Imaginez, vous êtes réalisateur et, un jour, le titre de votre film est repris pour désigner un phénomène psychologique. C'est l'histoire du cinéaste américain George Cukor. En 1944, il réalisa Gaslight, un film dans lequel Ingrid Bergman est lentement mais sûrement poussée àla folie par son mari. Pour ce faire, il allume et éteint la lampe àgaz de manière inopinée et lui fait croire qu'elle l'a imaginée. Résultat des courses: le personnage d'Ingrid Bergman perd complètement pied avec la réalitéet s'imagine sombrer doucement dans la folie. Patrick Luyten , professeur de psychologie à la KU Leuven nous en explique le mécanisme: "Dans une relation, le gaslighting englobe toutes les petites choses, plutôt subtiles, qu'une personne fait ou dit, rabaissant son/sa partenaire ou affectant son estime de soi. Cela crée le sentiment d'une relation dominant dominé. Véritablement, il s'agit de tentatives subtiles et inconscientes de prendre le dessus dans une relation amoureuse." Avant tout, le gaslighting fait partie de la communication humaine normale. Il peut même avoir quelque chose de ludique, explique Patrick Luyten .

"Dans une relation, le gaslighting englobe toutes les petites choses, plutôt subtiles, qu'une personne fait ou dit, rabaissant son/sa partenaire ou affectant son estime de soi. Cela crée le sentiment d'une relation dominant dominé. Il s'agit de tentatives subtiles et inconscientes de prendre le dessus dans une relation amoureuse."

Patrick Luyten , professeur de psychologie à la KU Leuven

"Supposons que votre partenaire prépare un petit plat délicieux. Vous aimez ça, mais vous êtes tout de même un peu jaloux. Donc, vous pouvez lâcher quelque chose de subtil comme "on dirait presque que ça vient d'un livre de cuisine". C'est totalement inoffensif. Mais il faut ainsi faire attention à ne pas tout qualifier de pathologie non plus."

C'est une technique ancestrale qui revient toujours àla même chose : "Tu exagères, c'est toi qui as un problème".

C'est entre vos mains

Cependant le gaslighting n'est pas toujours innocent. Il peut s'avérer problématique et transformer votre vie en enfer. C'est ce qui est arrivéàAnnelies dans sa relation avec Bob : "Je me suis sentie vraiment mal pendant tout un moment et j'ai remarquéque je commençais àdouter de tout. "Qu'est-ce qui ne va pas chez moi?" ai-je demandé àun thérapeute. 'Vous êtes coincée dans une relation toxique', m'a-t-il répondu. À ce moment précis, il m'est devenu évident que c'était Bob qui avait un problème et pas moi.". Annelies raconte que le comportement de Bob suivait toujours le même schéma. "À chaque fois, il affirmait quelque chose puis disait plus tard: "Je n'ai jamais dit ça, tu inventes, c'est ton cerveau qui déraille". On se disputait souvent àce sujet. Un jour par exemple, il me dit qu'il rentre àla maison vers 18 heures, et que je m'occupe de la préparation du dîner. Lorsque je l'appelle dans l'après-midi, il prétend soudainement qu'il n'a jamais dit cela, qu'il n'arriverait qu'après 20 heures. Après quoi, il a exigéque je l'attende avec le dîner jusqu'à cette heure, alors que j'étais debout depuis 5 heures du matin. Faute de quoi, je serais une mauvaise compagne. C'est allési loin qu'encore une fois, je lui ai obéi. Cette situation s'est répétée bien trop souvent: il créait de la confusion et me faisait me sentir coupable. Après une énième dispute, un froid glacial me traversait le dos, une sensation qui persistait parfois pendant une semaine. J'avais des sueurs froides et des palpitations cardiaques. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que mon corps me disait que son comportement me rendait littéralement malade.

"À chaque fois, il affirmait quelque chose puis disait plus tard: "Je n'ai jamais dit ça, tu inventes, c'est ton cerveau qui déraille"

Au bout d'un moment, j'ai commencé à penser: je suis fatiguée, je l'ai peut-être encore mal compris. Je n'en parlais niàmes amis niàma famille, de peur de me ridiculiser. "Il n'y a rien qui cloche chez moi, c'est toi qui ne vas pas bien", était sa réponse typique après chaque discussion. Conséquence, je n'étais plus sûre de rien. Parfois, je pensais vraiment que je devenais folle. J'en ai parléavec mon médecin généraliste et avec mon gynécologue. Je venais de devenir maman, dès lors on m'a dit que la fatigue post-grossesse pouvait donner l'impression de ne plus maîtriser la réalité. À l'époque, je ne savais pas ce qu'était le gaslighting, mais j'ai évoquéson comportement problématique àplusieurs reprises. Évidemment, ça ne s'est jamais bien terminé. Dès que je m'opposais àlui, il me punissait et m'accusait d'être hystérique. J'ai fini par le croire. De toute façon, il était impossible d'avoir une conversation normale: lorsqu'il n'avait plus d'arguments, il s'en allait et ne rentrait parfois que le lendemain. Souvent, je revenais m'excuser, alors que tout avait commencéà cause de son comportement. Aujourd'hui, cette spirale négative continue, même si nous ne sommes plus ensemble. Il continue àme donner l'impression que je fais quelque chose de mal, c'est sa façon de garder le pouvoir et le contrôle. Il doit rendre les autres mal pour se sentir bien. Parfois, je me réveille encore la nuit en me demandant pourquoi je ne l'ai pas vu plus tôt. Désormais, un an après notre rupture, je suis toujours sous traitement pour hyperventilation chronique et stress post-traumatique àcause de cette manipulation psychologique qu'il a exercée sur moi. Son gaslighting a eu un sérieux impact mental et physique."

., Gerda Dendooven
. © Gerda Dendooven

La parole est la clé

La professeure Luyten explique que lorsque le gaslighting est fait de manière délibérée et manifestement cruelle, il indique généralement des problèmes antisociaux et narcissiques. "Chez les auteurs, l'estime de soi est si gravement atteinte qu'ils doivent mettre en place des stratégies compensatoires. D'une part pour éviter de ressentir leur infériorité, et d'autre part pour continuer àéprouver leur supériorité. Une manière d'y parvenir est de se rendre important. Cela peut se faire avec des vêtements originaux, des tatouages, une maison impressionnante ou une voiture de sport, mais aussi en passant pour quelqu'un qui sait tout mieux que tout le monde. Ainsi, vous arrivez à vos fins en insultant les autres et en les poussant dans une position de soumission."

Bien évidemment, la question est de savoir comment agir si vous remarquez que votre partenaire montre des signes de gaslighting. Pour Patrick Luyten , "le meilleur moyen de régler le problème est de le soulever et de préférence le plus tôt possible. En effet, plus ce genre de comportement s'insinue dans une relation, plus il est difficile d'en discuter de manière calme et respectueuse. Lorsqu'on dit àune personne qu'elle est victime de gaslighting, elle peut se sentir attaquée et donc nier l'ensemble du problème. Ce qui, bien sûr, ne règle en rien la situation."

"Chez les auteurs, l'estime de soi est si gravement atteinte qu'ils doivent mettre en place des stratégies compensatoires. D'une part pour éviter de ressentir leur infériorité, et d'autre part pour continuer à éprouver leur supériorité (...) Arriver à ses fins peut passer par insulter les autres et les pousser dans une position de soumission."

Ainsi, il est capital de s'attaquer au problème le plus tôt possible. En effet, les conséquences pour les victimes du gaslighting peuvent être dramatiques. "La victime peut commencer àsouffrir d'une baisse d'estime d'elle-même. Elle se sentira constamment inférieure et cela aura des répercussions sur ses relations avec les autres, ce qui mène souvent à la dépression, l'anxiétéet l'épuisement. En outre, les victimes restent la plupart du temps dans leur relation, même si celle-ci est toxique, tant le gaslighting peut survenir de façon subtile. Elles pensent alors "Ce n'est pas si grave", "Devrais-je mettre un terme à cette relation?". Ce qui est tout à fait logique, car à chaque fois que le sujet est évoqué, celui-ci est nié ou ignoré."

Statues problématiques

En général, le gaslighting est lié aux relations amoureuses, mais il n'est pas exclu qu'on le retrouve au niveau social ou culturel.Une chercheuse américaine, Claire Jack, a déclaré dans Psychology Today que ce phénomène est de plus en plus présent ces dernières années. "Le gaslighting peut aussi bien se produire dans la sphère publique. Cela revient àmaintenir une partie de la société, souvent les moins éloquents, dans une position de faiblesse", écrit-elle. Elle cite en exemple le meurtre de George Floyd. Ainsi, cet incident mortel a provoqué une tempête de protestations dans la communauténoire et bien au-delà. Suite à cela, les statues des généraux de la guerre de Sécession et des marchands blancs qui ont bâti leur richesse sur le commerce des esclaves ont étévandalisées et parfois même démontées. En Belgique, il existe un débat similaire à propos des statues de Léopold II. Selon Claire Jack, ériger des statues d'hommes ayant commis de tels crimes est une forme de gaslighting. On s'aperçoit alors qu'on ne prend pas en compte les revendications contemporaines de la communauténoire. "En fait, de cette manière, c'est comme si vous disiez à une personne noire, dont les ancêtres sont morts sur les navires négriers ou ont étécontraints au travail forcé, que ses expériences sont moins importantes que les nôtres. "Pourquoi être si indignépar quelque chose qui s'est passé il y a si longtemps? Laissez le passéêtre ce qu'il est", tel est l'argument fétiche des partisans de ces statues. C'est exactement la même technique que celle des gaslighters lorsque leur partenaire désire discuter d'un incident: ils qualifient cet argument de non pertinent."

Tirer la sonnette d'alarme

Claire Jack va un plus loin et affirme que nous pouvons voir le mouvement #MeToo comme une réaction au gaslighting. "Jusqu'il y a peu, les femmes qui dénonçaient un comportement sexuellement déplacé étaient quelque peu moquées.

Les gaslighters désirent juste que la relation se déroule entièrement selon leurs conditions

"C'est juste pour rire, elles réagissent de manière excessive et ça ne veut rien dire." Mais c'est précisément parce que les femmes n'ont pas le droit d'exprimer leur opinion qu'il s'agit de gaslighting. C'est une technique ancestrale qui revient toujours àla même chose: Tu exagères, c'est toi qui as un problème". Claire Jack en conclut que ce type de comportement passe souvent inaperçu, précisément à cause de sa subtilité - exactement comme dans une relation. "Si vous ressentez l'envie d'accuser un groupe particulier d'exagération ou d'hypersensibilité, demandez-vous si vous n'êtes pas coincé dans un schéma de gaslighting social", conclut-elle.

Lorsqu'une petite vanne devient un rabaissement systématique, lorsque quelqu'un vous convainc que vous exagérez ou que vous êtes hystérique, lorsque vous commencez à avoir l'impression que vous ne pouvez plus faire confiance à vos propres sentiments et à votre jugement: tirez la sonnette d'alarme.

Dans ce contexte social, le terme "gaslighting" perd en effet son sens premier, mais cela ne signifie pas qu'il ne puisse pas y avoir un schéma similaire derrière. Patrick Luyten le reconnaît: "On pourrait considérer les actes de Donald Trump comme une forme de gaslighting. En effet, le président aboie consciemment sur les autres de telle manière qu'ils se sentent complètement impuissants, sans valeur et inférieurs. Et cela fonctionne, car dans ces cas-là, les gens ne savent souvent plus quoi dire. Ceux qui utilisent de telles tactiques sont souvent des pestes dès leur plus jeune âge. Oui, ça marche, mais seulement jusqu'àun certain point." En outre, Trump utilise d'autres techniques typiques du gaslighting. Par exemple, en niant tout simplement la réalité- prétendant queélections ont ététruquées - en se présentant comme le seul sur lequel vous - ou dans ce cas le peuple américain - pouvez compter. Ou encore en exigeant que ses partisans approuvent même ses déclarations les plus bizarres, par exemple que le Mexique paiera pour le mur. Il n'est donc pas surprenant que de nombreux journaux américains, surtout après l'attaque du Capitole le 6 janvier, affirment que leur ancien président a "gaslighté" ses millions de partisans.

L'important est de savoir où sont les limites. Un peu d'humour ou une phrase taquine de temps à autre, c'est bien. Mais qu'il se produise dans votre relation, au travail ou dans un contexte social, le gaslighting n'est jamais innocent. Lorsqu'une petite vanne devient un rabaissement systématique, lorsque les plaisanteries deviennent une forme de manipulation, lorsque quelqu'un vous convainc, vous et votre entourage, que vous exagérez ou que vous êtes hystérique, lorsque vous commencez àavoir l'impression que vous ne pouvez plus faire confiance à vos propres sentiments et à votre jugement, considérez cela comme une lumière rouge et tirez la sonnette d'alarme.

Comment reconnaître un gaslighter ?

  • Les gaslighters déforment votre perception de la réalité. "Je n'ai pas dit ça, tu l'imagines" est l'une de leurs phrases fétiches. En tant que victime, vous commencerez inévitablement àdouter de vous-même et c'est exactement ce qu'ils recherchent.
  • Ils vous coupent de votre réseau social. Les gaslighters sont bien conscients que leur pouvoir diminue lorsqu'ils font face à plus de résistance. Ils essaient donc de vous isoler de vos amis et de votre famille en disant des choses comme : "Tes amis sont aussi fous que toi" ou : "Je suis le seul àavoir de bonnes intentions avec toi".
  • Les gaslighters se rendent la vie aussi facile que possible. Même s'il y a souvent des disputes à cause de son comportement impossible, il ne veut pas se débarrasser de vous, bien au contraire. Les gaslighters désirent juste que la relation se déroule entièrement selon leurs conditions. Cela révèle leur côté dominant.
  • Il y a souvent un côté sexiste. Pour sa défense, l'homme gaslighter se rabat souvent sur de vieux clichés. Àses yeux, les femmes sont par définition jalouses, trop sentimentales, hystériques, faibles ou dérangées. Pour prouver qu'il a raison, il n'hésitera pas à utiliser ces mots.
  • Les gaslighters feront tout pour vous convaincre. Tout gaslighter essaiera de vous rallier àson point de vue, même s'il est différent. Il ou elle argumentera jusqu'àce que vous soyez fatigué et que vous soyez d'accord avec ce qu'il dit.
Imaginez, vous êtes réalisateur et, un jour, le titre de votre film est repris pour désigner un phénomène psychologique. C'est l'histoire du cinéaste américain George Cukor. En 1944, il réalisa Gaslight, un film dans lequel Ingrid Bergman est lentement mais sûrement poussée àla folie par son mari. Pour ce faire, il allume et éteint la lampe àgaz de manière inopinée et lui fait croire qu'elle l'a imaginée. Résultat des courses: le personnage d'Ingrid Bergman perd complètement pied avec la réalitéet s'imagine sombrer doucement dans la folie. Patrick Luyten , professeur de psychologie à la KU Leuven nous en explique le mécanisme: "Dans une relation, le gaslighting englobe toutes les petites choses, plutôt subtiles, qu'une personne fait ou dit, rabaissant son/sa partenaire ou affectant son estime de soi. Cela crée le sentiment d'une relation dominant dominé. Véritablement, il s'agit de tentatives subtiles et inconscientes de prendre le dessus dans une relation amoureuse." Avant tout, le gaslighting fait partie de la communication humaine normale. Il peut même avoir quelque chose de ludique, explique Patrick Luyten . "Supposons que votre partenaire prépare un petit plat délicieux. Vous aimez ça, mais vous êtes tout de même un peu jaloux. Donc, vous pouvez lâcher quelque chose de subtil comme "on dirait presque que ça vient d'un livre de cuisine". C'est totalement inoffensif. Mais il faut ainsi faire attention à ne pas tout qualifier de pathologie non plus."C'est une technique ancestrale qui revient toujours àla même chose : "Tu exagères, c'est toi qui as un problème".C'est entre vos mainsCependant le gaslighting n'est pas toujours innocent. Il peut s'avérer problématique et transformer votre vie en enfer. C'est ce qui est arrivéàAnnelies dans sa relation avec Bob : "Je me suis sentie vraiment mal pendant tout un moment et j'ai remarquéque je commençais àdouter de tout. "Qu'est-ce qui ne va pas chez moi?" ai-je demandé àun thérapeute. 'Vous êtes coincée dans une relation toxique', m'a-t-il répondu. À ce moment précis, il m'est devenu évident que c'était Bob qui avait un problème et pas moi.". Annelies raconte que le comportement de Bob suivait toujours le même schéma. "À chaque fois, il affirmait quelque chose puis disait plus tard: "Je n'ai jamais dit ça, tu inventes, c'est ton cerveau qui déraille". On se disputait souvent àce sujet. Un jour par exemple, il me dit qu'il rentre àla maison vers 18 heures, et que je m'occupe de la préparation du dîner. Lorsque je l'appelle dans l'après-midi, il prétend soudainement qu'il n'a jamais dit cela, qu'il n'arriverait qu'après 20 heures. Après quoi, il a exigéque je l'attende avec le dîner jusqu'à cette heure, alors que j'étais debout depuis 5 heures du matin. Faute de quoi, je serais une mauvaise compagne. C'est allési loin qu'encore une fois, je lui ai obéi. Cette situation s'est répétée bien trop souvent: il créait de la confusion et me faisait me sentir coupable. Après une énième dispute, un froid glacial me traversait le dos, une sensation qui persistait parfois pendant une semaine. J'avais des sueurs froides et des palpitations cardiaques. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que mon corps me disait que son comportement me rendait littéralement malade.Au bout d'un moment, j'ai commencé à penser: je suis fatiguée, je l'ai peut-être encore mal compris. Je n'en parlais niàmes amis niàma famille, de peur de me ridiculiser. "Il n'y a rien qui cloche chez moi, c'est toi qui ne vas pas bien", était sa réponse typique après chaque discussion. Conséquence, je n'étais plus sûre de rien. Parfois, je pensais vraiment que je devenais folle. J'en ai parléavec mon médecin généraliste et avec mon gynécologue. Je venais de devenir maman, dès lors on m'a dit que la fatigue post-grossesse pouvait donner l'impression de ne plus maîtriser la réalité. À l'époque, je ne savais pas ce qu'était le gaslighting, mais j'ai évoquéson comportement problématique àplusieurs reprises. Évidemment, ça ne s'est jamais bien terminé. Dès que je m'opposais àlui, il me punissait et m'accusait d'être hystérique. J'ai fini par le croire. De toute façon, il était impossible d'avoir une conversation normale: lorsqu'il n'avait plus d'arguments, il s'en allait et ne rentrait parfois que le lendemain. Souvent, je revenais m'excuser, alors que tout avait commencéà cause de son comportement. Aujourd'hui, cette spirale négative continue, même si nous ne sommes plus ensemble. Il continue àme donner l'impression que je fais quelque chose de mal, c'est sa façon de garder le pouvoir et le contrôle. Il doit rendre les autres mal pour se sentir bien. Parfois, je me réveille encore la nuit en me demandant pourquoi je ne l'ai pas vu plus tôt. Désormais, un an après notre rupture, je suis toujours sous traitement pour hyperventilation chronique et stress post-traumatique àcause de cette manipulation psychologique qu'il a exercée sur moi. Son gaslighting a eu un sérieux impact mental et physique."La parole est la cléLa professeure Luyten explique que lorsque le gaslighting est fait de manière délibérée et manifestement cruelle, il indique généralement des problèmes antisociaux et narcissiques. "Chez les auteurs, l'estime de soi est si gravement atteinte qu'ils doivent mettre en place des stratégies compensatoires. D'une part pour éviter de ressentir leur infériorité, et d'autre part pour continuer àéprouver leur supériorité. Une manière d'y parvenir est de se rendre important. Cela peut se faire avec des vêtements originaux, des tatouages, une maison impressionnante ou une voiture de sport, mais aussi en passant pour quelqu'un qui sait tout mieux que tout le monde. Ainsi, vous arrivez à vos fins en insultant les autres et en les poussant dans une position de soumission."Bien évidemment, la question est de savoir comment agir si vous remarquez que votre partenaire montre des signes de gaslighting. Pour Patrick Luyten , "le meilleur moyen de régler le problème est de le soulever et de préférence le plus tôt possible. En effet, plus ce genre de comportement s'insinue dans une relation, plus il est difficile d'en discuter de manière calme et respectueuse. Lorsqu'on dit àune personne qu'elle est victime de gaslighting, elle peut se sentir attaquée et donc nier l'ensemble du problème. Ce qui, bien sûr, ne règle en rien la situation."Ainsi, il est capital de s'attaquer au problème le plus tôt possible. En effet, les conséquences pour les victimes du gaslighting peuvent être dramatiques. "La victime peut commencer àsouffrir d'une baisse d'estime d'elle-même. Elle se sentira constamment inférieure et cela aura des répercussions sur ses relations avec les autres, ce qui mène souvent à la dépression, l'anxiétéet l'épuisement. En outre, les victimes restent la plupart du temps dans leur relation, même si celle-ci est toxique, tant le gaslighting peut survenir de façon subtile. Elles pensent alors "Ce n'est pas si grave", "Devrais-je mettre un terme à cette relation?". Ce qui est tout à fait logique, car à chaque fois que le sujet est évoqué, celui-ci est nié ou ignoré."Statues problématiquesEn général, le gaslighting est lié aux relations amoureuses, mais il n'est pas exclu qu'on le retrouve au niveau social ou culturel.Une chercheuse américaine, Claire Jack, a déclaré dans Psychology Today que ce phénomène est de plus en plus présent ces dernières années. "Le gaslighting peut aussi bien se produire dans la sphère publique. Cela revient àmaintenir une partie de la société, souvent les moins éloquents, dans une position de faiblesse", écrit-elle. Elle cite en exemple le meurtre de George Floyd. Ainsi, cet incident mortel a provoqué une tempête de protestations dans la communauténoire et bien au-delà. Suite à cela, les statues des généraux de la guerre de Sécession et des marchands blancs qui ont bâti leur richesse sur le commerce des esclaves ont étévandalisées et parfois même démontées. En Belgique, il existe un débat similaire à propos des statues de Léopold II. Selon Claire Jack, ériger des statues d'hommes ayant commis de tels crimes est une forme de gaslighting. On s'aperçoit alors qu'on ne prend pas en compte les revendications contemporaines de la communauténoire. "En fait, de cette manière, c'est comme si vous disiez à une personne noire, dont les ancêtres sont morts sur les navires négriers ou ont étécontraints au travail forcé, que ses expériences sont moins importantes que les nôtres. "Pourquoi être si indignépar quelque chose qui s'est passé il y a si longtemps? Laissez le passéêtre ce qu'il est", tel est l'argument fétiche des partisans de ces statues. C'est exactement la même technique que celle des gaslighters lorsque leur partenaire désire discuter d'un incident: ils qualifient cet argument de non pertinent."Tirer la sonnette d'alarmeClaire Jack va un plus loin et affirme que nous pouvons voir le mouvement #MeToo comme une réaction au gaslighting. "Jusqu'il y a peu, les femmes qui dénonçaient un comportement sexuellement déplacé étaient quelque peu moquées. "C'est juste pour rire, elles réagissent de manière excessive et ça ne veut rien dire." Mais c'est précisément parce que les femmes n'ont pas le droit d'exprimer leur opinion qu'il s'agit de gaslighting. C'est une technique ancestrale qui revient toujours àla même chose: Tu exagères, c'est toi qui as un problème". Claire Jack en conclut que ce type de comportement passe souvent inaperçu, précisément à cause de sa subtilité - exactement comme dans une relation. "Si vous ressentez l'envie d'accuser un groupe particulier d'exagération ou d'hypersensibilité, demandez-vous si vous n'êtes pas coincé dans un schéma de gaslighting social", conclut-elle.Dans ce contexte social, le terme "gaslighting" perd en effet son sens premier, mais cela ne signifie pas qu'il ne puisse pas y avoir un schéma similaire derrière. Patrick Luyten le reconnaît: "On pourrait considérer les actes de Donald Trump comme une forme de gaslighting. En effet, le président aboie consciemment sur les autres de telle manière qu'ils se sentent complètement impuissants, sans valeur et inférieurs. Et cela fonctionne, car dans ces cas-là, les gens ne savent souvent plus quoi dire. Ceux qui utilisent de telles tactiques sont souvent des pestes dès leur plus jeune âge. Oui, ça marche, mais seulement jusqu'àun certain point." En outre, Trump utilise d'autres techniques typiques du gaslighting. Par exemple, en niant tout simplement la réalité- prétendant queélections ont ététruquées - en se présentant comme le seul sur lequel vous - ou dans ce cas le peuple américain - pouvez compter. Ou encore en exigeant que ses partisans approuvent même ses déclarations les plus bizarres, par exemple que le Mexique paiera pour le mur. Il n'est donc pas surprenant que de nombreux journaux américains, surtout après l'attaque du Capitole le 6 janvier, affirment que leur ancien président a "gaslighté" ses millions de partisans.L'important est de savoir où sont les limites. Un peu d'humour ou une phrase taquine de temps à autre, c'est bien. Mais qu'il se produise dans votre relation, au travail ou dans un contexte social, le gaslighting n'est jamais innocent. Lorsqu'une petite vanne devient un rabaissement systématique, lorsque les plaisanteries deviennent une forme de manipulation, lorsque quelqu'un vous convainc, vous et votre entourage, que vous exagérez ou que vous êtes hystérique, lorsque vous commencez àavoir l'impression que vous ne pouvez plus faire confiance à vos propres sentiments et à votre jugement, considérez cela comme une lumière rouge et tirez la sonnette d'alarme.