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C'était le 31 mars 2016, à Miami. Sans crier gare, le coeur de Zaha Hadid décidait de rendre les armes sous le soleil de Floride. La faute à une vie trépidante, dédiée à une profession qui use, tant les contraintes sont pesantes à l'heure où chaque minute vaut de l'or ? Nul ne le saura jamais. Même si, dirigeant un bureau de 430 personnes, à Londres, la Diva de l'architecture, comme on la surnommait - ce qu'elle réprouvait -, pouvait alors se targuer d'être à la tête de quelques-uns des plus gros chantiers de notre Terre. Des buildings XXL, aux formes déconstruites caractéristiques, qui nécessitent chacun des prouesses techniques, des démêlés administratifs et un suivi minutieux de la construction... Parmi ceux-ci, la Maison du port d'Anvers qui fut inaugurée quelques mois après le décès de son auteure : une sorte de paquebot de verre et d'acier, facetté comme un diamant, qui surplombe un édifice ancien en brique. La disparition, à 65 ans, de cette bâtisseuse hors normes - primée par la récompense ultime du Pritzker Prize en 2004 - laissera en tous cas la planète architecture bouche bée, tant elle faisait figure de mythe indestructible. Et de se demander ce qu'il adviendrait de ce nom qui marqua la discipline par son approche novatrice des volumes... Aujourd'hui, alors que deux ans se sont écoulés, la réponse semble évidente : Zaha est toujours là, même si ses réalisations parfois démesurées ne convainquent plus tout le monde parmi ceux qui planchent déjà sur nos villes de demain . Diplômé en Belgique, à Sint-Lukas, Joris Pauwels est désormais Senior Associate dans le bureau Zaha Hadid Architects, où il est arrivé il y a quinze ans, et fut project manager pour l'ouvrage anversois. Il nous parle de l'après-Zaha, des héritiers et de ce patronyme devenu légende. Collaboriez-vous directement avec Zaha Hadid ? Oui, bien sûr. Elle avait établi une solide culture d'entreprise et la recherche se faisait, et se fait toujours, collectivement, et ce à tous les échelons. Quelle que soit leur formation, les membres de l'équipe travaillent ensemble et cela mène à des solutions innovantes. Zaha, elle, était évidemment exceptionnellement créative. C'était une personnalité forte et une fantastique conceptrice. Elle voulait que nous explorions des projets avec un esprit ouvert et que nous repoussions toujours les frontières de notre imagination. Quand Zaha Hadid est décédée, est-ce qu'il avait déjà été question de sa succession ? Son décès a été une surprise totale pour nous tous. Cependant, l'entreprise s'est restructurée autour d'un noyau de membres de la direction qui travaillaient étroitement avec elle. Ils étaient parfaitement placés pour faire progresser encore l'agence. Comment cela fonctionne-t-il aujourd'hui ? On poursuit la pratique architecturale qu'elle avait mise en place et qui se positionne parmi les plus performantes du monde. Notre équipe est désormais dirigée par Patrik Schumacher, qui a collaboré avec Zaha durant près de trois décennies. De cette manière, ZHA continue à offrir un répertoire de projets toujours plus perfectionnés spatialement et formellement, plus efficaces structurellement, plus pointus technologiquement... Nous en avons sur la table une soixantaine en construction ou en développement, dans vingt-sept pays. C'est plus que jamais dans l'histoire de ZHA. Sans compter qu'une douzaine de nouvelles annonces sont prévues dans les prochains mois. Notre team honore vraiment l'héritage de Zaha. Comment conservez-vous l'esprit " Zaha Hadid " ? Zaha sera toujours intégrée dans l'ADN de notre agence. Le fait d'avoir des gens qui l'ont longtemps côtoyée garantit que ses méthodes et principes continuent de nous guider et de nous inspirer au quotidien. Est-ce que Zaha Hadid devient finalement une marque ? La reconnaissance mondiale, la popularité et la qualité des réalisations pourraient être perçues comme une sorte de label, en effet. Mais nous ne commençons jamais un projet avec une idée préconçue d'adhérer à un langage ou une marque de design particuliers. Il y a, dans chaque cas, une logique sous-jacente différente. Notre but n'est pas, dans un premier temps, de créer une oeuvre reconnaissable et emblématique mais de développer un parti programmatique ou formel de haut vol. Y a-t-il des projets que Zaha Hadid a dessinés et qui ne sont pas encore sortis de terre ?Au moment de son décès, près de quarante projets étaient en cours de développement ou de construction - y compris la Maison du port d'Anvers. Nous l'avons maintenant achevée, ainsi que trois autres bâtiments, aux Etats-Unis, en Arabie saoudite et en Italie. Il en reste plus de trente à encore compléter, comme la tour Leeza Soho à Pékin, l'hôtel Morpheus à Macao, la tour 1000 Museum à Miami ou le nouvel aéroport international de Pékin. Et quels sont les premiers projets imaginés sans elle ? Au cours des deux dernières années, nous avons reçu une vingtaine de commandes, notamment pour l'aéroport international Navi Mumbai en Inde, le stade de football Forest Green Rovers au Royaume-Uni et le Mandarin Oriental Hotel à Melbourne, en Australie. En matière de design, le bureau continue-t-il aussi sur la voie de Zaha, qui créait tant des sacs et des chaussures que des vases, des luminaires ou des chaises ? Oui, le design joue un rôle important dans l'avenir de notre agence. Zaha Hadid Design a récemment lancé une collection 2018, déjà très populaire, et continue ses collaborations avec des griffes de renom telles que Bulgari. Le design de produits et de mode a toujours fait partie intégrante de notre job. Cela nous donne l'opportunité de collaborer avec des experts dans de nombreuses industries, tout en restant fidèles aux principes directeurs que Zaha a mis en place il y a de ça quarante ans ! Selon vous, quelle trace a-t-elle laissée dans le monde de l'architecture ? Par où commencer... ? Zaha a joué un rôle important à différents niveaux et pour de nombreuses raisons. Sa contribution et son héritage sont impossibles à quantifier. C'est l'une des rares personnes qui a ouvert de nouveaux champs d'action pour cette discipline. Elle a continuellement repoussé les limites de ce qui pouvait être rêvé, dessiné et construit. En tant que femme et arabe effectuant un travail novateur et non conventionnel, elle a aussi réussi à surmonter beaucoup de résistance et de préjugés. Elle restera dans les mémoires comme l'un des grands noms de l'architecture. C'est le premier projet de ZHA dans la mégapole. Erigé sur onze étages, cet immeuble d'une trentaine d'appartements de standing établit une relation entre 28th Street et la High Line et fait la part belle au métal qui articule toute la façade. Parmi les espaces communs, on retrouve un jardin, une piscine couverte, un centre de wellness et un cinéma Imax. Dans cette capitale qui connaît une croissance exponentielle de son trafic aérien, le nouveau hub peut accueillir annuellement 100 millions de passagers et 4 millions de tonnes de cargaison. L'ouvrage s'organise de façon radiale autour d'une cour centrale.