A peine âgé de 25 ans, Victor Bourgeois (1897-1962) se fait une place sur la scène de l'architecture internationale grâce à la réalisation de la cité-jardin Cité moderne à Berchem-Sainte-Agathe entre 1922 et 1925. Une renommée qu'il doit également à son implication au sein de revues d'avant-garde, dont la plus importante est l'hebdo artistique 7 Arts, qu'il fonde avec son frère, le poète Pierre Bourgeois. Cette revue constitue le point de rencontre des principaux mouvements artistiques internationaux et le porte-parole du Mouvement moderne en Belgique dans les années 20. Un génie précurseur donc, qui le conduit à rejoindre Le Corbusier, Mies van der Rohe et Walter Gropius pour la construction de la cité expérimentale du Weissenhofsiedlung à Stuttgart, en 1927. La même année, il est appelé par Henry van de Velde pour la création de l'Institut supérieur des arts décoratifs de La Cambre où il enseignera toute sa vie et marquera les générations futures des concepteurs d'après-guerre. Il préside le premier Congrès International d'Architecture Moderne (CIAM) à La Sarraz en Suisse en 1928, le plus important rendez-vous des modernistes qui prône l'art de bâtir et l'urbanisme fonctionnels. Il assoit sa réputation en présidant la troisième réunion des CIAM à Bruxelles en 1930, et organise une exposition au Palais des beaux-arts.
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A peine âgé de 25 ans, Victor Bourgeois (1897-1962) se fait une place sur la scène de l'architecture internationale grâce à la réalisation de la cité-jardin Cité moderne à Berchem-Sainte-Agathe entre 1922 et 1925. Une renommée qu'il doit également à son implication au sein de revues d'avant-garde, dont la plus importante est l'hebdo artistique 7 Arts, qu'il fonde avec son frère, le poète Pierre Bourgeois. Cette revue constitue le point de rencontre des principaux mouvements artistiques internationaux et le porte-parole du Mouvement moderne en Belgique dans les années 20. Un génie précurseur donc, qui le conduit à rejoindre Le Corbusier, Mies van der Rohe et Walter Gropius pour la construction de la cité expérimentale du Weissenhofsiedlung à Stuttgart, en 1927. La même année, il est appelé par Henry van de Velde pour la création de l'Institut supérieur des arts décoratifs de La Cambre où il enseignera toute sa vie et marquera les générations futures des concepteurs d'après-guerre. Il préside le premier Congrès International d'Architecture Moderne (CIAM) à La Sarraz en Suisse en 1928, le plus important rendez-vous des modernistes qui prône l'art de bâtir et l'urbanisme fonctionnels. Il assoit sa réputation en présidant la troisième réunion des CIAM à Bruxelles en 1930, et organise une exposition au Palais des beaux-arts. Dans ses premières réalisations, l'influence du Stijl hollandais se fait sentir, puis il s'en écarte pour laisser place à une recherche formelle combinant un vocabulaire épuré inspiré par Le Corbusier et des volumes robustes, caractérisés par des angles arrondis et des formes cylindriques. Son oeuvre fonctionnaliste est abondante, elle se décline en logements sociaux, habitations unifamiliales, centres collectifs, administrations publiques, groupes scolaires et pavillons d'exposition.Victor Bourgeois reliera toujours architecture avec aspirations sociales. Son oeuvre construite durant l'entre-deux-guerres et après la Seconde Guerre mondiale présente une esthétique qui exprime unité et égalité, à l'opposé de la ville individualiste du XIXe siècle et ses multiples styles exubérants. Malgré sa reconnaissance à l'époque, l'homme reste aujourd'hui méconnu du grand public, et beaucoup moins étudié que certains de ses contemporains comme Louis Herman De Koninck ou Jean-Jules Eggericx. Un manque aujourd'hui comblé grâce à Iwan Strauven, architecte, commissaire de l'expo qui se tient actuellement à Bruxelles et auteur d'un colossal ouvrage monographique. Il nous accompagne lors d'une balade autour de certaines réalisations, à Bruxelles. C'est une réalisation capitale aussi bien dans l'histoire personnelle de Victor Bourgeois que dans l'histoire de l'architecture moderniste en Belgique. A seulement 25 ans, il dessine ce fragment de ville cubique, largement influencé par les lignes du Stijl que le jeune architecte importe de son voyage aux Pays-Bas. Cette petite cité-jardin de 275 logements présente une esthétique radicale, avec toits plats et volumes anguleux. Le concepteur réalise une déclinaison de 15 types de plans de maisons unifamiliales, appartements et magasins. Une des particularités est la disposition des logements à 45 degrés par rapport au tracé de la rue, afin de pouvoir bénéficier de l'orientation est-ouest, pour un ensoleillement optimal. Malheureusement, le mauvais état général est symptomatique des cités-jardins bruxelloises. Plusieurs campagnes de restauration ont été lancées, notamment pour le bâtiment d'angle de la place des Coopérateurs qui a été rénové en 2014, dont les façades ont été classées en 2000 (photo page précédente). Il est particulièrement représentatif de la ligne cubiste avec ses murs en redents et les verres géométriques colorés des cages d'escaliers. "Les vitraux ont été dessinés par Pierre-Louis Flouquet qui faisait aussi partie de 7 Arts, dans une optique de Gesamtkunstwerk pour intégrer les arts dans l'architecture. Devant ce bâtiment, il y a un jardin cubiste comme une peinture abstraite, probablement dessiné par Flouquet également, car il ressemble à une de ses peintures. La Cité Moderne est un travail collectif entre plusieurs intervenants, comme dans la revue", précise Iwan Strauven.C'est sur la même commune de Berchem-Sainte-Agathe que Victor Bourgeois construit cette maison pour Jean Mondalt, violoncelliste solo au Théâtre royal de la Monnaie. Un bloc de béton minimal, compact et isolé, dont l'entrée est déportée sur le côté droit, ce qui donne au volume une impression très fermée sur la rue. Détail particulier: sa façade avant semble nous observer avec ses fenêtres symétriques et anthropomorphes, même si l'architecte ne l'avait pas thématisé volontairement. "On remarque un ajout postérieur d'une toiture en pente en place du toit plat, qui montre la difficulté du Modernisme à être accepté par les habitants. Par ce geste, ils expriment le besoin de répondre aux attentes un peu "romantiques" d'une maison individuelle", explique le commissaire de l'expo.Cette habitation-atelier a une allure résolument contemporaine et il est difficile de croire qu'elle a été construite en 1928. " C'est la réalisation la plus corbuséenne de Victor Bourgeois, avec des châssis en acier, les fenêtres disposées en bandeau horizontal et la toiture plate accessible", confie Iwan Strauven. Aujourd'hui nous avons la chance de pouvoir la visiter, elle est habitée et entretenue avec passion par Jean-François Declercq, collectionneur et marchand de design et de mobilier, qui l'ouvre régulièrement pour des expositions.Si désormais les maisons modernistes nous semblent familières, en 1920 il en était tout autrement. La demande de permis de bâtir n'a pas été immédiatement approuvée par la commune, qui estimait dans un premier temps que "le projet de la façade pourrait entraîner des protestations de la part des habitants du quartier. Il n'y a pas de corniche et les fenêtres sont très disproportionnées". Le programme complexe se décline en trois parties: un atelier d'artiste, deux espaces d'expo et une habitation privée pour un couple avec enfants qui occupe entièrement le deuxième étage. Son commanditaire, le sculpteur expressionniste Oscar Jespers (1887-1970), avait initialement pris contact avec Le Corbusier pour un projet d'habitation à Paris, puis il choisit Bruxelles et confia son projet à Victor Bourgeois, un ami. Ses sculptures monumentales nécessitaient une importante place sous plafond, si bien que l'architecte dessina un atelier sur une double hauteur, tout comme la zone d'expo du rez-de-chaussée, prévu pour accueillir les plus grandes pièces. Les plus petits formats étaient disposés dans une galerie, au premier niveau. Malgré sa situation entre mitoyens, l'habitation présente une volumétrie en trois dimensions, grâce à sa façade arrondie qui rattrape le plan des deux bâtiments qui l'enserrent. Une courbe libre qui apporte de la douceur dans les volumes intérieurs et un maximum de lumière. En y entrant, vous ne découvrirez aucun ornement, seuls la lumière, les espaces et la circulation. Cette habitation élégante a été conçue pour le peintre Albert Lamblot (1892-1980). Sa façade à la composition parfaitement proportionnée laisse deviner la présence de l'atelier derrière la grande baie vitrée au premier étage. Afin d'optimaliser l'espace, Bourgeois emploie le coin courbe, une solution que l'on retrouve dans plusieurs de ses constructions, qui lui permet d'agrandir les volumes intérieurs. Et Iwan Strauven de pointer "la petite fenêtre dans l'arrondi où on peut imaginer l'artiste au travail regarder dehors". Au troisième et dernier niveau, une chambre donne accès à une terrasse avec pergola que l'on aperçoit depuis la rue. L'intervention de l'architecte consiste ici en l'agrandissement d'une maison de la fin du XIXe siècle, située sur l'une des principales artères de Schaerbeek, l'avenue Rogier. Il a transformé radicalement l'esthétique initiale en dessinant une façade très expressionniste - rare dans sa carrière - avec deux oriels arrondis, en relief, ouverts par de fins châssis métalliques disposés de manière décalée. "Là aussi Victor Bourgeois introduit une courbure dans la façade, pour rationaliser la parcelle qui était à l'origine triangulaire, donc très difficile pour y dessiner des pièces. Grâce à ces deux bow-windows, il permet de créer deux endroits qui peuvent accueillir un piano et un petit salon", évoque notre guide. Il s'agit de sa première commande publique importante, après laquelle il sera chargé de la construction de l'hôtel de ville d'Ostende (1954-1960). Victor Bourgeois les considérait, avec la Cité Moderne, comme ses bâtiments les plus importants. Son plan est astucieux car il forme un H qui permet d'éclairer les bureaux avec la lumière naturelle, et de concentrer toute la circulation verticale dans la partie centrale de l'immeuble. Sur la façade, on aperçoit des bas-reliefs allégoriques dessinés par Oscar Jespers. Depuis sa restauration en 2002, le building accueille les services administratifs du Parlement flamand. A l'intérieur, une impressionnante salle des guichets de 78 mètres de longueur et 28 mètres de profondeur introduit la dimension urbaine dans l'ouvrage. Iwan Strauven raconte: "Cette réalisation s'est inscrite dans le quartier en harmonie, en appliquant le code de l'architecture du quartier du parc avec soubassement, corps de bâtiment et couronnement. Le caractère monumental classiciste lui vaudra une critique par le milieu des architectes modernistes à l'époque. Mais pour Victor Bourgeois, c'est du moderne car ce n'est pas une typologie ancienne." Pourtant cet édifice incarne le projet-clé de sa carrière, qui relie ses créations d'avant et d'après-guerre, dans la ligne de la revue 7 Arts où il avait défini la paix plastique et la neutralité urbaine comme but principal de la nouvelle architecture