C'est ce qui s'appelle savoir garder un secret. Cultiver le mystère aussi, ce qui pourrait bien être le dernier refuge du luxe dans un monde où tout se dévoile trop vite et partout. Depuis la nomination de Jacques Cavallier-Belletrud comme maître parfumeur chez Louis Vuitton le 2 janvier 2012, l'arrivée du parfum chez le malletier français - ou plutôt son retour, car la maison a déjà, par le passé, proposé des fragrances à ses plus fidèles clients - a nourri bien des fantasmes, au grand amusement, finalement, de l'intéressé retranché dans sa bulle créative. "Je tenais à ce que rien ne filtre, rappelle-t-il. Si on veut donner du sens et apporter du prix à ce que l'on dit, il faut être rare. Lorsque l'on est en train de faire, il faut savoir se taire."
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C'est ce qui s'appelle savoir garder un secret. Cultiver le mystère aussi, ce qui pourrait bien être le dernier refuge du luxe dans un monde où tout se dévoile trop vite et partout. Depuis la nomination de Jacques Cavallier-Belletrud comme maître parfumeur chez Louis Vuitton le 2 janvier 2012, l'arrivée du parfum chez le malletier français - ou plutôt son retour, car la maison a déjà, par le passé, proposé des fragrances à ses plus fidèles clients - a nourri bien des fantasmes, au grand amusement, finalement, de l'intéressé retranché dans sa bulle créative. "Je tenais à ce que rien ne filtre, rappelle-t-il. Si on veut donner du sens et apporter du prix à ce que l'on dit, il faut être rare. Lorsque l'on est en train de faire, il faut savoir se taire." Ce jour-là, pourtant, l'homme est plutôt disert. C'est que l'heure est enfin à la découverte pour les rares journalistes conviés à lever avec lui le voile sur la vision de la parfumerie du XXIe siècle selon Louis Vuitton : une invitation au plus beau des voyages immobiles qu'est la rencontre de soi. "Notre ambition était tout simplement d'apporter quelque chose de différent sur le marché du parfum, sans arrogance et sans ignorer ce qui se fait, note ce petit-fils de parfumeur. C'est important de s'inscrire dans le monde dans lequel on vit, tout comme ce l'est d'apporter un autre point de vue, une alternative qui nous soit particulière." Pour donner vie à ces souffles tantôt fleuris, tantôt cuirés, tantôt muscés, le nez a passé des mois à sillonner le monde en quête des plus belles matières qu'il a trouvées aussi dans ce terroir grassois dont il est issu et qu'il affectionne tant. Quand on lui demande s'il a hésité longtemps avant de lâcher son job de patron du tout nouveau département de recherches consacré aux matières naturelles chez Firmenich, sa réponse est sans appel. "Il aurait fallu être fou pour refuser. Même si j'étais extrêmement bien là où j'étais et j'aurais pu y rester avec beaucoup de plaisir, un créateur a besoin de relever de nouveaux challenges. Le confort c'est bien, le grand confort, c'est mieux, mais aborder d'autres champs inventifs reste l'unique quête qui compte vraiment." La page était vierge et le temps non compté pour inventer un chapitre inédit dans l'art du parfumage au féminin. Retour complice sur l'écriture minutieuse de sept scénarios précieux à lire sur peau nue. "Je ne savais pas en arrivant ici que l'on me donnerait totale carte blanche. Aujourd'hui encore, je me sens honoré d'avoir été choisi pour créer ces premiers parfums, une collection en plus, sans aucune limitation ni dans le temps que cela prendrait ni même dans le coût des matières premières utilisées. Cette liberté absolue m'a plutôt galvanisé et surmotivé qu'écrasé. Bernard Arnault (NDLR : le président du groupe Louis Vuitton Moët Hennessy) est un homme qui fait totale confiance aux créateurs qu'il choisit. Ce cadre de travail a été fixé très tôt. Et je me suis donné plus de quatre ans. Quand je disais autour de moi que le projet sortirait quand je serais prêt, personne ne me croyait et pourtant, c'était vrai !"" Je savais qu'il nous faudrait une note cuirée qui soit marquante et pas anecdotique. Le cuir est par essence complexe, frustrant même, car sa composition requiert l'usage de matières premières en voie de disparition pour des raisons de législation. J'ai donc commencé par faire un inventaire de tout ce que j'avais à ma disposition pour faire un cuir et ma conclusion a été sans appel : ce n'était pas suffisant pour traduire olfactivement ce que l'on ressent lorsque l'on sent ce que l'on appelle, chez Louis Vuitton, la "fleur de cuir". Je suis retourné à la tannerie Roux pour récupérer les chutes vouées normalement à la destruction. Et j'ai fait, ici, à Grasse, des essais de distillation jusqu'à ce que j'obtienne un cuir unique, frais, dynamique, propre, qui tienne sur la peau sans être ennuyeux ni embarrassant." " Du tout premier parfum lancé par la maison en 1927, il ne nous reste que les contenants ainsi que quelques rapports journaliers de vente du magasin de la rue des Capucines, à Paris. On sait aussi qu'à peine 500 flacons de Heures d'Absence ont été produits et je n'ai pas pu mettre la main sur ne fût-ce qu'une gouttelette pour savoir ce que ça sentait. Au lieu de m'angoisser, cela m'a permis d'être d'autant plus libre - le parfum que l'on pouvait faire dans les années 30, les femmes n'en ont plus forcément envie aujourd'hui. Toutefois, d'un point de vue créatif, c'est bien dans l'histoire de cette maison, dont j'ai d'abord été client avant d'en devenir le maître parfumeur, que se trouvent les solutions. J'ai voyagé et je voyage encore dans ses archives et, même si je serais bien à mal de vous détailler un chemin très littéral, je sais que ses valeurs me nourrissent et ne cessent d'encourager ma détermination." Le nombre idéal " L'idée de lancer une collection de parfums féminins s'est imposée très vite comme une évidence. Il ne faut pas chercher de symbolique particulière derrière le nombre sept, cinq ç'aurait été un peu court, plus ç'aurait été trop, mais nous ne sommes arrivés à cette conclusion que l'an dernier seulement. Avant cela, j'ai fait près de 90 propositions et nous n'avons gardé que les plus fortes. Dans la gamme, certains parfums sont plus expressifs que d'autres (lire par ailleurs), leurs noms aussi traduisent à leur manière les intentions que nous voulions donner à ces sillages qui sont là avant tout pour susciter de l'émotion." " J'ai toujours été persuadé que les matières premières naturelles, celles du terroir grassois en particulier, étaient loin d'avoir tout dit. Cette rose, ce jasmin, beaucoup de parfumeurs en parlent mais peu en utilisent vraiment. Remettre en lumière ces fleurs exceptionnelles, cela ne pouvait se faire qu'en développant de nouvelles techniques d'extraction. L'innovation dans l'ADN de Louis Vuitton, dans le mien aussi d'ailleurs car j'ai toujours trouvé que faire progresser la science du parfum était une activité très complémentaire à la création même. Ici, à Grasse, de plus en plus de jeunes veulent élever des fleurs - je préfère ce mot-là à cultiver... -, je les encourage tout en restant prudent car, en matière agricole surtout, il faut se montrer sérieux et responsable. Mais j'aime l'idée de voir se construire un réseau d'acteurs, certains plus historiques comme Constant Viale, un poète des fleurs de 78 ans, et des producteurs de 20 ans. C'est avec eux que se prépare l'avenir de la région." " Pour le flacon, nous avons eu la chance inouïe de travailler avec Marc Newson, véritable expert de la simplicité qui ose ici le pari de la pureté absolue. Je ne me lasse pas de les montrer, je me sens un peu comme une démonstratrice Tupperware incapable de cacher son enthousiasme. Il y a des formats pour tous les usages, du spray de voyage au 200 ml : j'ai d'ailleurs un faible tout particulier pour la boîte de miniatures qui permet de découvrir toutes les fragrances. J'aime aussi l'idée que l'objet a été pensé pour durer car les flacons sont ressourçables. Dans toutes les boutiques Louis Vuitton où l'on pourra acheter nos fragrances, les clientes trouveront une fontaine à parfums, une sorte de clin d'oeil aux Fontaines Parfumées de Grasse où l'on pouvait autrefois remplir ses bouteilles à la source. C'est désormais ici qu'est installé mon atelier, au milieu d'un jardin où se côtoient 350 espèces de plantes." " C'était une évidence pour moi : les premiers parfums Louis Vuitton devaient être des féminins. Parler aux femmes me semblait d'autant plus essentiel que des nuages sombres pèsent sur certaines d'entre elles suite à la montée des radicalismes et l'adoption de certains comportements vis-à-vis d'elles, y compris en Europe. J'aime l'idée d'universalité de la féminité : où qu'elles vivent, les femmes partagent des valeurs communes indicibles et pas toujours faciles à comprendre pour les hommes d'ailleurs, c'est peut-être parce que je suis le père de deux filles que j'en suis convaincu.