C'est à la fin de l'année 1979, dans la tête de deux Québécois, Chris Haney et Scott Abbott, que germe l'idée d'un jeu de plateau consacrant l'érudition de ses participants. Initialement intitulé Quelques arpents de pièges, il sera commercialisé à partir de 1981 et sortira en France sous le nom Remue-méninges, avant de passer à la postérité sous son appellation internationale, Trivial Pursuit. Carton mondial avec plus 100 millions d'exemplaires écoulés, troisième jeu le plus vendu de la planète après le Scrabble et l'indétrônable Monopoly, le Trivial est souvent considéré comme le test suprême en matière de connaissance, l'épreuve de référence qui voit s'affronter les têtes bien pleines rêvant d'une éphémère couronne de lauriers. Mais bien qu'il fasse désormais partie du paysage culturel et de toute ludothèque qui se respecte, au point qu'il semble avoir toujours existé, il n'est finalement qu'une manifestation assez récente de l'intérêt que nous avons de tout temps porté à la " culture gé ".
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C'est à la fin de l'année 1979, dans la tête de deux Québécois, Chris Haney et Scott Abbott, que germe l'idée d'un jeu de plateau consacrant l'érudition de ses participants. Initialement intitulé Quelques arpents de pièges, il sera commercialisé à partir de 1981 et sortira en France sous le nom Remue-méninges, avant de passer à la postérité sous son appellation internationale, Trivial Pursuit. Carton mondial avec plus 100 millions d'exemplaires écoulés, troisième jeu le plus vendu de la planète après le Scrabble et l'indétrônable Monopoly, le Trivial est souvent considéré comme le test suprême en matière de connaissance, l'épreuve de référence qui voit s'affronter les têtes bien pleines rêvant d'une éphémère couronne de lauriers. Mais bien qu'il fasse désormais partie du paysage culturel et de toute ludothèque qui se respecte, au point qu'il semble avoir toujours existé, il n'est finalement qu'une manifestation assez récente de l'intérêt que nous avons de tout temps porté à la " culture gé ". Dès l'Antiquité, les Grecs glosaient déjà sur le principe de " paideia ", repris et théorisé par Cicéron sous le vocable " humanitas ", opérant une distinction entre les connaissances dites " disciplinaires " et un savoir aux contours plus larges, lié à l'être humain et à son éducation. En fait, le Trivial Pursuit lui-même n'aurait pas vu le jour sans l'existence préalable d'un livre, The Trivia Encyclopedia, déjà best-seller à l'époque. Son auteur, Fred L. Worth, réclamera même 300 millions de dollars aux concepteurs du jeu, les accusant - à raison - d'avoir pompé leurs questions dans son bouquin. Il en détenait la preuve irréfutable, ayant volontairement inventé un prénom au légendaire lieutenant Columbo, Philip, et cette réponse chimérique se trouvait telle quelle dans le premier Trivial Pursuit. Worth n'obtint pourtant jamais gain de cause - et, arrêts sur image, zooms et technologie aidant, des fans découvrirent des années plus tard que Columbo se prénommait Frank. Au-delà de sa petite histoire et de sa longévité, le succès du Trivial Pursuit vient s'ajouter à celui des innombrables shows télévisés, ouvrages, sites spécialisés, applis et jeux divers qui visent à divertir le public autant qu'à le cultiver, et témoignent ainsi de notre fascination pour le sujet. La culture générale reste pour beaucoup la marque d'un certain prestige social, de dispositions intellectuelles plus élevées que la moyenne, et gare à celui à qui elle fait défaut ou, pire, se laisse aller à des références mal maîtrisées. L'actu hexagonale nous l'a récemment rappelé, quand lors d'une session de l'Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur français, Gérald Darmanin, s'est pris les pieds dans le tapis coup sur coup, en évoquant fort mal à propos " la violence légitime " selon Max Weber et " le monde merveilleux d'Alice au pays des merveilles ", suscitant immédiatement moqueries et quolibets. Il n'en faut d'ailleurs pas plus pour que ressurgisse le spectre de l'appauvrissement culturel, brandi par les habituels tenants du " c'était mieux avant ". Une certaine idée de la connaissance " classique " est-elle en train de s'affaiblir au profit d'autres bagages aux portées moins nobles ? Quelle est la place de la culture générale dans la société d'aujourd'hui et comment s'y initier ? Autant de questions auxquelles nous avons tenté de répondre avec deux experts en la matière : la coach Sandra Bienville et l'auteur Chris Pavone. Ce dernier est l'une des stars francophones de la discipline, il a fondé le compte Twitter @TuCpakoa en 2016, et y fait " pétiller l'esprit " de quelque 325 000 abonnés ; chacun de ses tweets est lu en moyenne 200 000 fois, pour un total mensuel tournant autour des 30 millions de vues, " avec des pointes régulières à 50 millions ". Fort de ces chiffres vertigineux, il a d'ailleurs effectué le grand saut du Net au papier, avec quatre livres déjà publiés aux éditions de l'Opportun, trois autres prêts à sortir " et quelques-uns en cours d'écriture ". D'emblée, il tient à remettre en contexte cette crainte d'une soi-disant dégénérescence de la connaissance et de la pensée : " Il paraît qu'au cours d'une journée, une personne moyenne dans une ville occidentale, connectée à Internet et aux réseaux sociaux, est exposée à autant d'informations qu'un quidam du XVe siècle n'en rencontrait dans sa vie entière, avance-t-il. Est-ce que c'est digeste pour l'esprit ? Pas sûr. J'aime beaucoup cette citation de Jules Renard : " J'aime lire un livre comme une poule boit, en relevant fréquemment la tête, pour faire couler. " Pour moi, le problème ne vient donc pas de la profusion de connaissance accessible, mais de notre façon de l'assimiler, de la déguster, de prendre le temps d'en tirer quelque chose pour l'appliquer dans nos vies avec utilité et sagesse. André Malraux disait : " La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert. " Aujourd'hui c'est vrai, la conquête de la culture n'est plus dans le fait d'y accéder, mais de l'assimiler. " C'est joliment formulé, on partage le constat général et l'amour des citations, mais, tout de même, n'existe-t-il pas une forme de déterminisme, qui intervient avant même que ne se pose la question de l'accès, et s'avère surtout lié à une curiosité, un appétit, une inclination ? Et au fait de l'avoir ou pas ? Pour Sandra Bienville, enseignante, coach certifiée et formatrice de culture générale depuis dix-sept ans, " ce n'est pas quelque chose d'inné, cela vient plutôt d'une stimulation de son milieu, souvent familial : on donne aux enfants l'envie d'aller au musée, de lire, et cette envie vient ensuite se greffer sur une aptitude naturelle à vouloir en savoir plus. Tout cela est évidemment porté par les parents, puis conditionné par l'école, que cela soit en positif ou en négatif. Mais idéalement, on s'approprie un savoir, on devient curieux, et des compétences interpersonnelles viennent s'ajouter, grâce aux rencontres, au désir de partager son savoir avec d'autres. " On en arrive à l'une des questions les plus fréquemment posées : comment acquérir cette culture, comment muscler ses méninges atrophiées, comment surnager dans un océan de miscellanées, par définition sans bord ni fond ? " Je n'ai pas de pistes particulières à conseiller, admet Chris Pavone, mais ce que je pourrais dire, c'est que pour améliorer sa culture générale, il faut se spécialiser. C'est-à-dire se consacrer à un sujet à la fois, avant de passer à un autre. Cela reste, pour moi, le meilleur moyen d'augmenter sa compréhension des choses. Papillonner furtivement sur chaque thème qui nous passe devant les yeux finit par nous noyer et on ne digère rien, on n'assimile pas vraiment. Par contre, si on aime à un moment la cosmologie, on se trouve deux, trois bouquins sur ce thème, quelques documentaires bien choisis, on découvre des YouTubeurs, et on apprend jusqu'à être capable d'en parler correctement. On peut ensuite passer à autre chose, un thème historique que l'on creuse jusqu'à le maîtriser, un animal ou un groupe d'animaux dont on découvre les spécificités, etc. Petit à petit on se retrouve avec une solide culture générale qui a eu le temps d'être assimilée, et on a également eu le temps de faire des liens dans notre esprit entre les domaines qu'on a fouillés. " Même son de cloche du côté de Sandra Bienville : " Si on veut vraiment être capable d'échanger avec d'autres, on peut tout à fait se cultiver par soi-même. Il faut commencer par se rendre compte que l'on détient tous un bagage, puis y dénicher une thématique qui nous plaît, creuser un sujet, puis un autre ; c'est comme une pelote que l'on déroule, il suffit de tirer le fil. " On touche ici à l'un des aspects fondamentaux de cette quête de connaissance aux airs de joyeuse errance : le plaisir. Un élément central, qui sert de passerelle vers des avantages des plus appréciables, que cela soit pour soi-même ou en société. " C'est une question de plaisir cérébral, confirme Chris Pavone. D'ailleurs, c'est sur ça que repose le jeu Trivial Pursuit, le plaisir, ce sentiment de satisfaction à " savoir ", qui déclenche le processus de récompense dans le cerveau. Mais c'est aussi un enrichissement qui permet de voir le monde dans sa globalité, de mieux percevoir ce qui nous entoure, et d'avoir, du coup, des avis et une compréhension plus équilibrés des autres et du monde. Et pour les différents groupes sociaux, il est évident que la culture peut être un pont unificateur. Pouvoir s'adapter à une personne grâce à une connaissance, même de base, de son milieu, sa culture, sa passion, grâce à la culture gé, ça ouvre l'esprit sur l'autre et enrichit nos relations. " En résumé, on comprend bien la volupté éprouvée par certains, alors qu'ils écrasent la concurrence en remportant des camemberts ou friment dans les dîners mondains, mais il n'y a pas de quoi en faire tout un fromage : l'essentiel est ailleurs. Maîtriser cette satanée culture gé, c'est bien pratique pour évoluer incognito à travers différents groupes sociaux, créer des liens entre tribus, mais aussi affiner ses goûts, construire ses arguments, remettre certaines données dans une perspective plus large. Soit tout simplement mieux comprendre le monde qui nous entoure, et tant pis si nous sommes inégaux face à ce qui demeure un mystère pour les uns et une seconde nature pour les autres : certains oublient la date de naissance de leurs enfants quand d'autres ont retenu celle de la bataille de Marignan en la lisant dans Boule et Bill à l'âge de 7 ans (réponse : 1515). Mais que dire alors à ceux qui, malgré leurs efforts, n'y arrivent pas ? Tout simplement : pas de panique. Car, comme le concède le fondateur de Tu sais pas quoi ?! , " il faut bien reconnaître que la plupart du temps, un fun fact ne change pas la vie de qui que ce soit ". Ou, comme le formule notre coach-formatrice : " Qu'est-ce que ça coûte vraiment de ne pas savoir telle ou telle info ? C'est bien de le savoir, mais si on ne le sait pas, c'est pas grave ", relativise-t-elle. Chris Pavone poursuit : " Ta vie prend-elle un tournant radical maintenant que tu sais que l'oeil du cheval est le plus gros de tous les yeux des mammifères terrestres ? Que la baleine ne peut rien avaler de plus gros qu'un pamplemousse ? Ou que les chauves-souris volent avec leurs doigts ? Non, pourtant, on aime apprendre ce genre de chose, et je pense que ça doit dépendre du contexte. Il y a des " bons moments " pour sortir son fun fact, et un équilibre à avoir si on ne veut pas passer pour le " je-sais-tout " que plus personne ne voudra écouter. " Ce sens de l'à-propos ne s'apprend hélas pas comme on retient une anecdote historique, et nombre d'authentiques cultivores en manquent cruellement, troquant malgré eux leur toque de magister pour le bonnet du Schtroumpf à lunettes. Ce qui horripile à coup sûr un auditoire, c'est de se vautrer dans sa propre érudition, de se la raconter en pratiquant un name dropping stérile, de tenter d'épater la galerie alors même qu'on l'épuise par ses bavardages. " Avoir toute l'encyclopédie dans sa tête, et tout déballer à quelqu'un dans une discussion à sens unique, ça peut être très barbant aussi, reconnaît Sandra Bienville. L'intérêt dans une discussion entre pairs ou entre amis, c'est le partage. C'est ça, finalement, la culture générale : quelque chose que l'on échange. Que ce soit une date, une info ou un élément d'histoire personnelle, ça engage toutes les opinions que l'on a, et ça nous permet de les dépasser, parce que l'on a appris quelque chose de quelqu'un. La dimension humaine est capitale. " De son côté, Chris Pavone ne semble pas du genre à aimer s'écouter parler. Au contraire ! " A vrai dire, je n'aime pas " briller " en société, confie-t-il, la connaissance ne sert pas à rabaisser autrui ou à passer pour supérieur. Car avant de savoir quelque chose... eh bien on ne la savait pas ! Le fait de se gonfler de fierté dès qu'on maîtrise un sujet est ridicule, surtout qu'on est fatalement l'ignorant de quelqu'un d'autre qui maîtrisera un sujet dont on ignore tout. " La connaissance ne vaut que si elle est partagée ", et c'est bien ça qui est important, partager modestement. La connaissance est à tout le monde. Ce qu'il y a d'aussi jouissif que de découvrir une perle de savoir, c'est de voir les yeux d'un autre s'allumer en lui apprenant à son tour. "