D'un côté, Le génie lesbien, d'Alice Coffin (retrouvez ici son interview complète), un essai à la fois combatif et jouissif, paru le 30 septembre dernier chez Grasset. De l'autre, Moi les hommes, je les déteste, livre féministe et iconoclaste de Pauline Harmange, publié le lendemain par Monstrograph. Au centre, une formidable polémique qui n'en finit pas d'enfler, les deux autrices françaises étant accusées, au mieux, de misandrie, au pire, de n'être rien de moins que des sorcières modernes, fers de lance d'une guerre des sexes injustifiée, sans oublier "laides, bêtes et mal baisées", rengaine répétitive des réseaux sociaux dès qu'une femme y prend la parole.
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D'un côté, Le génie lesbien, d'Alice Coffin (retrouvez ici son interview complète), un essai à la fois combatif et jouissif, paru le 30 septembre dernier chez Grasset. De l'autre, Moi les hommes, je les déteste, livre féministe et iconoclaste de Pauline Harmange, publié le lendemain par Monstrograph. Au centre, une formidable polémique qui n'en finit pas d'enfler, les deux autrices françaises étant accusées, au mieux, de misandrie, au pire, de n'être rien de moins que des sorcières modernes, fers de lance d'une guerre des sexes injustifiée, sans oublier "laides, bêtes et mal baisées", rengaine répétitive des réseaux sociaux dès qu'une femme y prend la parole. Plusieurs semaines après la parution des deux ouvrages, vendus chacun à plusieurs milliers d'exemplaires dès leur sortie, la colère et les menaces qu'ils suscitent ne faiblissent pas, tant et si bien qu'Alice Coffin a dû être placée sous protection policière. Elle l'avoue aujourd'hui: elle ne s'attendait pas à une telle levée de boucliers (et d'épées) suite à la sortie de son livre, et encore moins au passage qui polariserait le plus les réactions, celui où elle explique privilégier les oeuvres de femmes et tenter de lire un minimum de livres et regarder un minimum de films dont l'auteur est un homme. "Je savais que le livre avait un contenu fort, qu'il parlait de féminisme sans concession, mais je suis très surprise que c'est ce passage qui coince autant dans l'opinion publique", confie-t-elle. Une surprise qu'après réflexion, celle qui est élue d'Europe Ecologie-Les Verts dans le XIIe arrondissement parisien qualifie d'idiote: "Tout ce qui se passe est l'illustration exacte de ce que je développe dans le livre, notamment la manière dont certains médias ont lancé l'offensive avec des articles affirmant que je veux supprimer tous les hommes. C'est tout à fait faux, mais c'est intéressant parce qu'on ne se permettrait pas cette lecture déformée et réductrice s'il s'agissait d'un autre sujet ou si c'était un homme puissant qui l'avait écrit, mais comme je traite ici de féminisme et de lesbiennes, qui représentent une minorité, on se sent libre de raconter n'importe quoi à mon sujet." Un constat que partage la journaliste féministe belge Camille Wernaers (Axelle, Les Grenades-RTBF...) qui, si elle se dit dérangée par la violence suscitée par les livres de Pauline Harmange et Alice Coffin, n'est pas étonnée pour autant. "Dans une société patriarcale, la non-mixité est encore un choix qui dérange", explique-t-elle. L'élue Ecolo bruxelloise Margaux De Ré, elle-même victime de harcèlement sur les réseaux sociaux, confie de son côté trouver "très révélateur" le fait que "tout ce que Pauline et Alice dénoncent se démontre et est revomi au centuple par les réseaux sociaux. Quand tu oses t'attaquer au système, il te le renvoie avec beaucoup plus de force, c'est hyper violent". Un système où la misogynie ambiante ne laisse pas de place à la misandrie. C'est que cette "aversion pour les personnes de sexe masculin" n'est pas seulement l'antonyme de la misogynie, elle occupe aussi une place radicalement opposée, marginalisée et dénoncée à la moindre attaque supposée. Les hommes seraient-ils donc plus fragiles? Epinglant un "fond français misogyne extrêmement fort", Alice Coffin souligne que certaines des attaques les plus virulentes envers elle ont été rédigées par des femmes. "C'est l'illustration parfaite de la perversité du système d'oppression masculine, qui réussit à faire des alliées de ses propres victimes, observe-t-elle. Le patriarcat ne se limite pas à faire des femmes des êtres inférieurs, son efficacité réside dans un double discours - "que ferait-on sans les femmes, on les adore" - très efficace et difficile à déconstruire, parce que cela crée aux femmes une place où certaines pensent trouver leur compte." Et d'ajouter que le principal obstacle, pour elle, "est de parvenir à ne pas voir les femmes qui rédigent des tribunes ou des articles incendiaires comme des ennemies mais bien de me rappeler que derrière, ce sont des hommes qui tirent les ficelles". Avec un objectif précis: noyer les dissidentes dans tellement de brouhaha qu'elles en deviennent, de facto, réduites au silence. "On parle beaucoup de la "cancel culture", mais ici, alors que c'est clairement face à ça qu'on se trouve et qu'on essaie par l'insulte et la menace de réduire les autrices au silence, personne ne le dénonce", regrette Margaux De Ré. Et Camille Wernaers de surenchérir: "Je trouve que cette polémique pose beaucoup de questions en termes de liberté d'expression. Clairement, les femmes ne bénéficient pas de la même liberté que les hommes." S'il faut en croire les ventes phénoménales des deux essais les plus débattus de la rentrée, l'adage qui affirme "en bien ou en mal, pourvu qu'on en parle" ne s'embarrasse pour sa part d'aucune distinction de sexe. 2.500 exemplaires écoulés dans les deux semaines de sa sortie pour Moi les hommes, je les déteste, 10.000 exemplaires en un mois pour Le génie lesbien, la machine médiatique aura au moins eu ça de bon de faire s'emballer les imprimeries sur sa lancée. "C'est sûr que chez Grasset, ils sont très contents", concède Alice Coffin dans un éclat de rire, avant de préciser que bien sûr que ses détracteurs ont contribué au succès commercial du bouquin, mais qu'ils ne sont pas les seuls. "Tant mieux si tout ça permet de faire connaître le livre à certaines personnes que mon récit peut aider, mais je suis inquiète de savoir jusqu'où un certain récit médiatico-politique forgé sur mon livre l'emportera. Laurent Ruquier a fait son mea culpa et a reconnu avoir relayé des informations fausses publiées par Paris Match, mais juste après, la presse anglo-saxonne s'en emparait et The Economist affirmait que je détestais tous les hommes. C'est lassant, parce que c'est toujours la même chose: non seulement on vit des vies opprimées, mais en plus, on ne nous laisse même pas raconter nos propres histoires."