Le sentiment de solitude touche aujourd'hui près de la moitié de la population belge, avec un degré d'intensité variable. C'est en tout cas le résultat de " l'enquête nationale du bonheur " menée sur 3 770 Belges par l'université de Gand (UGent) et NN, une compagnie d'assurances, en 2018. Et contre toute attente, ce sont surtout les moins de 34 ans et la génération X (35-50 ans) qui traînent avec eux cette méchante amie. Car pour une bonne partie de ces personnes, l'isolement est mal vécu. Selon l'étude, se sentir seul multiplierait d'ailleurs par quatre le risque d'être malheureux.
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Le sentiment de solitude touche aujourd'hui près de la moitié de la population belge, avec un degré d'intensité variable. C'est en tout cas le résultat de " l'enquête nationale du bonheur " menée sur 3 770 Belges par l'université de Gand (UGent) et NN, une compagnie d'assurances, en 2018. Et contre toute attente, ce sont surtout les moins de 34 ans et la génération X (35-50 ans) qui traînent avec eux cette méchante amie. Car pour une bonne partie de ces personnes, l'isolement est mal vécu. Selon l'étude, se sentir seul multiplierait d'ailleurs par quatre le risque d'être malheureux. Toutefois, loin d'être inquiétés par les risques de cette vie en solo, certains choisissent de leur plein gré de se reclure - ce qui, puisqu'il s'agit d'une volonté et non de la conséquence d'une situation socio-économique précaire, est évidemment nettement mieux vécu. Aurélie par exemple, une étudiante bruxelloise issue d'une famille nombreuse, n'a pas hésité à emménager seule malgré son petit budget pour s'offrir du répit. Elle apprécie également les voyages sans accompagnants qui lui permettent de vivre pleinement son amour pour la nature et d'explorer sa spiritualité. Calamité ou plaisir ? La solitude semble donc avoir deux visages. Il faut " plutôt parler des solitudes au pluriel qu'au singulier car elle peut être choisie ou subie, relève Marie-Thérèse Casman, sociologue à l'ULg. Même si, dans la réalité, la frontière n'est pas toujours si nette. Il est également nécessaire de différencier " sentiment de solitude " et " isolement ". Ce dernier est une donnée objective, qui peut se mesurer, selon le nombre de personnes avec lesquelles on a parlé durant la semaine, etc. Cet isolement peut conduire, mais pas toujours, au sentiment de solitude. " Jacqueline Kellen, auteure de L'esprit de la solitude (Albin Michel), ou encore le psychanalyste français, Christophe André, voient dans le choix conscient de se retirer, une voie d'accès à la vie intérieure et un outil de développement personnel. " La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps, mortelle lorsqu'elle est trop longue, quoique nécessaire ", énonçait, sur France Inter, Christophe André, citant le marquis de Vauvenargues, moraliste français du XVIIIe siècle. Vu sous cet angle, la solitude pourrait dès lors être salutaire afin de se connaître soi-même dans un monde où les sollicitations constantes par les réseaux sociaux, la publicité et autres nous éloignent de l'essentiel. Jacqueline Kellen écrit dans son livre : " Tant qu'un individu demeure accroché aux autres, tant qu'il craint le jugement d'autrui, il ne sait pas de quoi il est véritablement porteur. Ceux qui ont subi une réclusion solitaire ont su que cette expérience ne conduisait pas obligatoirement à l'angoisse et au désespoir, que c'était une façon d'aller vers l'intérieur, de creuser sa mine d'or. La plupart des maux de l'homme, avait noté Blaise Pascal, viennent de son incapacité à " demeurer en repos dans une chambre ", parce qu'il préfère se divertir au lieu de faire face. Or la traversée de la solitude ne débouche pas sur le néant mais sur une mise au monde ". Des mots qui font étrangement écho au vécu d'Aurélie, notre trentenaire qui témoigne. " Ce n'est pas que je voulais forcément rester seule mais il fallait que j'apprenne la gestion sans pour autant compter sur quelqu'un. Je désirais prendre un appartement pour accueillir des personnes chez moi librement mais aussi pouvoir me retirer. Ayant grandi avec sept soeurs, j'ai constamment été entourée de beaucoup de monde et je n'ai jamais vraiment eu le temps de me confronter à moi-même. Il y avait toujours des gens pour être distraite ", raconte-t-elle en choisissant avec soin ses mots. Après un an sans cohabitant, la jeune femme affirme avoir appris à vivre avec elle-même, avoir identifié ses peurs et en avoir battu certaines. Pour Graciella, une élégante jeune danseuse dont le prénom n'aurait pu être mieux choisi, partir habiter seule pendant deux ans fut également une délivrance, ayant grandi dans un contexte familial difficile. Maltraitée par sa mère adoptive, négligée par ses proches et atteinte d'une maladie, elle a profité des études supérieures pour faire une demande de logement étudiant et s'extirper du petit deux-pièces insalubre de la région parisienne où elle logeait. A l'époque, " je n'étais pas très sociable, la colocation n'était pas un réflexe pour moi et je crois que j'avais un trop grand besoin de liberté pour accepter de m'enfermer avec des gens, avoue-t-elle. Je voulais être seule, j'en avais marre de vivre avec des gens. " Si cette décision lui a permis de respirer enfin, de prendre soin d'elle, elle admet que cela l'a amenée à devenir plus matérialiste, plus possessive : " On ne pouvait rien me dire, c'était mon appart', ma vie... " Car l'un des dangers de la solitude désirée est là : à force de se regarder le nombril, l'individu risque de s'enfermer dans une introspection infinie à en devenir égocentrique ou encore de confondre l'ermite bien dans ses bottes et le blessé esseulé. Jacqueline Kellen relève en effet les aspects néfastes d'une " mauvaise " solitude qui " enferme, amoindrit, rétrécit ; elle coupe des autres et du monde ; elle n'est pas créatrice et ramène tout à soi ; elle conduit à la tristesse, au ressassement, à la désespérance. " L'auteure française Emmanuelle Corbel l'exprime ainsi : la personne " est alors en attente de soutien et d'approbation, mais au lieu d'exposer sa souffrance, elle se met en retrait, à distance. Un individu peut également se retrouver seul par peur, par timidité, par repli ou résignation, et cet état s'accentue alors de jour en jour, car la difficulté de se mesurer aux autres, de créer des relations, demande des efforts. Il faut oser aller vers autrui. Cette forme de détachement témoigne de la peur, de la fuite et surtout d'une certaine immaturité. La solitude peut également survenir par rejet, mépris ou amertume. Dans ce cas, il en découle un désengagement et un refus de tout lien social. " Pour sa part, durant cette période en tête à tête avec elle-même, Gracie, comme on l'appelle dans l'intimité, a au final moins souffert de l'isolement qu'au milieu de sa famille adoptive. Et c'est Internet, qui pourtant crée chez certains ce sentiment de ne jamais pouvoir être tranquille, qui lui a permis de garder l'équilibre. " WhatsApp et Twitter m'ont aidée à sortir de l'isolement. A l'époque, j'y étais très active et j'avais rencontré là-bas quelques personnes. Ces personnes étaient tout pour moi, ma famille, mes amis, mon quotidien ", se souvient-elle. Aujourd'hui, elle habite en ménage, avec deux enfants dont elle s'occupe. Elle ne se résout donc plus à vivre seule. " Je n'ai pas encore fini de travailler sur moi et d'assimiler tous les principes de la vie ensemble, cela couperait mon processus ", soupire-t-elle. Alors, parfois, elle lorgne encore du coin de l'oeil sa solitude bien aimée...