Anxiogène : l'adjectif résume à lui seul ces douze mois écoulés sur le mode de la peur. Menace terroriste, chômage, harcèlement sexuel, émeutes, épidémies, ouragans... Pour chacun de nous, jeune ou âgé, femme ou homme, le quotidien est lourd à vivre, à accepter, à digérer. Au point que beaucoup débattent sur cette " émocratie ", néologisme qui désigne un système où les discours et les décisions sont dictés par les émotions. Et à en lire les milliers de posts des internautes, au jour le jour, sur les réseaux sociaux, nous contribuerions tous, à notre manière, à entretenir l'atmosphère catastrophiste en y allant de nos commentaires alarmistes. Pourtant, ce serait avant tout " la faute aux médias ". Car même si nous sommes acteurs de la fabrication de ce climat, la presse a bon dos : c'est à elle, après tout, que l'on doit d'être informé, minute par minute, de la santé du monde. En relayant quasi exclusivement les mauvaises nouvelles, elle alimenterait le contexte peu rassurant, au point d'ébranler notre équilibre psychique.
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Anxiogène : l'adjectif résume à lui seul ces douze mois écoulés sur le mode de la peur. Menace terroriste, chômage, harcèlement sexuel, émeutes, épidémies, ouragans... Pour chacun de nous, jeune ou âgé, femme ou homme, le quotidien est lourd à vivre, à accepter, à digérer. Au point que beaucoup débattent sur cette " émocratie ", néologisme qui désigne un système où les discours et les décisions sont dictés par les émotions. Et à en lire les milliers de posts des internautes, au jour le jour, sur les réseaux sociaux, nous contribuerions tous, à notre manière, à entretenir l'atmosphère catastrophiste en y allant de nos commentaires alarmistes. Pourtant, ce serait avant tout " la faute aux médias ". Car même si nous sommes acteurs de la fabrication de ce climat, la presse a bon dos : c'est à elle, après tout, que l'on doit d'être informé, minute par minute, de la santé du monde. En relayant quasi exclusivement les mauvaises nouvelles, elle alimenterait le contexte peu rassurant, au point d'ébranler notre équilibre psychique. Rien de nouveau sous le soleil toutefois : les chercheurs américains McCombs et Shaw l'affirmaient déjà dans les années 70 : " Les médias ne nous disent pas quoi penser, mais à quoi penser. " Le phénomène existe d'ailleurs depuis la création même de la presse populaire au xixe siècle, la première à avoir compris et exploité la valeur de l'émotion, rappelle Jean-Jacques Jespers, journaliste et professeur à l'ULB. " Proposer du fait divers au plus grand nombre faisait évidemment vendre ", relève-t-il. Feu Maurice Lever, historien français, ancien chercheur au CNRS, dans son ouvrage Canards sanglants (éd. Fayard) remonte, lui, carrément plusieurs siècles en arrière : " Avant la naissance d'une véritable presse - LaGazette de Théophraste Renaudot n'apparaît qu'en 1631 -, existaient de petits bulletins d'information, communément appelés " canards " ou " occasionnels " (...) qui relataient des faits divers (...) propres à frapper l'imagination et à ébranler les nerfs : crimes, viols, incestes, monstres, catastrophes naturelles, phénomènes célestes, fantômes et diableries en tout genre, procès de sorcellerie... (...) Ils s'adressaient à un public populaire, amateur de sensations fortes. " Selon l'auteur, ces documents laissent deviner les mentalités, à l'aube du xviie siècle : " Ils plongent au plus profond de la conscience collective, dont ils révèlent à la fois les fantasmes, les aspirations, les refoulements et les peurs. " Cette gestion des sensations, différente selon les personnes, en dit également beaucoup de nous, quatre siècles plus tard. " D'abord parce que ces ressentis demandent désormais à être reconnus. Il est bien sûr légitime d'être inquiet ", explique Pascal Minotte, psychologue et chercheur au CréSaM (Centre de Référence en Santé Mentale). Et certains accusent le coup moins bien que d'autres. Ils ruminent les pensées négatives qui s'ensuivent et se sentent menacés. " C'est une spirale infernale, ça les obsède et pourtant, ils souhaitent rester constamment au courant de ce qui se passe. C'est d'autant plus pernicieux qu'avec l'hyperconnectivité, on se gave littéralement d'infos, sans aucun recul ", précise le spécialiste (lire par ailleurs). Ce qui nous différencie de nos aïeux. " Le rôle des nouvelles technologies est crucial dans la démultiplication de l'anxiété et l'évolution de la forme que revêt l'émocratie. Le monde est plus sûr qu'avant et pourtant, l'impression de chaos est réellement plus grande. En cause ? Le flux omniprésent d'actualités terrorisantes qui se succèdent à une vitesse folle, au point de devenir un véritable bien de consommation, chacun les considérant comme des dangers réels pour lui-même. Mais cette crainte nous prémunit également des intimidations, car elle permet d'être plus vigilant ", nuance le philosophe François De Smet. Pour ce spécialiste, une société qui a peur est en effet une société qui fait face. " La menace nucléaire, dans les années 50, a marqué un vrai tournant. L'être humain, confronté à l'angoisse, se dote des moyens pour éviter cette peur à long terme, c'est donc constructif. Ce climat anxiogène peut être salutaire pour décoder le monde dans lequel nous vivons et mieux y évoluer, une fois averti. " Au-delà de l'individu, la sphère politique joue un rôle essentiel dans l'émocratie 2.0. " Aux xixe et xxe siècles, les décideurs ne craignaient pas de proposer des choses. Aujourd'hui, ils sont à l'affût de ce que ressentent les citoyens. Certains y trouvent une véritable rente électorale, comme l'extrême droite, qui joue sur ce qui effraye. Les réseaux sociaux sont une formidable source afin de savoir ce qui déroute les êtres ", précise François De Smet. Et Jean-Jacques Jespers fait le même constat : " Alors que nous vivons dans une société censée vivre sur la raison, les politiques prennent des mesures fondées sur l'inquiétude, l'indignation et l'empathie, sans plus aucun recul, comme si eux aussi étaient régis par l'immédiateté. Le pouvoir se laisse aller à suivre le courant dominant guidé par l'appréhension, alors qu'il est supposé mettre des filtres. D'autant que l'opinion publique dont il peut avoir un aperçu sur Facebook ou Twitter n'est qu'un reflet de celle-ci. Exactement comme pour les sondages, sources avec lesquelles on ne peut pas uniquement gouverner ! La classe politique doit prendre du recul par rapport à ce trop-plein de ressentis, au lieu de l'utiliser et le manipuler. " Car ces commentaires postés par les internautes s'apparentent à de véritables outils dans la sphère des élus, qui justifient leur décision au nom de ces milliers de posts. " Un migrant a commis une agression ? C'est récupéré par quelqu'un qui promet de prendre une décision immédiate... Je suis d'autant plus d'accord avec Jean-Jacques Jespers que l'on constate à quel point trois grandes émotions sont facilement manipulables : la peur (un migrant a violé, ça pourrait m'arriver à moi ou à ma fille), la vengeance (il faut qu'il paie pour ce qu'il a fait) et la pitié (pauvre petit enfant de migrant, mort sur une plage, ça ne peut plus se reproduire). Persuadés qu'il faut réagir, tous ne réalisent pas que leurs fragilités sont décortiquées à leur insu, ils sont dès lors capables de voter à chaud pour ce politique qui a pris cette mesure qu'ils pensent juste ", ajoute Pascal Minotte. Dans son ouvrage Overdose d'info : guérir des névroses médiatiques (éd. Seuil), Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie et d'addictologie mettait déjà en garde, voici une dizaine d'années, sur les mécanismes pervers de notre rapport à l'info et nous donnait des pistes pour sortir du stress et de la dépendance : " Les news se suivent et semblent obéir à la loi des séries : attentats, crashs aériens, cyclones et autres tremblements de terre... Les titres des quotidiens et des journaux télévisés nous plongent dans l'angoisse (...) sans cesse éveillée - on se souvient des images du 11 septembre diffusées en boucle sur nos écrans - qui mène facilement à la névrose, hypocondrie médiatique, boulimie, compulsions... Les actualités tournent à l'obsession. " D'où la nécessaire éducation aux médias, prônée tant par Jean-Jacques Jespers que Pascal Minotte, par ailleurs professeur de psychosociologie des usages et des pratiques médiatiques en éducation aux médias à l'IHECS. La Toile ne se résume pas à liker ou non. De quoi méditer sur notre manière de nous exprimer et de nous informer. Car l'émotion est peut-être en passe de devenir la monnaie d'échange du xxie siècle.