Les voies impénétrables de l'Internet ont failli avoir raison de notre entretien avec Carl Honoré. Heureusement, les efforts diligents d'un technicien londonien, s'affairant trois-quarts d'heure durant sur un modem récalcitrant, sont venus à bout de nos tracas techniques, et l'interview à distance put enfin avoir lieu. Avec un peu de retard, mais qu'importe: s'il y a sur cette planète une personne capable de nous faire relativiser l'importance supposée d'une poignée de minutes de délai sur l'horaire annoncé, c'est bien l'auteur d'Eloge de la lenteur, sorti en 2004.
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Les voies impénétrables de l'Internet ont failli avoir raison de notre entretien avec Carl Honoré. Heureusement, les efforts diligents d'un technicien londonien, s'affairant trois-quarts d'heure durant sur un modem récalcitrant, sont venus à bout de nos tracas techniques, et l'interview à distance put enfin avoir lieu. Avec un peu de retard, mais qu'importe: s'il y a sur cette planète une personne capable de nous faire relativiser l'importance supposée d'une poignée de minutes de délai sur l'horaire annoncé, c'est bien l'auteur d'Eloge de la lenteur, sorti en 2004. En cette période si particulière, qui voit le temps s'allonger ou se rétrécir au gré des soubresauts d'un quotidien chamboulé, nous avions très envie d'entamer une petite discussion en sa compagnie, d'avoir son avis sur ce momentum censé rebattre les cartes et changer les mentalités qui a marqué notre printemps, pour peut-être ouvrir une nouvelle ère que d'aucuns appellent "le monde d'après". Nous lui avons donc posé quelques questions, bien qu'il soit toujours aussi étonné qu'on puisse venir le trouver en quête de réponses, et se moque allègrement de son étiquette de gourou. "J'ai toujours trouvé ça étrange, confie le Canadien. C'est très paradoxal parce qu'à la base, je suis journaliste, je suis un sceptique, donc je ne crois pas aux gens qui détiennent toutes les réponses, je les trouve suspects, rigole-t-il. Je veux juste que ceux qui m'écoutent réfléchissent, se posent les bonnes questions et trouvent les réponses par eux-mêmes." C'est un sentiment partagé par beaucoup de gens! Ce fut un moment extraordinaire - et en fait nous sommes encore en plein dedans cet été. Difficile de prévoir quels effets à long terme tout cela aura sur nous, même si l'on a vu apparaître un tas de futurologues, qui nous expliquent comment sera le monde dans six mois. Je pense que c'est un jeu de dupes, personne ne sait, personne n'a de boule de cristal. Par contre, je pense que le lockdown a été suffisamment long pour produire des changements durables. Si la crise n'avait duré que deux semaines, on serait très vite revenu au "business as usual". Mais, trois mois, c'est assez de temps pour permettre à un être humain de changer ses habitudes pour de bon, si l'on en croit les études sur le sujet. Pendant cette période, beaucoup d'entre nous ont pu moins courir dans tous les sens, moins travailler, moins consommer, moins polluer... On se dit que ça finit par avoir ses bons côtés. Ce n'est donc pas étonnant qu'en reprenant la vie "normale", on veuille conserver des aspects positifs de cette expérience en confinement. Je ne sais pas ce qu'il va se passer, mais j'espère que cela donnera lieu à une grande réinitialisation, qui fera dire aux gens: "Une autre manière d'exister dans ce monde est possible." Exactement. Et toutes des choses qu'on disait impossibles à faire à distance, les réunions, les consultations médicales, etc., on a bien été obligé de les faire. Et ça a marché, d'ailleurs certaines boîtes ont décidé de se passer de bureaux: elles ont découvert qu'elles n'en avaient plus besoin. Nous allons au devant d'un grand changement tectonique. Oui, et c'est ce qu'a permis la pandémie. J'ai subi d'innombrables blagues sur le fait que je devais être très content de la situation - et bien sûr, je ne le suis pas, au vu des effets désastreux que cela a pu avoir sur certaines personnes. Mais en tant qu'optimiste de nature, j'essaye d'y voir du positif. Comme l'a dit Churchill: "Ne gaspillez jamais une bonne crise." J'espère que ce sera notre état d'esprit au sortir de celle-ci: oui, c'était dur, parfois horrible, tout le monde en a souffert de manière différente, mais cela n'empêche pas de se dire qu'il y a des leçons à en tirer.Oui. Déjà avant la crise, je trouvais que le monde était en train d'évoluer, de mettre en doute le système et sa manière de fonctionner. Lors de la crise financière de 2008, on a cru à un changement qui n'est jamais arrivé, et je pense que c'est parce qu'elle n'a pas vraiment affecté tout le monde, et certainement pas aussi longtemps et de cette façon-là. C'est différent. Historiquement, on s'aperçoit que c'est souvent la deuxième crise qui provoque de réels changements. Par exemple, il y a eu la Première Guerre mondiale, une immense catastrophe à l'échelle globale, qui n'a pas vraiment modifié la mentalité des années 20. Il a fallu attendre la Grande Dépression pour voir apparaître l'Etat providence et le New Deal aux Etats-Unis. Peut-être vit-on actuellement cette "deuxième crise", qui touche vraiment tout le monde. Vous savez, une partie du problème de la vitesse, c'est son arrogance. L'arrogance de contrôler la nature, de croire que l'on sait mieux que quiconque. Or, cette pandémie nous ramène à l'humilité, elle nous fait réaliser à quel point nous sommes petits, vulnérables, et sans contrôle. C'était déjà le discours des militants de l'urgence climatique... La peur peut être une arme à double tranchant. Elle peut nous pousser à prendre de mauvaises décisions, à être irrationnels. Mais c'est une autre forme de peur, plus profonde, plus lente et existentielle, pas du genre à vous pousser à attraper un revolver et à courir dans la rue. On aurait plutôt envie de s'asseoir et de réfléchir, de se poser de grandes questions: "Qu'est-ce que je fais? A quoi devrait ressembler ma vie, le monde qui m'entoure?" Plutôt une "bonne" peur donc. Voilà une deuxième chose que nous rappelle la situation - et de nouveau on peut y trouver une dichotomie rapide/lent. Le rapide sera égoïste, c'est l'une des caractéristiques du capitalisme avancé et du post-modernisme du début du XXIe siècle: individualisme, égocentrisme, bref, ce qui n'encourage pas à penser aux autres. Il y a un mouvement, porté par la jeunesse, qui remet cette vision en question, et s'intéresse à la responsabilité sociale, au futur, aux thématiques écologiques. Ce que je veux dire, c'est que cette pandémie nous rappelle que nous ne sommes pas que des individualités, nous sommes tous sur le même bateau, donc ce que tu fais m'importe, ce que je fais t'importe. Ça m'évoque d'ailleurs un proverbe africain: "Si tu veux aller vite, marche seul; si tu veux aller loin, marchons ensemble." C'est ça qui rend ce moment si puissant: les gens l'ont vraiment vécu. Il y avait déjà énormément de livres - dont les miens -, de sites Web, de séminaires et de documentaires qui nous enseignaient l'importance de ralentir, de profiter du temps que l'on a, d'oser se demander si on veut vraiment résumer notre vie à cette course perpétuelle, acheter plus, travailler plus, gagner plus... Beaucoup de gens avaient compris l'idée, sans vraiment franchir le pas. La donne a changé depuis et c'est vrai que l'on entend partout des réflexions comme "C'est génial de passer du temps avec ses enfants", ou "Ça fait du bien de pouvoir se retrouver en couple, on parle plus qu'avant, on prend le temps de cuisiner, on mange ensemble, on se balade, on fait des choses simples et gratuites, qui sont en fait très agréables". Difficile d'imaginer que toutes les personnes, de profils très différents, qui ont vécu cette expérience pendant des semaines ou des mois, vont ensuite se dire "Bon ben c'est fini, on reprend au boulot comme avant". Je n'y crois pas, il va y avoir des changements. Bien sûr, il va y avoir de la résistance, de l'inertie, de la peur, des voix qui s'élèvent pour dire "Non, on doit retourner à la normale". Mais tout cela ferait face à une grande poussée pour quelque chose de nouveau. Toute notre culture nous dicte constamment d'être productif. D'aller vite, de faire plein de choses, d'être busy - être occupé, c'est comme une médaille à accrocher à son revers. Puis soudain, c'est le contraire. On est tellement habitués à cavaler, les yeux rivés sur nos smartphones et nos to-do lists, que l'on réagit comme un junkie quand ça nous est retiré. C'est comme si on ressentait des symptômes de manque. Vient ensuite la culpabilité, parce que toute notre culture est bâtie sur l'idée que ralentir est une perte de temps, que ne rien faire est un péché. Et que faire des choses pour le plaisir est ennuyeux ou stupide, il faut performer, être productif, faire de l'argent - comme tout le monde. Ça fait quinze ans que je me bats contre ces idées. Dans un certain sens, ce qui compte le plus nous a été rendu par la pandémie: du temps à passer ensemble, du temps pour se reposer, penser, apprendre, rêvasser; chacun a pu faire l'expérience de la philosophie slow. Je pense que l'une des choses que l'on sacrifie sur l'autel de la vitesse et de l'affairement, c'est ce temps passé avec ses enfants, où l'on apprend à mieux les connaître. On est souvent obsédé par ces concepts de "quality time", on veut partager des moments privilégiés, des activités bien identifiées. Alors, on se dit: "Il faut que je connaisse mieux mon gosse. Viens ici, assieds-toi, on va avoir une conversation: qu'est-ce que tu penses de l'état du monde?" Mais ce n'est pas comme ça que les enfants fonctionnent. Il faut parfois passer du temps ensemble, sans pression, sans questions, pour qu'ils s'ouvrent à vous. Bien sûr, la crise a été vécue différemment par chaque individu. A côté de ceux qui ont pu souffler un peu, d'autres ont subi encore plus de pression que d'ordinaire; ce fut une expérience très inégale pour la population et c'est dommage. Heureusement, même ceux qui furent mis sous pression avaient plus de latitude pour gérer le temps gagné grâce au home working et s'organiser en fonction de leur réelle productivité, plutôt que d'être contraints à suivre un horaire qui ne les arrange pas. Des entreprises avant-gardistes essayent de mettre ça en place depuis des années, et c'est arrivé grâce au lockdown. Ça laissera des traces, car beaucoup de travailleurs ont compris qu'ils travaillaient mieux en établissant leur propre horaire. Leur management devra le comprendre, d'autant que ce fonctionnement est facilité par la réouverture des écoles.Evidemment. Nombre de travailleurs se posaient déjà cette question auparavant, mais ils avaient peur de la formuler à haute voix. Ils se sentaient donc seuls, incapables de défier un système qui semblait convenir aux autres. Aujourd'hui, ces questions sont partagées par un grand nombre de gens qui n'hésitent plus à dire tout haut ce qu'ils ont sur le coeur. Ça donne plus d'élan à un futur changement. Et après tout, le management aussi a vécu des choses bouleversantes, ça devrait les encourager à faire preuve de plus d'empathie aussi. Il faut reconnaître que les écrans nous ont un peu sauvés, ils nous ont gardés connectés - imaginez-vous confinés il y a trente ans, ça aurait été une autre histoire. Le truc avec l'été, c'est qu'on est tout le temps dehors, donc c'est plus facile de se déconnecter, surtout qu'on a tous été coincés à l'intérieur pendant si longtemps. Qu'est-ce qui nous vient à l'esprit quand on songe au confinement? Le fait de rester cloîtré entre les mêmes murs avec les mêmes gens, mais aussi peu de monde extérieur et beaucoup d'écrans. C'est normal qu'on cherche maintenant à s'en détourner, on se dit: "Mon téléphone a été mon seul contact avec mon entourage, maintenant j'ai envie de me poser dans un parc avec des amis et de les regarder dans les yeux, sans être distrait par Twitter ou Instagram." J'espère que ce sera le cas pour de nombreuses personnes. Et bien que cela n'ait aucune valeur scientifique, c'est ce que j'ai pu observer lors d'une de mes récentes promenades: j'ai eu l'impression que les gens prêtaient moins d'attention à leur téléphone, et plus aux personnes qui les accompagnaient. Ils prenaient le temps d'être ensemble, après n'avoir eu des contacts que par appareil interposé.