En septembre dernier, lors des Semaines de la mode, et particulièrement l'incarnation parisienne de l'événement, ils étaient partout. Les sequins, annonciateurs de l'évincement de l'athleisure pandémique par le glamour à outrance? Les jeans taille basse, revenus d'entre les victimes du début des années 2000? Non: les os! Clavicules et omoplates saillantes, mâchoires soulignées par des joues creusées, crête iliaque dépassant d'une jupe ou d'un pantalon: les derniers défilés n'ont pas seulement été l'occasion de présenter les nouvelles tendances mais bien aussi de signer le retour de la taille zéro, qu'on pensait pourtant définitivement bannie.
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En septembre dernier, lors des Semaines de la mode, et particulièrement l'incarnation parisienne de l'événement, ils étaient partout. Les sequins, annonciateurs de l'évincement de l'athleisure pandémique par le glamour à outrance? Les jeans taille basse, revenus d'entre les victimes du début des années 2000? Non: les os! Clavicules et omoplates saillantes, mâchoires soulignées par des joues creusées, crête iliaque dépassant d'une jupe ou d'un pantalon: les derniers défilés n'ont pas seulement été l'occasion de présenter les nouvelles tendances mais bien aussi de signer le retour de la taille zéro, qu'on pensait pourtant définitivement bannie. La plupart des créateurs n'avaient-ils pas juré, après que plusieurs mannequins aient succombé des séquelles de l'anorexie au début des années 2000, qu'on ne les y reprendrait plus jamais? Actif dans le métier depuis plus de vingt-cinq ans, Vincent Grégoire, consultant en stratégie au sein du bureau de tendances Nelly Rodi, confie ne pas vraiment être surpris: "La mode n'est jamais qu'un éternel recommencement, donc il ne faut jamais dire jamais." Même si le Parisien reconnaît avoir été "choqué par la maigreur des mannequins de certains défilés, Saint Laurent par exemple. "Taille zéro" n'est jamais qu'une manière polie de désigner l'anorexie et sur certains podiums la silhouette des modèles faisait peur". Victimes de la mode? Oui, mais plutôt celle lancée par les réseaux sociaux, miroir paradoxal qui reflète autant la diversité des corps célébrant l'acceptation de soi que la quête désespérée d'une silhouette toujours plus affinée. A l'été 2020, un exposé du magazine américain Rolling Stone accusait ainsi l'application TikTok, particulièrement prisée par la jeune génération, d'encourager les troubles alimentaires chez les adolescents. "Comment j'ai perdu 12 kilos grâce au jeûne intermittent", "ce que je mange lors d'une journée de jeûne": sur la plate-forme, le hashtag #WhatIEatInAday, présent sur nombre de vidéos incitant à la restriction calorique, comptabilise plus de 3 milliards de vues. Un décompte d'autant plus préoccupant que selon les derniers chiffres (Digiming, septembre 2021), 34% des utilisateurs appartiennent à la tranche d'âge des 16-24 ans tandis qu'aux Etats-Unis, les 13-16 ans se disent aussi susceptibles d'utiliser TikTok que Facebook. Et ce, alors même que selon une étude publiée en 2016 dans le Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics, les jeunes adultes qui passent de longues périodes quotidiennes sur ces réseaux présenteraient un risque de 2,2 à 2,6 fois plus élevé d'être touchés par un trouble alimentaire. La faute à l'essence même de ces médias sociaux, au jeune âge de ces utilisateurs, mais aussi au fait qu'ils sont rendus plus impressionnables encore par la perte de repères caractéristique de l'époque. "On vit dans une société qu'on qualifie de "postmoderne", qui est marquée par l'éclatement des limites et régie par l'hyperconsommation, décode Séverine Lamour, psychiatre en région liégeoise. C'est une société qui met au premier plan les notions d'urgence et d'instabilité et exige des individus tout et son contraire: être ordinaire et extraordinaire, semblable et différent... On est plongés dans un cumul de paradoxes qui pousse à la perte de repères, ce qui contribue à expliquer l'aspect endurant du culte de la maigreur: pour de jeunes personnes qui en un clic peuvent s'identifier à des milliers d'images sur les réseaux sociaux, exploiter leur propre corps pour tenter de s'en rapprocher, en perdant du poids par exemple, est une possibilité tentante pour retrouver des repères." Et d'ajouter que nous sommes tous "même inconsciemment influencés par le culte de l'image et de la maigreur, mais ce phénomène est encore plus fort chez les jeunes qui sont en pleine construction de leur identité". Un phénomène dont les implications continuent de surprendre Vincent Grégoire: "Ce qui m'interpelle, c'est que le plus souvent, les blocages viennent des victimes des diktats elles-mêmes. On pourrait dire "ce sont les hommes qui veulent la maigreur", ou bien "ce sont les créateurs", mais quand on fait des "focus groups", on réalise l'importance qu'une certaine silhouette a encore pour les consommatrices. Elles ne veulent pas se voir en rondes, elles préfèrent se voir en maigres, des corps neutres: paradoxalement, c'est encore pire au sein de la jeune génération, il y a un mal-être très puissant. Les représentations n'évoluent pas et en parallèle, le plongeon vers des lendemains incertains donne encore plus envie de se raccrocher à ce qu'on connaît, même si on sait que ce n'est pas si bien que ça. Moi ça me choque, je ne valide pas, mais en même temps, je comprends", concède le chasseur de tendances parisien. Aujourd'hui plutôt connue du grand public pour ses apparitions pétillantes dans l'émission d'enchères Affaire conclue, la Liégeoise Aurore Morisse a pourtant commencé sa carrière à l'adolescence, dans le mannequinat. Silhouette fuselée, sourire Ultrabrite et blondeur rehaussée d'un visage constellé de taches de rousseur, celle qui s'est lancée dans le métier aux côtés de sa soeur jumelle avait tout pour réaliser une ascension fulgurante dans le monde de la mode. Ou presque. "J'ai commencé au plus fort de l'obsession pour la taille zéro, et il m'a fallu des années avant d'oser porter à nouveau des jupes, parce que ma bookeuse de l'époque m'a dit que j'avais des jambes trop courtes et musclées pour percer dans le métier. Les mensurations idéales étaient 85-60-90, mais moi je faisais 92 de tour de hanches et ces deux centimètres m'étaient renvoyés en permanence. Sauf que même en mangeant une pomme par jour pendant trois semaines, je n'allais pas les perdre, à moins peut-être qu'on ne me rabote à la scie", tempête Aurore. Et de confier que "si aujourd'hui, j'assume enfin de porter des vêtements moulants, j'ai passé des années à cacher mon corps. Je n'avais aucune confiance en moi: quand on te dit à 14 ans que tu as les jambes trop courtes et les hanches trop larges, tu n'en sors pas indemne". Surtout si, comme certaines de ses consoeurs, la réponse n'est pas de changer d'agent mais bien de tout faire pour se plier aux mensurations imposées. "Quand je suis arrivée à Milan, on m'a installée dans une cage à poules, un appartement de 80 m2 où huit filles logeaient. L'une d'elles était en train d'expliquer à sa mère via Skype que son agent lui avait demandé de perdre 5 kilos en une semaine et elle lui a répondu "tu vas le faire", mais en la voyant, c'était impossible qu'elle perde le moindre gramme supplémentaire sans tomber dans la malnutrition. Certaines filles avalaient des boules d'ouate puis buvaient de grands verres d'eau pour recréer l'illusion de satiété. Apparemment, ça fonctionnait pas mal, sauf qu'elles avaient le teint gris et qu'elles perdaient leurs dents. J'ai la chance d'avoir toujours été anticonformiste et de n'avoir jamais succombé au diktat de la maigreur extrême, mais il n'en va pas de même pour tout le monde", regrette celle qui a préféré les campagnes photo à la tyrannie des podiums. Lesquels n'auront pas résisté bien longtemps aux sirènes de la taille zéro, que pléthore de créateurs, à commencer par ceux qui sont dans le giron de Kering et LVMH, avaient pourtant juré de bannir de leurs collections. En 2017, les deux conglomérats avaient ainsi assuré vouloir s'allier pour supprimer les mannequins trop maigres ou trop jeunes de leurs podiums et de leurs campagnes. Sauf qu'en l'occurrence, Saint Laurent appartient justement au groupe Kering et ainsi que le souligne Vincent Grégoire, il s'agit là d'un des mauvais élèves de la dernière semaine de la mode parisienne. Hypocrisie? Amnésie? Pour le consultant en stratégie, il s'agirait plutôt de l'appel du profit. "La plupart des créateurs sont dans le déni et répondent avant tout aux réalités commerçantes. Il faut se rappeler qu'aujourd'hui, le marché principal de tout ce petit monde se trouve en Chine, où il s'agit d'avoir la peau de plus en plus blanche, les yeux débridés et un corps longiligne d'héroïne de manga pour plaire. Les marques s'adaptent à cette esthétique." D'autant que même à l'ère du body positivisme et de l'adulation des formes voluptueuses de la famille Kardashian, laquelle rassemble près d'un milliard (!) de followers sur Instagram si l'on compte tous ses membres, avoir un IMC flirtant dangereusement avec la limite reste une forme de symbole de statut ultradésirable. "Si on nous incite à célébrer les rondeurs et les imperfections, alors c'est quoi le dernier snobisme? Dans un monde qui nous exhorte à glorifier nos défauts et célébrer la peau d'orange, la vanité ultime est de se rapprocher d'un corps rare et intouchable: la maigreur à outrance", décrypte Vincent Grégoire. Qui ajoute que "la jeune génération en vient à confondre réel et virtuel, toutes les incarnations métaversisées font qu'ils ne parviennent plus à distinguer la différence entre les deux et ils voient la maigreur omniprésente sur les réseaux sociaux comme un but à atteindre." Un idéal qui n'est pas l'apanage de la jeunesse: "On a beaucoup parlé de l'effet Zoom et de son impact négatif sur l'estime de soi ( NDLR: les vidéoconférences via ce canal étant implacables quand il s'agit de nous renvoyer une mauvaise image de nous), mais les réseaux sociaux c'est pareil, on se voit plus moche, plus gros, plus vieux... Alors on tente de ralentir les effets du temps. Or la maigreur est l'apanage des prépubères, donc elle a un côté aspirationnel", explique encore notre expert. Et si les silhouettes poids plumes semblent encore peser bien lourd dans l'inconscient collectif, cette fois, les brindilles ne suscitent plus qu'une admiration aveugle lorsqu'elles défilent. Dans un édito pour l'édition française de Elle, sa directrice de rédaction, Véronique Philipponnat, dénonçait "les jambes trop fines, les épaules trop osseuses et les ventres trop concaves" aperçus sur les podiums, tandis que Sophie Fontanel suggérait, dans une chronique pour L'Obs, que "les mannequins seraient plus puissantes si elles étaient moins maigres". Et osaient ainsi littéralement prendre plus de place.