nuxe, 13,40 euros les 15 ml.

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3. Créer des cheptels.

Depuis le lancement de la ligne Abeille Royale il y a dix ans, Guerlain soutient un programme de protection de l'abeille noire d'Ouessant (lire par ailleurs). La maison est à l'origine de l'Université des abeilles réunissant chaque année les spécialistes du monde entier, tout en accompagnant, avec l'OFA, l'installation d'un cheptel de 10.000 ruches en Europe.

  • Crème Jour Abeille Royale, Guerlain, 129 euros les 50 ml.

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4. Survivre en milieu hostile.

Sans intervention humaine, les abeilles suisses ne pourraient survivre à cause de la rigueur du climat des montagnes. Valmont s'est associée avec des apiculteurs bienveillants, protecteurs d'un savoir-faire empirique et précieux, pour élaborer un cocktail d'actifs - à base de miel, de propolis et de gelée royale - issus de la ruche.

  • Masque Majestueux L'Elixir des Glaciers, Valmont, 350 euros les 50 ml.

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5. Produire le miel des Papes.

Fondée par un apiculteur, Melvita s'est impliquée d'emblée dans la protection des abeilles. Cette année, elle a lancé un programme de développement de l'apiculture urbaine plus propice aux abeilles du fait de l'absence des pesticides en ville. Cette ambition s'est matérialisée, en mars 2019, par le projet "Les abeilles du Palais des Papes" à Avignon, soit six ruches sur la terrasse de la tour Saint-Laurent.

  • Baume réconfortant Nectar des Miels, Melvita, 23 euros les 175 ml.

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6. Favoriser les pratiques douces.

Avec plus de 300 produits à base de miel et de plantes grecques au catalogue, Apivita se soucie tout particulièrement du bien-être des abeilles et ne récolte que 40% de la production de ses ruches gérées par des apiculteurs grecs sensibilisés au développement durable et à l'écologie.

  • Sérum anti-âge Queen Bee, Apivita, 89 euros les 30 ml.

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Commençons par parler business. Chaque année, rien qu'en pollinisant les plantes qui le nourrissent, les abeilles "rapportent" à l'homme pas moins de 153 milliards d'euros... Soit à peu près trois fois le chiffre d'affaires espéré par LVMH en 2019. Pour leur rôle essentiel dans la sauvegarde de la biodiversité, les butineuses sont des alliées de choix du groupe de luxe français. "Sans abeilles, pas de fleurs, sans fleurs, pas de Guerlain, reconnaît pragmatiquement le PDG de la marque, qui a choisi pour symbole depuis 1853 la petite sentinelle de l'environnement. Leur disparition mettrait en péril notre viabilité. Je n'ai aucun problème à l'admettre. Et pour leur sauvegarde, l'économie reste un moteur précieux." La menace est hélas bien réelle. "On estime aujourd'hui à 30% le taux de mortalité annuel parmi les abeilles domestiques et il n'est certainement pas plus bas chez les abeilles sauvages, déplore Thierry Dufresne, président-fondateur de l'Observatoire français d'Apidologie (OFA). A l'échelle mondiale, il manquerait plus de 40 millions de ruches pour garantir la sécurité alimentaire des générations à venir." Soit un déficit de 2.000 milliards d'abeilles... Parce qu'il y a urgence et que leur survie aussi en dépend, de plus en plus d'acteurs de l'industrie cosmétique, grande consommatrice des produits dérivés de la ruche, se mobilisent pour participer au repeuplement de la planète (lire encadré ci-dessous). Depuis 2011 déjà, Guerlain, qui s'approvisionne en miel pour l'une de ses lignes anti-âge sur l'île d'Ouessant où vit une abeille noire endémique, finance sur place un programme de recherche et de conservation. La marque, qui ambitionne de devenir la maison de référence en termes de protection des abeilles dans le monde, vient de s'engager dans un partenariat à long terme avec l'Unesco. L'institution s'appuie ici sur un réseau de 701 réserves de biosphère réparties dans 124 pays. Des sites localisés dans différents types d'écosystèmes, des plus sauvages aux plus urbanisés, qui ne sont pas des conservatoires mais bien des lieux de vie. "Dans ces zones, notre but est d'étudier, depuis le début des années 70, la manière dont l'être humain interagit avec ses ressources afin de vivre, de se développer, de créer et de partager sans détruire pour autant la nature, détaille Meriem Bouamrane, en charge du programme sur l'homme et la biosphère de l'Unesco. Les habitants s'y engagent à trouver des solutions dans tous les domaines clés du quotidien - les transports, la nourriture, l'eau, l'école, l'éducation... - afin de démontrer qu'il est possible de vivre en harmonie avec la nature sans devoir être pour autant dans un endroit reculé ou exotique. Ce sont des champs de résilience : il est impossible de séparer les notions de conservation et de développement." D'ici 2024, les deux alliés espèrent implanter 4 400 ruches dans 44 réserves et créditer ainsi la planète d'un milliard de pollinisatrices. L'an prochain, huit exploitations apicoles pilotes, soit environ 400 ruches, seront installées en Chine, au Rwanda, au Cambodge et en Ethiopie. "Nous avons choisi des régions où l'abeille est essentielle parce qu'elle fournit du miel mais surtout parce qu'elle est un rouage indispensable de l'agriculture locale, insiste Shamila Nair-Bedouelle, sous-directrice générale pour les sciences exactes et naturelles à l'Unesco. Il est indispensable qu'elle soit une source de revenus même indirects pour les populations locales qui prennent alors conscience de l'importance de sa protection. Dans ces territoires, il existe également un savoir-faire autochtone qu'il faut évidemment maintenir tout en le nourrissant des fruits de la recherche et des nouvelles technologies apicoles. Nous espérons vraiment que ce programme engagera ces communautés qui connaissent à l'heure actuelle un taux de chômage important dans le renouveau économique." Concrètement, un premier groupe composé de huit apiculteurs viendra se former dans le sud de la France, auprès de l'OFA, avant d'enseigner à son tour la matière à des professionnels dans sa communauté locale. Cela donnera naissance à un réseau international de "bergers des abeilles" capable d'échanger expériences et informations essentielles à la protection d'une espèce déjà présente sur terre il y a 100 millions d'années et dont 75% des individus ont disparu en moins de trois décennies... "La protection de ces insectes est l'affaire de tous, même si les apiculteurs sont en première ligne pour alerter en cas de problème (lire encadré ci-dessous), insiste Thierry Dufresne. Si l'on veut conserver la vie, il faut recréer de la complicité entre l'homme et l'abeille. Cela passe aussi par l'étude des bienfaits des produits de la ruche, le miel bien sûr mais aussi le pollen et la propolis." Cet antibiotique naturel devrait nous aider à contrer l'antibiorésistance qui, comme les pesticides pour l'abeille, pourrait être, d'après l'OMS, le nouveau fléau de l'humanité...