Romulus et Rémus, Dupont et Dupond, Apollon et Artémis, ou encore Fred et George Weasley, les jumeaux font depuis toujours l'objet de nombreux fantasmes. Leur connexion particulière attise les spéculations et quand ils ne sont pas le sujet d'étude scientifique, ce sont les médias et la littérature qui véhiculent l'image d'un couple inséparable. Mais comment ces individus, à l'apparence identique, vivent-ils réellement la gémellité? Comment se forgent-ils leur propre personnalité quand, depuis la naissance, ils sont affublés d'un double?
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Romulus et Rémus, Dupont et Dupond, Apollon et Artémis, ou encore Fred et George Weasley, les jumeaux font depuis toujours l'objet de nombreux fantasmes. Leur connexion particulière attise les spéculations et quand ils ne sont pas le sujet d'étude scientifique, ce sont les médias et la littérature qui véhiculent l'image d'un couple inséparable. Mais comment ces individus, à l'apparence identique, vivent-ils réellement la gémellité? Comment se forgent-ils leur propre personnalité quand, depuis la naissance, ils sont affublés d'un double? "Attention, ce n'est pas ma jumelle, ni ma soeur jumelle, c'est avant tout ma soeur!", s'exclame Isabelle, 57 ans. Si la quinqua tient à cette précision, c'est parce que leur gémellité s'est avérée être un facteur d'histoire familiale compliquée. Une déclaration soutenue par sa frangine Arielle: "ça a été très difficile, surtout au moment de l'adolescence. Tout le monde autour de nous nous considérait comme une unité, ce n'était jamais Arielle et Isabelle, c'était toujours "les filles"..." Plus jeunes, ces dernières ne comprenaient d'ailleurs absolument pas cette association systématique. Les fillettes s'asseyaient devant le miroir, passant chacune leur visage à la loupe. "Nous étions toutes les deux à nous regarder en nous disant: "mais enfin, nous ne sommes pas du tout pareilles, comment peuvent-ils dire qu'on se ressemble?" Et pourtant, quand nous regardons maintenant des photos de nous à cet âge, nous ne sommes pas toujours capables de dire qui est qui!", s'amusent-elles. Comme chacun d'entre nous, "le regard que l'on pose sur soi passe également par le regard de l'autre, précise le professeur Luc Roegiers, pédopsychiatre et responsable du service de psychopérinatalité aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Au départ, les jumeaux n'ont pas conscience de leur particularité. Cette prise de conscience va arriver progressivement, quand les autres vont les confondre, ou même avant cela, quand ils vont se regarder dans la glace. Je pense qu'ils font très vite la différence entre leur jumeau et eux-mêmes." Et les manifestations d'intérêt pour ce couple singulier surviennent très tôt. Dans la cour de récréation déjà, il attise la curiosité de ses camarades. Isabelle se souvient encore très bien des questions des autres enfants. "On nous a souvent demandé ce que ça faisait. Alors on répondait: "Bah toi, ça te fait quoi d'avoir une soeur?", "Rien j'ai une soeur", "Bah nous c'est pareil". Cette réponse ne les satisfaisait jamais. Je pense que c'est parce que les personnes extérieures ne veulent justement pas que ce soit anodin...", avance-t-elle. Lorsqu'on évoque les stéréotypes inhérents aux jumeaux, il est fréquent de les imaginer vêtus de la même façon. Poussant leur similarité visuelle à son paroxysme. D'ailleurs, qui n'a jamais fondu devant une photo de deux jeunes bambins identiques et, de surcroît, revêtus des mêmes fringues? Si cette tendance paraît très mignonne de prime abord, elle comporte aussi des risques. "Cultiver la ressemblance absolue de ces enfants peut aussi être très néfaste, indique Judith Aisinber, psychothérapeute spécialiste dans l'aide et la compréhension des adolescents et aussi maman de faux jumeaux. Il faut plutôt les laisser aller à leur rythme. Même s'il est difficile d'être à l'écoute de l'un et de l'autre, car ils n'ont pas nécessairement les mêmes envies au même moment, nuance-t-elle. Il y aura des périodes où ils auront envie d'être constamment assimilés à l'autre, et d'autres périodes où ils voudront davantage se dissocier et c'est très important de respecter cela", insiste la psychothérapeute. Mais pourquoi l'idée d'un couple inséparable persiste-t-elle à ce point? Pour quelques-uns des duos interrogés, l'explication est claire: la société a tendance à placer sous les feux des projecteurs les paires de jumeaux qui confirment l'idéal que le plus grand nombre se fait d'eux. Une opinion que partage également le professeur Roegiers. "Nous avons tendance à mettre en avant des relations très fusionnelles, qui sortent de l'ordinaire... Nous parlons beaucoup moins de ceux qui sont davantage dans un modèle de dissociation." Pourtant, ces derniers sont tout aussi nombreux. Et cette volonté de se distinguer de son double ne signe pas obligatoirement un échec de la relation. "Je suis encore dans une dynamique personnelle de démarquage, avoue Luc, 50 ans. Je m'entends très bien avec ma famille mais je ne veux pas seulement être le "frère de...", explique-t-il. Ça peut être très joli d'un regard extérieur, mais cela s'avère aussi parfois pesant car on peut se sentir enfermé dans cette gémellité. Au regard des autres, pendant très longtemps, j'ai été "les jumeaux"", raconte l'homme. Si Judith Aisinber comprend le mal-être que cette situation peut engendrer, elle précise tout de même que "la famille et les amis ne veulent en général pas mal faire. Ils pensent par exemple que, parce qu'ils invitent l'un à l'anniversaire, ils sont obligés de convier l'autre. On dit souvent "les jumeaux" parce que ça va plus vite, c'est un raccourci, mais qui ne part pas d'une mauvaise intention". Jusqu'à récemment, la maman de Tanguy et Loïc, 23 ans, mettait d'ailleurs un point d'honneur à que leur entourage n'utilise pas ce diminutif pour désigner ses kids. "C'est seulement depuis quelques années qu'ils se permettent de nous appeler ainsi. Car nous sommes devenus des adultes et nous nous sommes construits de façon très différente. Mais nos parents ont aussi fait un gros travail en amont, explique Tanguy. Dès le berceau, notre mère nous habillait avec des vêtements de couleurs différentes, par exemple. Du coup, nous avons le sentiment d'être de simples frères, avec la seule particularité d'avoir le même âge." Loïc complète: "Même si nous étions dans des classes différentes, nous allions dans la même école et nous partagions certaines activités, comme les scouts. Mais comme nous avons tous les deux un caractère très distinct et que nous avons chacun mené notre vie sur le côté, les autres nous ont toujours vus comme des personnes tout à fait séparées. A vrai dire, nous n'avons jamais rencontré de problème lié à notre gémellité", se réjouit-il. L'avantage de la situation? Avoir un compagnon de vie toujours disponible! "C'est un peu comme avoir un ami constamment avec toi et avec des intérêts communs. Etant donné que nous avons le même âge, nous traversons nécessairement les mêmes choses au même moment. Donc forcément, on va faire des activités ensemble, on va sortir parfois aux mêmes soirées, avoir des amis communs... Mais au-delà de ça, les autres pensent très souvent que les jumeaux sont automatiquement fusionnels, ce qui n'est pas notre cas", avoue Loïc. Certains tandems adhèrent pourtant à cette vision de relation unique. C'est le cas de Hélène et Lidwine, 24 ans. "J'ai l'impression qu'on a à la fois le lien du sang mais aussi le lien de l'amitié et que pour cette raison, ils sont imbrisables. On ne se sentira jamais seules", confie Hélène. Et cette relation particulière, contrairement à ce que pense une grande partie de la société, ne prend pas douloureusement fin quand l'un des deux quitte le nid. "Maintenant que nous n'habitons plus chez nos parents et que nous travaillons toutes les deux, on se voit fatalement beaucoup moins souvent, explique Lidwine. Mais c'est pour cela que les moments où nous nous retrouvons sont encore plus exceptionnels et par conséquent plus intenses." Et sa soeur Hélène de préciser: "Comme on n'habite plus ensemble, on ne vit plus ce partage quotidien. Alors on se prévoit des après-midis exclusivement à deux. On a besoin de ces moments privilégiés", conclut-elle. Mais qu'est-ce qui expliquerait la spécificité de l'attachement chez les jumeaux? C'est une question hasardeuse, car la plupart des experts estiment qu'il est difficile de dissocier l'impact de leur relation et celui de leur environnement. En effet, ils grandissent dans le même environnement familial et au même âge, ce qui les rend forcément plus semblables l'un à l'autre. "Ils doivent partager les soins, et la réponse ne viendra peut-être pas aussi rapidement que pour des enfants simples, puisqu'ils sont deux!, développe le professeur Roegiers. Dans certains cas, les jumeaux se voient donc comme des figures d'attachement complémentaires car leurs parents, de par leur gémellité, ne peuvent pas être à 100% disponibles pour chaque enfant." Alors, est-ce positif ou négatif? "Disons que cela va surtout dépendre des ressources que vont avoir les parents, car ce n'est pas toujours simple", ponctue-t-il. Luc précise: "Je pense que ce n'est pas toujours facile non plus pour les autres membres de la fratrie. Parce que je sais que mon frère et moi avons pendant très longtemps pris beaucoup de place. Mais je pense aussi que si nous n'avions pas été là, la famille n'aurait pas été si animée, si soudée... Nous avons été de vrais vecteurs de joie, d'amusement, même si nos frères et soeurs peinaient parfois à trouver leur place", exprime-t-il. Avec du recul, que retirent-ils de leur gémellité? "Beaucoup de facilité, de plaisir et d'échange! Mais pour que ça reste un cadeau et non pas un fardeau, il faut en prendre soin", confie Luc. Hélène et Lidwine utilisent ce terme de cadeau lorsqu'elles évoquent leur relation. "Même quand on doit chercher des désavantages, c'est tellement minime par rapport au reste", s'accordent-elles. Quant à Tanguy, lorsqu'il imagine sa future vie de famille, il se représente volontiers comme papa de jumeaux. "Ça peut vraiment être une chance et c'est aussi très pratique pour plein d'aspects. Et puis je trouve ça chouette qu'ils passent par les mêmes choses en même temps..." explique-t-il. Enfin, avec la distance nécessaire vis-à-vis de leur histoire, Arielle termine: "C'est super d'avoir une jumelle car tu n'es jamais seule. Tu n'es jamais dans la solitude et toujours appuyée par quelqu'un qui te connaît bien, te comprend, et répond à tes questions." Mais surtout, et comme toute histoire, elle est propre à chacun d'entre eux.