Le 20 juin dernier, les gradins du meeting de Donald Trump, à Tulsa, en Oklahoma, se sont retrouvés à moitié vides. Et ce n'était pas pour des raisons de distanciation sociale. Des internautes auraient grugé les inscriptions en ligne pour assister à l'événement. Le plan de hackers expérimentés ou de membres d'Anonymous? Que nenni. De jeunes fans de K-Pop, la musique pop coréenne, auraient tout simplement initié le mouvement sur TikTok, l'appli chère aux teen-agers. Le mot d'ordre lancé: s'inscrire en ligne au meeting du président, et surtout ne pas s'y rendre. Le tout revendiqué sur la base de captures d'écran ou de vidéos de TikTokeurs, billets à la main, se gaussant sur fond de Macarena. La bonne blague! Bien sûr, l'équipe de l'homme d'Etat a démenti le sabotage de ces gamins, prétextant d'autres raisons au fiasco. Cette anecdote révèle néanmoins un autre rapport aux écrans qu'entretiennent ceux qu'on appelle les "Zoomers", mot valise de "génération Z" et "boomers", ces enfants nés avec un smartphone en main. Un rapport qu'on avait peut-être moins vu venir, puisque l'objet numérique se fait alors moyen d'action, ce qu'on nommerait aujourd'hui un empowerment adolescent, vérifiant avec l'exemple trumpesque la devise que l'union fait la force.
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Le 20 juin dernier, les gradins du meeting de Donald Trump, à Tulsa, en Oklahoma, se sont retrouvés à moitié vides. Et ce n'était pas pour des raisons de distanciation sociale. Des internautes auraient grugé les inscriptions en ligne pour assister à l'événement. Le plan de hackers expérimentés ou de membres d'Anonymous? Que nenni. De jeunes fans de K-Pop, la musique pop coréenne, auraient tout simplement initié le mouvement sur TikTok, l'appli chère aux teen-agers. Le mot d'ordre lancé: s'inscrire en ligne au meeting du président, et surtout ne pas s'y rendre. Le tout revendiqué sur la base de captures d'écran ou de vidéos de TikTokeurs, billets à la main, se gaussant sur fond de Macarena. La bonne blague! Bien sûr, l'équipe de l'homme d'Etat a démenti le sabotage de ces gamins, prétextant d'autres raisons au fiasco. Cette anecdote révèle néanmoins un autre rapport aux écrans qu'entretiennent ceux qu'on appelle les "Zoomers", mot valise de "génération Z" et "boomers", ces enfants nés avec un smartphone en main. Un rapport qu'on avait peut-être moins vu venir, puisque l'objet numérique se fait alors moyen d'action, ce qu'on nommerait aujourd'hui un empowerment adolescent, vérifiant avec l'exemple trumpesque la devise que l'union fait la force. Bravo les jeunes? Yves Collard, expert et formateur en éducation aux médias, professeur à l'Ihecs, relativise: "Nous sommes anti-Trump pour plein de bonnes raisons, donc on estime que c'est une bonne idée de la part de ces ados. Mais s'ils noyautent un groupe qui nous est cher, on va trouver que c'est épouvantable. Les jeunes se constituent en groupes qui veulent avoir un impact sur leur propre existence. Ils construisent ensemble des normes sociales, une certaine forme de démocratie participative avec des avantages et potentiellement des inconvénients: est-ce que le pouvoir doit reposer sur des groupes d'influence? Quand c'est anti-Trump ça nous convient, quand c'est pro-extrême droite c'est plus compliqué. D'un autre côté, ça montre aux jeunes qu'ils peuvent avoir une action sur le monde, et ça, c'est rassurant." A l'instar de ce "teen power" qui fait trembler jusqu'à la Maison-Blanche - Trump étant depuis parti en guerre pour éliminer TikTok, aux mains des Chinois, du sol américain et s'étant encore attiré les foudres des utilisateurs -, d'autres éléments caractérisent aujourd'hui les relations interpersonnelles que bâtissent les jeunes via les canaux virtuels, et qui les différencient des générations précédentes. Si, selon Yves Collard, "nos jeunes sont restés des adolescents avec les mêmes besoins, les mêmes difficultés, les mêmes angoisses, le même enthousiasme qu'auparavant", l'âge ingrat se vit aujourd'hui presque obligatoirement à travers le filtre numérique, avec lequel ils sont nés et qui fait partie de leurs modalités d'interactions. Autrefois - entendez au temps de la télé pour (pratiquement) seul écran dans l'espace domestique -, l'appartenance à un groupe se jouait dans les vêtements, l'apparence, le bon mot devant toute la classe. De nos jours, la construction de l'identité passe par tout ça, mais publié et validé sur les réseaux sociaux. Gina, 18 ans, a expérimenté ce sentiment du collectif 2.0 pendant la période inédite de quarantaine: "Tu ne te sens pas seule dans ce moment horrible que tu es en train de vivre. Une voisine a composé un morceau, j'ai fait le montage du clip. Chacun se filmait en train de danser sur la chanson, avec des photos des affiches que les gens mettaient sur leurs balcons. On était unis même si on n'était pas les uns avec les autres. C'est comme une nouvelle habitude, on est tous sur les réseaux et on peut changer des choses grâce à ça." Bien qu'elle soit sur Facebook et Instagram, la jeune femme reste toutefois prudente face à "ce double monde": "J'ai l'impression que tu ne peux pas savoir comment est une personne via un écran et que tu peux vite te faire tromper. Plus jeune, il m'arrivait souvent de me préparer pour une photo Instagram. Maintenant, je partage surtout des choses qui m'intéressent ou que je fais, des photos notamment. Pour moi, ma page doit me représenter, sans forcément montrer mon visage, et je pense que ce que je fais me représente bien." C'est aussi l'avis de Zoé, 17 ans, qui n'aime pas s'afficher personnellement sur la Toile: "Je ne publie que des photographies que je prends ou des amis qui m'ont autorisée à le faire. Dans le cas où je me montre ou montre des amis, je préfère laisser les images telles que prises, sans retouches, même si des éléments "choquants" ou tabous sont représentés. Mais la plupart des ados de mon âge postent plein de photos d'eux sur Instagram, je fais partie d'une minorité!" Cette réflexion sur "l'acte photographique" différencie les jeunes d'hier et d'aujourd'hui dans leur rapport aux autres. Fabienne Glowacz (*), professeure en psychologie à l'université de Liège, l'analyse comme "faisant partie des interactions quotidiennes des jeunes - et des adultes aussi désormais. Chez les ados, on parle de construction identitaire qui passe par l'acte photographique et d'identité narrative. Le jeune se raconte par la photo et par les commentaires qu'elle peut recevoir. Il ne s'agit pas seulement de se photographier, mais il est surtout question d'engager une interaction, le désir de se raconter par des images se conjugue le plus souvent à une attente à la fois anxieuse et excitante de se voir confirmé, liké, commenté. C'est le miroir social qu'on a toujours eu en présentiel au sein des interactions entre jeunes, se jouant aujourd'hui de façon plus "visible" via les réseaux sociaux et pouvant conduire parfois à des commentaires négatifs rendus publics." Et c'est précisément là où le bât blesse. Cyberviolence, mauvaise estime de soi... Les écrans peuvent aussi faire des ravages. Mais Yves Collard se veut rassurant: "Il n'y a pas que des aspects problématiques! La désinhibition permise par les médias sociaux permet une sincérité: on va trouver chez l'autre un discours réconfortant. L'ado insulté va souvent recevoir le secours de l'autre, peut-être plus qu'à notre époque où une personne harcelée n'avait pas la possibilité de trouver rapidement du soutien." Les adolescents qui bâtissent leur société selon ces nouveaux codes relationnels semblent donc avoir en eux les ressources pour faire en sorte que cela se passe au mieux. Sans perdre de vue les dérives possibles des médias numériques, Fabienne Glowacz confirme: "Les jeunes se trouvent dans une socialisation à distance (physique) mais avec une "proximité sociale". Pendant le confinement par exemple, ces outils ont été une fenêtre ouverte, quand les tensions dans le foyer étaient trop fortes pour en parler, voire chercher de l'aide." Avec le lockdown est en effet venue la rupture avec la vie normale. Ne plus pouvoir "délirer" avec ses copains, se retrouver avec ses parents en permanence à l'âge où l'émancipation et l'intimité sont nécessaires, auraient pu virer au cauchemar si, justement, certaines échappatoires, dont les écrans (mais pas que), n'avaient pas permis de partager des tranches d'existence avec ses amis. Pour les enfants Zoomers, les écrans participent dès lors à leur quête d'autonomie et de liberté à conquérir. Merlin, 15 ans, est ainsi adepte du gaming car il permet "de voyager, de s'évader, mais aussi d'apprendre plein de trucs". De même, les réseaux sociaux sont devenus une parfaite caisse de résonance où les adultes en devenir expriment leur créativité - des danses sur TikTok aux stories montrant peintures, plats cuisinés ou photos artistiques -, et la font valider par leurs pairs. Gina raconte: "J'ai des amis en écoles d'art, et beaucoup d'entre eux se sont mis à produire pendant le confinement notamment. Un de mes potes se levait très tôt, il était à fond dans son travail de fin d'année, il postait, dans ses stories, les peintures et tous les trucs qu'il faisait. Je me disais "waouh" mais d'un autre côté, je me sentais frustrée de ne pas être motivée pour faire plein de choses." "Publier des vidéos sur TikTok a permis de calmer l'anxiété et la vulnérabilité en produisant soi-même du contenu, commente Yves Collard. Dans cette crise du coronavirus, pour apaiser cette non-maîtrise de la situation, nous avons tous, et les ados en premier, surinvesti les réseaux sociaux parce que cette activité nous rassurait. Et puis les outils numériques sont mobilisables à tout moment." L'autre changement de taille dans la nouvelle vie relationnelle des Zoomers est que ces outils leur permettent de partir à la découverte des codes amoureux et sexuels de façon moins frontale qu'autrefois. Pour un garçon, discuter avec une fille quand on a 13-14 ans, dans la cour de récréation, ce n'est pas simple! Avant de se retrouver à piquer un fard devant l'autre, on peut déjà vivre ses premiers émois à distance. "Les médias numériques permettent un premier contact avec l'autre sexe, ce qui n'était pas toujours possible avant, en fonction des normes sociales et culturelles de la famille, ajoute Yves Collard. Aujourd'hui, via les écrans, on part à la découverte de cela, à l'abri du regard des autres et surtout de celui jugé ringard des parents. C'est crucial dans certains milieux défavorisés. Cela étant, c'est peut-être plus difficile pour les filles parce qu'il faut plaire à l'autre sexe tout en tenant compte d'une réalité normée qui est la question de l'apparence et de la réputation. Il faut être belle mais ne pas en faire trop, car la réputation entre en ligne de compte, d'autant plus sur les réseaux sociaux." Pour Zoé, les canaux virtuels permettent en effet d'aller vers l'autre plus facilement. "J'ai souvent peur d'aller voir les gens pour leur parler, de ne pas savoir quoi dire. Envoyer un message via un réseau social, pour une première approche, c'est quand même bien plus simple que de parler à quelqu'un directement et devant les autres." Pour Lucas, 15 ans, en couple avec Enéa, le contact réel reste néanmoins plus simple et plus authentique. Mais pour lui aussi, les médias numériques ont joué un rôle, surtout durant la quarantaine, en permettant de maintenir une relation à distance, sans que les parents ne viennent mettre leur nez dedans. Enfin, c'est de distance géographique qu'il est aussi question dans les relations de ceux que l'on peut déjà appeler "les jeunes d'aujourd'hui". A l'aise en anglais - il a commencé à lire Harry Potter en VO - Merlin peut discuter avec des personnes du monde entier grâce aux jeux vidéo. Si les bandes d'ados d'hier se limitaient aux copains du quartier, du club de sport ou de l'école, les outils numériques incitent à développer, et surtout à entretenir, ce genre d'amitiés internationales. Il devient facile de papoter tous les jours avec une copine à l'étranger sur WhatsApp en toute intimité, quand, avant, il fallait prendre le temps de se téléphoner ou d'écrire une lettre et de la recevoir. Loin des yeux loin du coeur ne veut plus dire grand-chose, à l'heure où le quotidien de nos contacts s'étale dans des stories sur Instagram. Reste que - et c'est un bien - nos ados connectés ne sont pas dupes. La plupart d'entre eux ne se contentent pas de cet ersatz de vie partagée. Car rien ne remplace les copains "in real life"; tous sont unanimes, ils étaient heureux de retrouver leurs amis en juin. Merlin évoque son envie de "revoir des têtes", à tel point qu'il a très envie de retourner en classe, pas tant pour travailler que pour voir ses amis et récupérer un train de vie normal. En attendant, il sort plus qu'avant le confinement, il fait la fête, rencontre des gens. Lucas complète: "Je veux leur parler en vrai, rigoler avec eux... Un apéro Skype, ce n'est pas la même chose que d'aller boire un verre en terrasse!" Et même si finalement on se rassemble autour d'une table, le nez dans son smartphone, on est ensemble, c'est tout.